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Chapitre 8
Tapis dans le noir

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28 décembre 1898,

Cher Journal,

J'ai enfin rejoint la patrie de mon amour. Cette terre m'appelle comme si elle m'avait vu naître et je sens au plus profond de moi que j'y suis liée. J'attends avec impatience la venue de Marcus… sa présence me fascine et je retrouve un peu de mon Prince en lui. Il est cette créature, cet enfant de l'ombre, que j'ai tant souhaité rencontrer à nouveau. Dans son regard luit un éclat sans âge, si proche du sien...

Il m'a dit qu'il viendrait me chercher cette nuit. Je n'ai d'autre choix que de lui faire confiance, mais… j'ai envie de laisser Marcus m'entraîner au plus profond de ce monde. Il est comme ces terres : mystérieux et détenteur de mon prochain bonheur.

Ecrire ces mots me ravit et me peine tout à la fois quand je pense à Jonathan. Il m'aime. Je le sais mais je n'y puis rien. Mes sentiments envers lui ne se bornent qu'à une tendresse désormais souillée. Je suis pourtant sa femme, devant Dieu et les hommes, mais pas dans mon cœur. J'appartiens à mon Prince. Je lui ai toujours appartenu sans même le savoir…

L'outrage commis par mon époux, j'ose le confier, m'a poussé à quitter Londres. Finalement, il m'a donné l'horrible occasion de saisir mon destin… l'aurais-je fait s'il ne m'y avait pas contrainte ?

Je pourrais essayer de lui pardonner mais je n'en ai pas envie. J'ai découvert en lui une part de ténèbres que lui-même ignore.

A cette heure, Jonathan doit me chercher, l'âme noircie par la jalousie. Son cœur brisé bat douloureusement dans sa poitrine.

Si seulement je pouvais dissoudre son amour pour moi…

Il ne me laissera pas une deuxième fois retrouver mon Prince. Je l'ai lu dans son regard. Je sais désormais qu'il est mon ennemi.

Puisse Dieu nous pardonner pour cet affront.

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Quand leurs regards s'étaient croisés pour la première fois, il avait compris quelle passion avait animé le corps sans vie de Dracula. Elle était l'incarnation de l'humanité et la plus belle femme qu'il avait connu depuis des siècles. Son odeur flottait dans l'air tout autour de lui. C'était le parfum de son sang qui embaumait le froid de la nuit et jamais encore il n'avait humé un fluide si délicieux. Il lui suffisait de fermer les yeux pour imaginer son corps pressé contre le sien, son cou tendu vers ses lèvres… offerte et captive tout à la fois.

Il se tenait à l'orée des bois bordant la Virgin Pangland quand l'objet de ses pensées s'arrêta devant la fenêtre de sa chambre. Elle serrait contre elle un livre tout en remuant ses jolies lèvres roses en une prière muette.

Le gout fantasmé de son sang vint alors emplir la bouche de Marcus dont les crocs apparurent. Tête en arrière, il ferma les yeux pour endiguer ce flot de sensations qui courait en lui mais en vain…le parfum de Mina semblait prendre de l'ampleur, s'amplifier comme si…

Le vampire baissa soudainement la tête et vit la porte de l'auberge s'ouvrir. La jeune femme apparut alors, enveloppée dans une lourde cape brune.

Il la vit s'enfoncer dans les bois, ses pas légers bruissant sur le tapis de feuilles mortes et de neige.

— Vous ne devriez pas sortir seule, murmura Marcus à son oreille.

Elle sursauta à peine sans même se retourner.

— Vous deviez venir me chercher.

Le rire froid du vampire résonna comme une sombre mélodie à ses oreilles.

—Ne faites pas confiance trop facilement Mina, susurra-t-il.

Elle se retourna enfin pour scruter son regard bleu. Ce dernier luisait dans l'obscurité…

— Je n'ai pas le choix, répondit-elle. C'est un risque que je suis prête à courir pour lui.

L'ombre d'un sourire passa sur les lèvres de Marcus.

—Qu'a-t-il donc laissé en vous ? souffla-t-il en se penchant sur son visage.

La jeune femme ne bougea pas.

—Son âme.

