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Chapitre 11

Les Anges Déchus

Mina s'était mise à trembler. Devant elle, Marcus la regardait silencieusement, admirant les traits réguliers de son visage, l'ombre de ses cils sur ses joues et la courbe de sa bouche. Elle était belle, trop belle pour qu'elle ne lui inspire qu'une envie de s'abreuver et trop intéressante pour qu'il se limite aux frontières qu'elle lui imposait. Pourtant...

— Répondez moi ! s'écria-t-elle.

Il lui suffirait d'un geste oublié du temps et de l'espace pour la serrer dans ses bras, pour la plaquer contre lui et sentir son coeur cogner contre le sien inerte.

L'odeur de sa peau se mêlait à celle de son sang, délicieux, qui perlait à son index. Il se retint de fermer les yeux pour savourer le goût de son fluide encore présent sur la langue...

— Que voulez-vous savoir ? demanda-t-il calmement.

— Vous l'avez connu, dit-elle en laissant retomber son bras qu'elle pointait jusqu'alors vers le tableau. Comment ? Quand était-ce ?

Sa voix vibrait légérement mais son regard brun ne cillait pas.

— Ne pourrait-il pas s'agir d'un ancêtre ? suggéra Marcus d'un ton indifférent.

— N'essayez pas de m'abuser, répondit-elle. C'est bien vous sur cette peinture. Ce sont vos yeux, j'y vois le même éclat briller que dans celui que je fixe maitenant ! Et cette fine cicatrice au dessus de votre lèvre...

Elle ponctua ses mots en avançant sa main pour frôler sa bouche. Le vampire se raidit pour réfreiner ce désir puissant. Elle ne lui était pas destinée...

— Celle-là même que je touche, souffla-t-elle. Dites-moi qui vous êtes Marcus, dites-moi quel lien vous unissez...

Cette fois, sa voix s'était faite suppliante, presque caressante. Lentement, il approcha sa main de son visage et plongea ses doigts dans sa chevelure sombre. Il lut alors dans ses prunelles un tel désespoir que son coeur pourtant mort se serra étrangement.

Il ne pouvait lui refuser la vérité... du moins cette partie.

— Je suis Marcus Cristian Manea, chevalier roumain et fils du Seigneur Aurel Manea. J'ai longtemps servi sous l'étendard de mon pays et de mon Dieu. En l'an 454, j'ai rejoins l'Ordre Sacré du Dragon mené par Dracul...

Il parlait à voix basse comme s'il ne voulait pas effrayer la jeune femme qui se tenait si prêt de lui. Les yeux brillants de larmes, Mina le regardait intensément.

— J'étais l'un de ses plus fidèles alliés, poursuivit-il.

Il s'interrompit un instant.

— Pas seulement, l'encouragea Mina.

— Non... souffla-t-il. J'aurais volontiers donné ma vie si cela pouvait sauver la sienne. Je n'étais pas que son allié, non... il me fascinait comme il fascinait chaque homme qu'il rencontrait. Après la chute de Constantinople, l'armée Turc attaqua la Roumanie. Ce fut notre plus grand combat. Je n'avais jamais vu un homme si fervent, si proche du divin au point d'être habité par lui quand il combattait... il était le bras de Dieu et grâce à lui, nous avons vaincu.

Marcus ne regardait plus Mina mais fixait la toile derrière elle.

— Dès que notre victoire fut assurée, je l'ai vu pousser son cheval... continua le vampire. Une chose surpassait l'amour qu'il portait à Dieu et c'était Elisabetta, sa princesse.

Mina retint son souffle tandis que son cœur se serrait peu plus.

— Une lettre nous était parvenue au camp annonçant la mort de sa promise mais Dracul était déjà loin, continua-t-il. Je suis parti immédiatement pour essayer de le rattraper mais il était trop tard. Quand je suis arrivée à Borgo, le Mal s'était déjà approprié son corps et son âme. Ses hurlements résonnaient dans la chapelle alors qu'il serrait contre lui Elisabetta, morte de chagrin. Ils baignaient dans un océan de sang...

Des larmes coulant sur ses joues, Mina frissonna comme sous l'effet d'un vent glacial. Il continua néanmoins :

— Le visage de Dracul était blanc comme la mort et ses yeux perclus d'un éclat dément. Je me suis approché de lui pour l'aider mais il m'a projeté au sol. Il avait une force incroyable, inhumaine... incapable de bouger, il s'est alors penché sur moi et m'a dit " le sang est la vie et je la ferai mienne " puis le monde s'obscurcit définitivement alors que je sombrais dans l'inconscience.

— Marcus...

