Chapitre 7
Enfantés par la nuit
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Paris,
La Basilique du Sacré Cœur se découpait nettement dans le ciel français. Ses dômes immaculés contrastaient crument avec la toile céleste d'un bleu noir. On aurait dit un de ces tableaux réalisés par quelques peintres de rue emplissant les artères de Montmartre. Il parvenait dans le calme apparent du quartier parisien l'écho de rires, de vociférations et de gémissements s'échappant des maisons closes.
— Nous perdons du temps, déclara Jonathan en enfonçant ses mains glacées dans ses poches.
— Le temps ne se perd pas, il se gâche ! répliqua Van Helsing tout en contemplant le bâtiment sacré d'un œil appréciateur.
— Vieux fou, siffla Arthur en posant sur lui un œil dur.
— Pourquoi sommes-nous ici ? poursuivit Jack, la brume de son haleine se perdant dans l'air froid.
— La première des raisons est qu'aucun train ne part avant demain matin. La deuxième est parce que j'ai une chose à vous montrer.
— Nous aurions très bien pu attendre à l'hôtel jusqu'à l'heure d'embarquer, argumenta le lord. Nous n'avons rien à faire ici.
Abraham se retourna lentement vers Arthur et planta son regard bleu dans le sien :
— C'est exact Lord Goldaming, nous aurions pu attendre sagement dans nos chambres mais…. je tiens à enrichir vos connaissances cette nuit. Allons, suivez-moi, conclut le Docteur en se mettant en route.
Le quatuor sinua dans les ruelles sales jusqu'à ce qu'Abraham ne s'arrête devant une porte massive. Après avoir tapé au battant, celui-ci s'ouvrit et les quatre hommes pénétrèrent dans le bâtiment.
Ils se retrouvèrent alors dans une petite pièce sans fenêtre. L'unique source de lumière provenait de bougies plantées sur un lourd chandelier. Au mur était accroché un miroir sans tain étrangement ouvragé. Les murs, recouverts d'une tapisserie foncée, ne faisaient que renforcer l'atmosphère intime du lieu.
Jonathan, Arthur et Jack se regardèrent, intrigués, alors qu'une ombre apparaissait derrière un rideau rouge.
—Adelaïde, déclara seulement Van Helsing à la fille qui venait d'arriver.
Elle portait une robe près du corps que la décence aurait décrié. Son teint blanc contrastait avec sa toilette bordeaux et ses cheveux blonds retenus en chignon découvraient un visage jeune.
Cette dernière hocha la tête et repassa derrière les tentures cramoisies.
— Où sommes-nous ? demanda le clerc, mal à l'aise.
— Je crains que ce lieu n'ait pas de nom, répondit Van Helsing en retirant son long manteau et son chapeau.
— Un bordel, cracha Arthur. Je vous savez excentrique mais pas dépravé au point de nous conduire chez des putains !
Arthur avait déjà la main sur la poignée de la porte quand une voix lui fit tourner la tête :
— Vous n'êtes pas chez des putains, Monsieur, déclara une femme, son accent français trainant sur les mots.
Son teint était plus pale encore que la première inconnue. Sa robe noire, joliment décolleté, laissait apparaitre la rondeur de sa poitrine. Son visage anguleux arborait un regard noir et brillant, encadré par une longue chevelure ébène tombant sur ses épaules nues.
Cette femme n'était pas belle à proprement parlé mais quelque chose en elle attirait irrémédiablement l'attention.
Il était tout aussi impossible de définir son âge…
—Adélaïde, déclara Van Helsing en s'approchant d'elle.
—Docteur, souffla-t-elle, ses lourdes boucles d'oreille tintant dans l'air alourdi. Voilà longtemps que nous nous sommes vus…
— Trop longtemps, répondit-il en baisant sa main. Messieurs, voici Adelaïde Garnier, une ancienne amie.
Jonathan et Jack saluèrent timidement l'inconnue, Arthur se contentant d'une lointaine déférence.
— Soyez les bienvenus, Messieurs, entrez je vous prie, déclara-t-elle.
Van Helsing, le clerc et le médecin franchirent le rideau tandis que l'aristocrate restait immobile.
— Vous avez peur ? demanda la maîtresse des lieux en s'avançant vers Arthur.
Tout près d'elle, l'aristocrate baissa les yeux pour soutenir son regard. Celui de la femme brillait intensément dans la semi pénombre…
—Non, rétorqua-t-il. Où suis-je alors si je ne me trouve pas dans un bordel ?