Presque inaudible, son murmure rejoignit la plainte du vent.

—Je n'ai qu'un cheval, déclara-t-il incongrument. Nous allons devoir le partager.

La jeune femme hocha la tête puis le suivit dans la nuit. Dans une clairière seulement éclairée par quelques rayons lunaires, patientait un étalon à la robe sombre.

Galamment, il aida Mina à monter puis se hissa derrière elle. Elle frissonna quand le torse froid de Marcus se plaqua contre son dos.

D'un claquement de talon, il lança sa monture qui s'enfonça dans les ténèbres.

La locomotive filait sur les rails comme un serpent rampant sur le sable. Le hurlement de la vapeur résonnait dans la nuit comme pour effrayer chaque créature tapie dans l'ombre.

—Remerciez notre ami messieurs sinon nous voyagerions dans le compartiment à marchandises. La Transylvanie nous ouvre ses bras, déclara Van Helsing en écartant d'une main le rideau occultant le paysage.

Les quatre hommes se trouvaient dans un wagon privé réservé par lord Holmwood. De luxueuses banquettes accompagnées d'un bar pourvu généreusement d'alcool étaient à disposition des voyageurs. Les lampes à gaz dispensaient dans le compartiment une lumière chaude, contrastant crument avec la noirceur au dehors.

Jonathan tourna la tête à ce même instant et vit se découper dans la nuit les contours acérés des montagnes roumaines. Elles semblaient déchirer la toile du ciel par ses reliefs tranchants. En premier plan s'ouvrait un gouffre sur lequel passait justement la locomotive.

Le clerc déglutit difficilement et se hâta de détourner son visage du tableau nocturne.

—Je ne pensais pas y retourner un jour, souffla Jack en acceptant le verre que lui tendait Arthur.

—Ici ou ailleurs, l'enfer est le même pour tous, répondit laconiquement l'aristocrate en s'appuyant contre une paroi vibrante.

Van Helsing se tourna vers lui et fixa un instant le lord.

—Que voulez-vous dire ?

Le train filait à présent à travers une végétation dense. On pouvait entendre les branches des arbres fouetter le toit des wagons…

— Que le mal élu domicile où bon lui semble.

Un étrange sourire habilla les traits d'Abraham.

— Je n'aurais pas dit mieux, déclara-t-il enfin.

Brusquement la voiture chancela et la locomotive siffla bruyamment.

—Que se passe-t-il ? s'alarma Seward en s'accrochant à sa banquette.

Une clameur étrangère retentit brusquement à l'extérieur du train accompagnée de coups de feu puis le calme revint. Sépulcral.

— Le train s'est arrêté, murmura Jonathan en se levant.

Arthur ramassa son fusil posé contre une paroi du wagon.

Inquiet, Jonathan s'approcha de la fenêtre et sonda les ténèbres. Il sursauta quand une ombre, furtive, passa devant la vitre. Dans le règne assourdissant du silence s'éleva soudain une respiration rauque et puissante.

—Mais qu'est-ce que… s'exclama-t-il en reculant vivement.

Une autre ombre passa devant la vitre et cette fois, une gueule monstrueuse se dessina dans l'obscurité suivie d'un long hurlement sonore.

La respiration se coupa dans la gorge de Jack tandis qu'Arthur roulait des yeux exorbités.

—Mais qu'est-ce donc ? répéta le clerc en s'approchant d'Abraham.

— Seigneur, souffla Van Helsing.

A peine eut-il achevé ses mots que la fenêtre du wagon se brisa et qu'une énorme branche s'écrasa dans l'habitacle.

—Attention !

Le bras velu d'une énorme créature surgit violement dans la voiture, fendant l'air de ses griffes acérées.

—Ne le laissez pas vous toucher ! Reculez ! Reculez ! s'écria Van Helsing.

Le cadre explosé contenait le monstre, beaucoup trop étroit pour qu'il puisse pénétrer à l'intérieur. Le noir était quasi-total si ce n'était les flammes mourantes des lampes à gaz éclairant le wagon. Cependant, l'œil fou de la créature brillait contre le verre alors qu'elle ne cessait d'agiter son bras mortel.