— Quand je rouvris les yeux, la chapelle était vide, poursuivit-il, imperturbable. Le corps d'Elisabetta avait disparu et le mien avait changé. Il venait de faire de moi une ombre attachée à son corps dans une nuit éternelle ! Dès lors, je combattis encore bien des ennemis à ses côtés, des êtres aussi vils que nous l'étions tout comme des êtres aussi innocents que vous.

— Non... souffla la jeune femme en fermant les yeux.

— Entendez-le, asséna-t-il froidement tout en ramenant son regard vers elle. Votre Prince a condamné bien des hommes et des femmes pour tenter d'apaiser sa soif de sang et de haine. Et je l'ai aidé. Voilà donc qui je suis : son soldat, son enfant, son reflet et je lui ai survécu.

Une excitation presque malsaine avait pris possession de Marcus qui guettait la réaction de Mina.

Sans préméditer son geste, elle enserra la taille du vampire. De nouvelles larmes coulaient sur ses joues, tachant la chemise de Marcus d'eau salée. Il trembla imperceptiblement tandis que le corps de Mina se pressait contre le sien.

Un étrange sentiment le submergea où transparaissait une intense amertume sous le désir qui le tenaillait. Maintenant qu'elle connaissait la vérité, il était devenu un lien de chair qui l'unissait encore à son cher Prince. Il l'avait connu, il l'avait aimé et en le serrant dans ses bras, elle retrouvait un peu de sa présence.

Moins d'une fraction de seconde suffirait pour plonger dans son cou. Un rien était nécessaire pour la coller plus encore contre lui, sentir chacune de ses courbes et la renverser sur le sol... mais elle ne lui appartenait pas. Jamais.

— Merci... murmura-t-elle en se défaisant de lui.

Marcus baissa les yeux pour la contempler. Ses crocs étaient visibles entre ses lèvres entrouvertes et ses yeux brillaient intensément.

— Je n'abandonnerai pas, quels que soient ses crimes, ajouta Mina.

— Je n'en doute pas, répondit-il.

Elle essuya ses larmes avant de le regarder à nouveau, sans crainte aucune.

— Que vous a dit cette femme ?

— Cette femme ? répéta le vampire sans comprendre.

— Celle de la caverne, précisa-t-elle.

Un sourire ironique habilla les traits de Marcus.

— Que son aide n'était pas gratuite.

— Qu'a-t-elle demandé ?

Cette fois il émit un petit rire grinçant.

— Je ne suis pas sûr que vous désirez le savoir, dit Marcus

— Pourtant j'y tiens, rétorqua-t-elle.

— Soit. Elle désire un enfant. Une fille.

Les iris de la jeune femme se dilatèrent. Elle esquissa un mouvement de recul avant de s'immobiliser. Plusieurs émotions passèrent dans ses yeux jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'une...

Elle se contenta d'hocher la tête avant de se retourner vers la toile.

Étonné, il la contempla un instant avant de se détourner. Jamais il n'aurait cru voir une aussi puissante et sombre détermination dans les yeux de Mina Harker.

Quand il referma la porte du bureau, l'odeur du sang nargua ses narines et il remarqua un liquide rouge sur l'une des épines qui ornait la porte.

Avec lenteur, il vint cueillir du bout du doigt la perle écarlate qu'il passa sur ses lèvres.

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Les quatre hommes dormirent chez Dumitru Viesnec cette nuit là. A l'unanimité, ils décidèrent de se rendre au col de Borgo le lendemain. Sans plus d'information, il leur fallait néanmoins poursuivre leurs recherches et Mina s'était probablement approchée du dernier endroit qui avait abrité le corps du vampire.

Les yeux grands ouverts, Jonathan fixait le plafond de la petite chambre qu'il partageait avec Van Helsing. Ce dernier semblait dormir, allongé sur une paillasse sur le sol.

Couché sur le lit, le jeune clerc était perdu dans ses pensées. Le visage de son épouse se confondait avec celui monstrueux de Dracula. Une puissante envie d'alcool courait dans sa corps qu'il essaya d'endiguer en serrant fortement les draps rêches entre ses doigts.

Dans la pièce d'à côté, Jack se retournait sans cesse, essayant lui aussi d'occulter ses propres démons. Le besoin de morphine était intense et plus il s'enfoncerait dans ces terres maudites, plus il sentait que le désir serait puissant.

Prêt de lui, Arthur était aussi immobile qu'une statue. Pourtant éveillé, le lord s'était enfoui dans les limbes de ses souvenirs. Un étrange sourire jouait sur ses lèvres comme s'il se trouvait dans un état second.

Dans sa tête résonnait le rire cristallin de sa chère Lucy qu'il voyait tournoyer dans les bras d'hommes sans visage.