Adelaïde émit un petit rire qui résonna longtemps aux oreilles d'Arthur.
—Est-il si répréhensible pour un homme bien né de se trouver dans un bordel ? répondit-elle en s'approchant encore un peu. Peut-être est-il préférable pour ces messieurs de ramasser une fille dans la rue ?
Le cœur de l'aristocrate se mit à cogner plus fort. On aurait dit qu'elle savait…
—Je vous rassure, reprit Adelaïde avec un sourire énigmatique. Je ne suis pas une prostituée.
Sa voix profonde fit naître une étrange émotion dans le corps du lord, qui, sans comprendre, se trouva presque déçu par ces paroles.
Serrant les dents, il s'avança vers les rideaux rouges et s'apprêta à les franchir quand elle l'interpella :
—Tant qu'un cœur bat dans votre poitrine, Milord, vous êtes capable d'aimer…
Quand il se retourna vers Adelaïde, celle-ci avait disparu.
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Un jour s'était écoulé depuis que Mina se trouvait dans cette auberge aux environs de Brasov. Crina et elle s'étaient installées dans une chambre poussiéreuse du gite, sommairement meublée.
La jeune femme y avait passé la journée, attendant patiemment la venue de Marcus. La veille, ce dernier avait dit qu'il reviendrait pour « parler » mais plus les heures passaient, plus la jeune femme doutait de sa parole.
— Patience ! répétait inlassablement la vieille.
Celle-ci n'avait cessé d'aller et venir, ramenant à chaque fois des petits sachets mystérieux, des feuilles et brindilles certainement ramassées dans la forêt.
Trop lentement, la nuit s'annonça enfin pour apporter avec elle une nouvelle atmosphère.
Au ré-de-chaussé, l'auberge s'était remplie et une basse rumeur montait jusqu'à l'étage.
Ce même sourire dément flottant sur ses lèvres, la vieille prit la main de Mina et la conduit jusqu'à la pièce où elle avait rencontré Marcus.
Il se trouvait exactement à la même place et se leva lorsqu'elle s'avança dans la salle. Plus éclairée que la première fois, Mina découvrit plus nettement ses traits à l'aide des multiples bougies chassant les ténèbres.
Il n'était pas aussi jeune qu'elle l'avait crue. Il devait avoir dans les trente cinq ans et bien qu'il les portait fièrement, l'homme semblait empreint d'une profonde maturité.
—Mina, prononça-t-il en se levant.
Il s'approcha d'elle pour saisir sa main.
—Pourquoi fut-ce si long, rétorqua-t-elle froidement.
Un petit rire secoua le giron de Marcus.
— J'attends justement que vous me donniez une explication, répondit-il en détaillant sans vergogne la jeune femme.
Peu soucieuse de son aspect dans ces terres lointaines, elle n'avait pas attaché ses cheveux qui bouclaient sur ses épaules. Ses yeux bruns luisaient de colère et d'une fièvre intarissable alors que sa poitrine se soulevait rapidement.
La question posée par son interlocuteur la déstabilisa pourtant. Lorsqu'elle tourna la tête vers Crina, elle s'aperçut qu'elle ne se trouvait plus dans la pièce dont l'unique porte s'était refermée sur eux.
— Pourquoi n'osez-vous pas évoquer cette… éventualité ? continua-t-il.
Une onde de chaleur inattendue parcourut alors son corps. Mina ferma brièvement les yeux pour mieux s'en gorger et quand elle les rouvrit, elle sentit le souffle de Marcus dans son cou.
— Demandez-moi le… murmura-t-il.
Sa voix semblait lointaine comme celle de son amour au creux de sa mémoire.
— Vous, mieux que quiconque, pouvez vous en rendre compte, poursuivit Marcus en approchant ses lèvres de son cou.
— Vous êtes… un vampire…
—Le craignez-vous ? répondit-il en s'approchant plus encore de la jeune femme.
— Non… souffla-t-elle.
En un clignement de cils, Marcus la projeta contre un mur et la jeune femme se retrouva acculée contre la pierre humide. Les lèvres retroussés de Manea laissaient voir des canines étincelantes, s'alliant à la brillance de son regard.
— Pourquoi êtes- vous là ? Qu'est-ce que vous excite chez nous, Madame Harker ? Que nous sucions votre sang quand nous vous baisons ou le froid contact de notre chair contre la votre ? Grinça-t-il en accentuant son emprise.
— Lâchez-moi ! s'écria-t-elle.
— Si c'est un amant mort que vous recherchez, je vous offre volontiers mes services !