Dents serrées, Arthur s'accroupit et frôla de justesse la main furieuse qui tentait de l'attraper pour saisir son fusil gisant au milieu de la voiture.

Le visage contre terre, il tendit son bras jusqu' à effleurer le canon de l'arme. Dans un râle, il réussit à s'emparer du fusil quand l'aristocrate sentit le tissu de son manteau rompre sous les griffes de la bête.

— Non ! cria Abraham.

Refrénant sa peur, Arthur roula sur lui-même et tira sur le monstre. Une gerbe de sang chaud explosa sur la vitre et sur les banquettes au son d'un hurlement inhumain. La créature retira alors son bras et le silence revint.

Les quatre hommes retinrent leur souffle mais rien ne vint. Le monstre semblait bel et bien avoir disparu.

— Arthur ! s'exclama Jack en revenant le premier à la réalité. Vous allez bien ?

Ce dernier n'avait pas bougé. Toujours à moitié couché par terre, fusil entre les mains, il regardait fixement le trou béant laissé par la créature. Son visage était piqueté de taches rouges, coulant dans son col.

— Arthur ! répéta-t-il en posant une main sur son épaule.

— Relevez-vous ! ordonna Van Helsing en l'incitant à se mettre debout.

— Que faites-vous ? s'exclama Arthur qui revenait de sa torpeur.

— Tenez-le ! déclara Abraham à Jonathan et Jack.

Face au ton impérieux du Docteur, ils s'exécutèrent malgré les protestations de l'aristocrate. Passant dans le dos du lord, il déchira le tissu de sa veste et celle de sa chemise pour découvrir sa peau.

— Lâchez-moi ! rugit Arthur en se défaisant de l'emprise des deux hommes. Vieux dément ! Qu'est-ce qu'il vous prend ?

Van Helsing fronça son regard bleu en s'approchant d'Arthur.

—Je m'assurais que vous n'aviez rien ! répondit-il d'une voix forte. Un seul contact avec ces créatures pourrait vous rendre comme eux.

Le visage de l'aristocrate se tordit d'horreur accompagné des deux autres hommes.

— Vous plaisantez ? réussit par demander Seward.

—Je ne plaisante jamais, rétorqua Van Helsing. Peu nombreux sont ceux qui peuvent témoigner de ce que nous avons vu cette nuit. Je ne pensais pas moi-même y avoir affaire un jour et doutais de leur existence. Ces créatures se nomment « lycanthrope » et sont le croisement diabolique entre un homme et un loup.

Le visage blême, Jonathan fixa Abraham.

—C'est un cas que j'ai peu étudié, reprit-il en ramassant son stetson tombé sur le plancher du train.

— Combien d'autres choses existent-elles encore ? demanda le clerc.

—Si tout ce que j'ai étudié est vrai… nous pourrions dénombrer une centaine d'autres cas.

—Dieu tout puissant, murmura Seward en tombant sur une banquette.

—Ca en fait déjà un de moins, déclara amèrement Arthur en buvant à même un flacon de whisky encore debout, oubliant son vernis aristocratique.

— Vous ne comprenez pas ! s'exclama Abraham. Le lycanthrope n'ira pas se vider de son sang derrière un fourré. Nous n'avons pas à faire à des organismes humains mais à de véritables montres avec leurs propres règles ! Il se régénérera en dévorant un animal ou n'importe quelle personne sur son chemin.

Une onde glacée balaya Jonathan qui soupira douloureusement :

— Nous sommes vraiment en enfer.

Après deux heures de chevauché à travers les bois, la monture de Marcus s'arrêta devant un épais roc sombre. Quand il mit pied à terre, Mina ressentit la morsure du froid. Etrangement, le contact du vampire l'avait d'abord fait frissonner et maintenant qu'il l'avait quittée, elle se rendait compte qu'il avait dispensé une chaleur apaisante dans son corps.

— Où sommes-nous ? demanda-t-elle.

— Nulle part, répondit-il en l'aidant à descendre.

Sa main soudée à la sienne, il l'entraîna vers le bloc noir et la jeune femme aperçut alors les contours d'une porte à même la pierre.

—Quelqu'un vit ici ? poursuivit-elle soudainement inquiète.