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Le vent sifflait à ses oreilles tel le hurlement d'une bête surnaturelle. Les ténèbres étaient si intenses que nul homme, même le plus valeureux qu'il soit, se serait aventuré dans les bois. Mais Marcus Manea n'était plus un homme depuis des siècles. Il faisait lui-même parti de ces mystères terrifiants dissimulés dans les recoins sombres de l'existence.

La pluie qui tombait ne l'atteignait pas. Elle n'en avait pas le temps. Le vampire filait à travers la forêt, invisible et indétectable.

Aucune espèce hybride ne semblait roder cette nuit bien qu'il sentait la menace planer au dessus de sa tête. Les ours étaient sortis de leur tanière et le danger n'en était que plus grand désormais.

Ils ne les attendait pas si rapidement. Il ne faudrait pas que leur présence les ralentissent...

Marcus s'immobilisa quand ses yeux rencontrèrent les contours froids d'un bâtiment. Lentement, il s'approcha de l'architecture de pierres grises et leva les yeux vers la grande croix qui surmontait l'hôpital Sainte Martha. La neige qui recouvrait la terre et le toit semblait plus encore assombrir l'édifice pour renforcer son aspect inquiétant.

Le vampire fit un pas tandis que le vent glacé lui portait la rumeur lugubre de plaintes et de râles maladifs. A travers les murs et les fenêtres transpiraient les miasmes et souffrances des patients que l'ont amené ici et qui n'en ressortaient jamais.

Sainte Martha était un endroit à l'écart de toute vie. On y traitait les cas de maladies infectieuses, rares et non identifiées. L'atmosphère y était irrespirable, si bien que l'on disait que le personnel était lui-même infecté. Ce n'était pas à proprement parlé à un hôpital mais un lieu où l'on accueillait les malades que nulle médecine ne pouvait soigner, que nulle médication ne pouvait apaiser.

Marcus s'avança vers la porte dont le bois abîmé était mangé par les termites. Il se raidit en sentant plusieurs regards peser sur lui, des regards qu'il ne voyait pas mais dont il éprouvait le poids dérangeant dans son dos.

La Mort régnait en cet endroit. La terre retournée qui bordait le bâtiment recouvrait de nombreux corps dont l'esprit n'avait pas trouvé la paix.

Sans un bruit, Marcus pénétra à l'intérieur de l'hôpital et laissa les ténèbres l'envelopper.

Cela faisait longtemps que cet endroit n'appartenait plus aux vivants.

Il faisait encore plus noir entres les murs du vieux bâtiment qu'à l'extérieur. Une mélodie inquiétante faite de toux, de murmures et de gémissements d'agonie flottait dans l'air saturé.

Le couloir dans lequel il s'engouffrait était vide, du moins en apparence. Ici encore des dizaines de regards posaient sur lui leurs iris vitreux.

Ignorant les yeux invisibles qui l'épiaient, il poursuivit son chemin. Le vampire passa devant une porte entrouverte ou l'on apercevait une dizaine de lits alignés. Des sons étouffés provenaient des formes sous les draps tachés de sang et d'humeur nauséabonde.

Un escalier se trouvait à l'extrémité du corridor. Tandis qu'il s'apprêtait à monter, Marcus capta le bruit d'un pas claudiquant. Il se cacha immédiatement derrière l'escalier avant de voir une silhouette blanche descendre les marches.

Il s'agissait d'une sœur dont le visage était à moitié dissimulé par un tissu plaqué sur le nez et ses lèvres. Dans l'obscurité, le vampire accrocha tout de même l'éclat de son regard jauni et l'aspect de sa peau comme brûlé. Sa démarche était particulière comme si elle peinait à avancer. Sa respiration forte et difficile se répercutait entre les murs du couloir comme si un nouvel instrument s'était ajouté à la symphonie macabre de l'hospice.

Quand l'étrange apparition disparut derrière une porte, Marcus monta à l'étage. Celui réservé aux enfants...

De nouveau, un long couloir se présenta à lui. Cette fois, il pénétra dans la première pièce dont la porte était ouverte. Il s'agissait d'un local où était disposées plusieurs armoires vitrées. En transparence, plusieurs fioles aux étiquettes abîmées étaient rangées sur les étagères. Sans bruit, il s'empara d'une paire de flacons. L'un contenait du laudanum et l'autre de la morphine. Il prit également une seringue qu'il déposa dans sa poche avec les deux petites bouteilles de verre.

Marcus sortit de la pièce et s'engagea dans l'artère étroite du couloir. A travers les portes fermées, le vampire entendait les gémissements fluets et les pleurs des enfants, trop souffrants pour trouver le sommeil.