La jeune femme cria et essaya de le repousser mais Marcus semblait de pierre.
— Je peux vous donnez du plaisir…
— C'est lui que je veux ! hurla-t-elle alors que des larmes ruisselaient sur ses joues. Je veux qu'il revienne !
Sa voix s'était progressivement brisée mais ses yeux brillaient intensément.
Le regard du vampire changea soudainement. La lueur étincelante qui y luisait s'était ternie et ses crocs s'étaient rétractés bien qu'un sourire cynique jouait encore sur ses lèvres.
— Pardonnez-moi Madame mais je voulais m'assurer de vos intentions, déclara-t-il en la relâchant. Ainsi donc le grand Dracul ne finira jamais de m'étonner, même dans la mort…
Toujours adossée au mur, Mina regarda Marcus sans comprendre.
— Que voulez-vous dire ?
Le vampire marcha lentement vers le brasero au fond de la pièce. Il tendit alors sa main translucide vers le brasier comme pour se réchauffer mais son poing se referma dans l'air.
— Des larmes coulent sur votre visage… jamais je n'aurais cru qu'une mortelle puisse pleurer des êtres comme nous. En sept cent quarante ans je n'aurais jamais cru cela possible…
Cette soudaine sincérité bouleversa Mina.
— Avez-vous déjà aimé ? demanda-t-elle en s'avançant vers lui.
Les braises du brasero crépitèrent, laissant du répit à de tristes paroles.
—Non, répondit enfin Marcus en venant caresser du regard le visage de Mina
— Je pense qu'il n'est jamais trop tard pour cela, souffla-t-elle en baissant la tête.
— Cela semble un peu trop... douloureux pour moi, reprit-il.
Une autre larme ondula sur la joue pâle de Mina.
— Pouvez-vous m'aider, Marcus ?
Cette fois, sa voix ne tremblait plus.
—Je ne sais pas… j'ai beau être la preuve vivante que la mort n'entrave pas la vie mais je crains qu'il soit trop tard.
— Je vous en prie, le supplia-t-elle.
En moins d'une seconde, l'homme se retrouva de nouveau dans son dos et murmura :
— Cela dit… je connais une personne ayant d'étranges affinités avec l'eau-delà.
Mina qui était prête à se jeter aux pieds du vampire s'arrêta dans son élan, le cœur empli de nouveaux espoirs.
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Visiblement à l'aise en ces lieux, Abraham suivait Adélaïde à travers différentes pièces. Cheminant derrière lui, les trois autres marchaient d'un même pas. Autour d'eux, des inconnus parlaient d'un ton ténu. De belles et jeunes femmes servaient du vin à des messieurs bien mis et leur murmuraient quelques mots à l'oreille.
Tout dans cet endroit évoquait l'intimité, des tapis épais aux lourdes tentures, des sofas de velours jusqu'aux chandeliers rutilants. Il flottait dans ces multiples salons que Jonathan, Jack, Arthur et Van Helsing traversaient une atmosphère feutrée baignant dans un parfum suave et démodé.
— J'ai déjà entendu parler de ce genre d'endroit, chuchota le médecin en triturant son chapeau entre ses doigts.
— Et qu'en est-il ? demanda l'aristocrate d'une même voix.
— Je ne suis pas certain mais l'on y pousse le raffinement à l'extrême et certaines personnes dépenseraient des sommes folles rien que pour discuter avec… ces femmes.
— Discuter ? releva Arthur avec une moue ironique.
—Etrange, nota le clerc qui ne cessait de fixer Adélaïde.
Après avoir traversé encore quelques salles, ils débouchèrent enfin dans une pièce privée. Gracieusement, l'hôtesse des lieux proposa aux hommes de s'assoir et seul lord Goldaming resta debout.
— Que me vaut le plaisir de votre visite, Messieurs? interrogea Madame Garnier en servant du vin rouge à ses invités.
— Nous aimerions aussi le savoir, déclara Jack avec un sourire crispé.
— Alors ? surenchérit Jonathan qui n'avait pas cessé de la fixer.
Les traits de son visage trahissaient un sentiment désagréable, cette Madame Garnier ne lui rappelait que trop les maîtresses de Dracula.
Au bout d'un instant, elle tourna la tête et rencontra le regard de Jonathan. Le sourire qu'elle lui rendit alors déstabilisa le jeune homme.
On aurait dit qu'elle connaissait chacune de ses pensées.