Il se tourna vers elle et la fixa un instant. L'obscurité n'avait pas de prise sur lui car il la contemplait comme si elle était nimbée de lumière. Il entendait son cœur battre dans sa poitrine comme une dizaine de tambours. Sa peur était aussi palpable que ses doigts accrochés aux siens…

— Si éloignée du monde… murmura-t-il à son oreille. Je pourrais faire ce qu'il me plait de vous…

—Vous pourriez oui, souffla bravement Mina.

Un léger sourire découvrit les canines de Marcus.

— Allons-y…

Sur ces mots, il posa sa main sur la poignée vermoulue et s'engouffra à l'intérieur de la caverne. Dents serrées, elle le suivit et se retrouva enrobée par un noir plus intense que celui au dehors. Alors qu'elle faisait quelque pas, elle sursauta en entendant la porte se refermer derrière elle. Mina perdit alors totalement le sens de l'orientation et porta une main à son cœur apeurée.

—Je suis là…

La jeune femme sentit alors le souffle de Marcus dans son cou et sa main délicatement emprisonnée dans celle du vampire.

La jeune femme ne sut exactement combien de temps ils progressèrent dans les ténèbres, peut-être une seule minute, ou deux, mais il lui sembla marcher des heures.

Enfin, elle éprouva la caresse d'une sorte de voile sur son visage et avisa une clarté dans l'obscurité. Mina discerna les contours de son environnement : elle se trouvait dans une cavité souterraine dont les parois étaient par endroit recouvertes de racines épaisses. Dans une aspérité de la roche pleurait une bougie renvoyant une clarté insuffisante dans cet univers caché. Une table et des chaises se trouvaient dans un coin de l'espace ainsi qu'une paillasse couverte d'une fourrure nauséabonde.

Comme chez Crina à Londres, des herbes sèches pendaient à la voûte basse où se mêlaient des bocaux et même des formes animales.

L'odeur régnant en ce lieu écœura Mina. Il flottait dans l'atmosphère une odeur de charogne acoquinée à celle de la terre moisie… Un bruit fit soudainement sursauter Mina comme un long gémissement rauque.

Elle vit alors, tout au fond de la caverne, une forme bouger au dessus de braises mourantes.

— Moarte* ! s'éleva brusquement une voix éraillée.

Plusieurs phrases incompréhensibles s'ensuivirent alors, accouplées de psalmodies inquiétantes.

Marcus la força à s'approcher et elle découvrit une forme vraisemblablement féminine. Sa chevelure et son visage étaient totalement dissimulés sous un voile souillé ressemblant presque à celui d'une mariée.

La femme, ou ce qui se cachait sous le tissu abîmé, bougeait frénétiquement comme si elle était en transe. Soudain, le nom de Marcus retentit dans l'air et l'inconnue brandit son bras vers lui. Ce dernier était décharné et sa peau blanche parsemée de vaisseaux sanguins éclatés. Ses doigts maigres étaient pourvus d'ongles longs et recourbés comme des serres d'oiseau.

— Fils des ténèbres ! murmura-t-elle en roumain. Tu veux aider cette femme à ramener le prince des morts à la vie !

Le regard de Marcus s'écarquilla sous la surprise.

—Que me donnes-tu en échange ? poursuivit-elle.

—Que veux-tu sorcière ? répondit-il, méfiant.

Une sorte de rire aigue résonna dans la caverne puis s'arrêta brusquement.

—Un enfant. Une fille.

Un silence s'installa que Mina finit par briser :

— Que dit-elle ? le questionna la jeune femme qui n'avait pas saisi le sens de ces paroles.

—Elle connait l'objet de notre venue, répondit Marcus sans cesser de fixer la sorcière.

L'anglaise qui n'osait regarder l'étrange inconnue gardait ses yeux rivés sur le vampire. Les traits de son visage s'étaient durcis et ses lèvres avaient pris un pli amer.

—Soit, déclara-t-il enfin.

La sorcière se leva et s'approcha de Marcus :

—Apporte-moi ce qu'il reste de son corps et l'enfant que tu m'as promis, murmura-t-elle en retirant son voile.

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Moarte* la Mort