Le hasard décida dans quelle chambre le vampire allait pénétrer. Il tourna la poignée de la sixième pièce qui bordait le corridor et pénétra à l'intérieur.

Sa présence était indécelable, à peine plus perceptible que les fantômes qui déambulaient dans l'hôpital.

Dans les petits lits de fer reposaient des enfants. Leur teint blafard ressortait dans les ténèbres comme la face de spectres égarés qu'ils deviendront peut-être...

Marcus marcha lentement le long de la pièce pour les observer. Certains avaient un visage si abîmé par la maladie qu'il était impossible de dire s'il s'agissait d'une fille ou d'un garçon.

Il continua jusqu'au fond de la pièce et s'arrêta devant un lit collé au mur. Une mèche noire s'échappait des draps où une silhouette menue se découpait à peine.

D'un geste aussi délicat qu'un léger courant d'air, il repoussa le tissu pour découvrir un enfant serrant contre lui une poupée de porcelaine aux longs cheveux sombres.

Marcus retira complètement le linge pour révéler son corps malingre.

Une petite fille, les yeux à demi ouverts, était recroquevillée sur le matelas. Sa chemise de nuit blanche laissait percevoir d'abominables cloques sur ses bras et ses jambes jusqu'à la naissance de son cou.

Son visage était étrangement épargné mais ses lèvres craquelées et le contour des ses yeux montraient que son organisme était mortellement atteint.

Tant emprisonnée dans sa souffrance, elle ne sentit même pas que l'on avait tiré sur son drap.

Doucement, Marcus s'accroupit à côté du petit lit et se pencha sur elle.

— Ma chérie... murmura-t-il tout prêt de sa tempe fiévreuse.

L'enfant remua légèrement. Sa respiration rauque et maladive se répercutait dans la chambre pleine d'exhalaisons malsaines. Ses paupière se relevèrent alors qu'elle tournait faiblement la tête, cherchant dans l'obscurité quelle était cette voix, si douce, qu'il lui parlait ainsi.

— Doucement... poursuivit-il dans un souffle.

Dans l'obscurité, la fillette accrocha l'éclat luminescent des yeux du vampire. Peu à peu, elle vit le visage de Marcus apparaître timidement dans les ténèbres environnantes.

— As-tu peur ?

Mollement, elle fit non de la tête. Il n'y avait plus de place pour la peur dans son esprit corrompu par la douleur.

Un fin sourire étira les lèvres du vampire.

— Tu es une gentille petite fille...dit-il en caressant le crâne de l'enfant dont la chevelure coupée ras était clairsemée. Est-ce ta poupée ?

La petite mit du temps à esquisser ce qui ressemblait à un sourire.

Marcus étira ses lèvres lui aussi. Elle lui rappelait ces personnes qui errent la nuit dans les ruelles malfamées des grandes villes, le corps et l'esprit asservis par l'opium.

La fillette bougea légèrement la tête en signe d'assentiment.

— Elle est très jolie, souffla Marcus. Je suis sûr que c'est une princesse...

A nouveau la petite grimaça en serrant faiblement sa poupée entre ses bras tremblants.

— Une princesse ne peut vivre que dans un château, continua-t-il. Un château entouré d'une forêt majestueuse et d'un lac qui scintille sous les rayons du soleil...

L'enfant avait renversé son visage en arrière. Ses yeux aux reflets ternes fixaient le vide comme si elle contemplait dans les brumes de sa fièvre ce magnifique paysage. Ses lèvres entrouvertes laissaient échapper un sifflement aigu.

— Oui mon ange... tu le vois déjà n'est-ce pas... ta poupée et toi seraient heureuses là-bas.

Des larmes brillaient au coin des paupières de l'enfant.

— Veux-tu que je t'y emmène ? demanda-t-il.

Cette fois la petite émit un son plus fort, plus écorché. Marcus comprit alors qu'elle criait un "oui" émanant du plus profond de son cœur mourant.

Délicatement, il la souleva dans ses bras en sentant à peine le poids de son corps.

Dans l'encadrement de la porte, Marcus se retourna pour regarder le fond de la chambre.

Le regard inexpressif, il regarda quelques secondes la silhouette spectrale toujours penchée sur le lit de la fillette désormais vide. Elle se trouvait là depuis qu'il était entré...

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère... Ô Prince de l'exil, à qui l'on a fait tort et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort...*

Après avoir murmuré ses paroles, il se retourna pour emporter l'enfant loin de cet endroit maudit aux relents de purgatoire.

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* Extrait du poème " Les litanies de Satan " de Charles Baudelaire tiré des Fleurs du Mal.

Ndla: Merci Lola pour commentaire. A très bientôt !