—Laissez-moi apaiser votre impatience, déclara Van Helsing avant de savourer une gorgée de vin. Si je vous ai demandé de me suivre c'est parce que je tenais à ce que nous partagions ces informations.
— Quelles informations ? demanda Adélaïde qui s'éventait nonchalamment.
— Celles que vous allez nous donner, ma chère.
Cette dernière haussa un sourcil noir en posant ses yeux sur Abraham.
— Que pouvez-vous nous dire à propos des vampires ? demanda le Docteur en croisant ses jambes.
— Le sujet est vaste, répondit-elle après un temps.
Un étrange sourire flottait sur ses lèvres rouges.
—Mais pourquoi me demander cela à moi ? ajouta Adélaïde.
—Parce que vous êtes officieusement la personne la plus à même de nous répondre. Je sais vos connaissances en la matière et je suis certain pouvoir glaner de précieuses réponses. Le monde de la nuit n'a plus beaucoup de secret pour vous.
— Je suis flattée, répondit-elle d'une voix suave. Dites-moi ce que voulez savoir en espérant pouvoir répondre à vos questions.
— Fort bien ! s'exclama Van Helsing qui vint se resservir un deuxième verre de vin.
— D'où vous viennent ces connaissances ? l'interrogea soudainement Jonathan.
Adélaïde tourna de nouveau son regard vers lui :
— Lorsque nous faisons le choix de travailler la nuit, nous sommes obligés de nous ouvrir à un autre monde, déclara-t-elle.
Ces paroles se suspendirent au silence jusqu'à ce qu'elle poursuive :
— Quelles sont vos questions ?
—Leur source peut-elle être éliminée ? demanda abruptement Van Helsing.
Adélaïde ne cilla pas et se contenta d'étirer un peu plus ses lèvres :
— Je dirais que… non, répondit-elle suavement.
— Alors ce monstre n'était pas leur maître ! s'écria Arthur, les yeux écarquillés.
— Celui que vous nommez « ce monstre » était le créateur de nombreux vampires mais il n'était pas seul à procréer.
Une brusque nausée collective prit possession du clerc, du médecin et de l'aristocrate.
— Mais combien y'en a-t-il donc ? rugit Jonathan en faisant sursauter Jack. Vous en faites partie, n'est-ce pas ! Vous êtes comme lui !
Le jeune homme s'était levé et fixait son hôte avec colère.
— Allons, allons… calmez-vous, suggéra Abraham. Vous feriez mieux de prendre l'air.
— Je l'accompagne, proposa Jack, heureux de s'esquiver.
— Moi aussi, ajouta l'aristocrate en suivant ses deux amis.
— Nous voilà seuls, nota le Docteur en esquissant un semblant de sourire.
—Ce n'est pas pour me déplaire, répondit Adélaïde qui vint s'assoir à ses côtés.
Ils se regardèrent un long moment avant qu'il n'approche son visage à quelques centimètres du sien :
— Les ténèbres n'ont fait que se dissimuler, murmura-t-il.
— Les ténèbres ont toujours été présentes, Abraham, souffla-t-elle.
— Je me suis fourvoyé, je croyais qu'il était la cause…
— Il l'a été… un seul homme parmi tant d'autres suffit à faire l'histoire. Le Comte Dracula était respecté même si son comportement a révolté les siens.
—Est-il définitivement… mort ? demanda enfin Van Helsing en sondant les yeux noirs d'Adélaïde.
— Oui, murmura-t-elle presque imperceptiblement. Mais certaines forces me sont inconnues et je ne saurais dire s'il est possible de ramener les morts à la vie. J'ai entendu parler de pratiques étonnantes…
— La nécromancie, compléta le quinquagénaire, intéressé.
— Oui. Cela dit, je ne connais personne qui s'y risquerait.
— Les maux créés par la nuit peuvent conduire à de telles extrémités.
Quelques secondes suivirent ces paroles lourdes de sens jusqu'à ce que la voix de Van Helsing vienne briser ce silence :
— Pourquoi ne parviens-je pas à savoir qui tu es ? murmura-t-il, perdu dans son regard.
Ce brusque tutoiement fit rejaillir les braises du passé.
— Es-tu certain de vouloir le savoir ? répondit-elle en caressant sa joue.
— Je préfère garder ce doute qui me torture et fascine tout à la fois, sinon… je serais forcé de te tuer.
Un rire éteint secoua la poitrine d'Adélaïde.
— Ne prenons pas ce risque alors.
Sur ces mots, elle embrassa ardemment Van Helsing qui la serra fortement entre ses bras.
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