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Chapitre 13

Au cœur de l'ombre

Les quatre hommes avaient pris leur quartier dans la vieille auberge. Ils se partageaient les deux chambres accolées à celle de la vieille femme et de Mina. Ces dernières pouvaient rentrer à n'importe quel moment et dans l'attente de nouveaux indices, ils décidèrent de les attendre ici.

Tous se trouvaient derrière l'établissement. Le soleil d'après-midi renvoyait une lumière jaunâtre sur le champs défraîchi devant eux. Il faisait étonnement chaud et la neige avait pratiquement fondu pour dévoiler un sol abîmé et des végétaux morts.

Le dos raide, Arthur pointait son pistolet vers plusieurs bouteilles alignées sur un muret. Les détonations résonnèrent alors dans l'air épais avant que le silence ne reprenne ses droits.

Adossé contre un arbre, Jonathan lisait le journal de Mina. Il l'avait conservé malgré l'avis négatif de ses amis. Les yeux rivés au carnet, il lisait chaque page avec le sentiment d'avoir été trahi jusqu'aux tréfonds de l'âme.

— Que pensez-vous de tout cela, Docteur ? demanda Jack d'une voix ténue afin que seul l'intéressé puisse l'entendre.

Van Helsing tira sur son cigare et s'octroya le temps de recracher un nuage de fumée.

— Harker se plonge chaque jour davantage dans une certaine noirceur, avança-t-il en posant son regard bleu sur le clerc.

— Tout cela ne me dit rien qui vaille. Peut-être devrions nous rentrer ? osa le médecin.

— Rentrer ? Certes non ! L'heure est encore plus critique que je ne le pensais. Cela dit, vous êtes libre de rentrer en Angleterre.

— Non ! se hâta de répondre Jack qui pensait néanmoins le contraire. Je resterai à vos côté pour ramener Madame Mina. Je ne veux pas qu'elle...

Il s'interrompit comme s'il craignait de finir sa phrase.

— Je ne veux pas non plus la voir se transformer en quelque chose que nous devrions tuer, acheva Abraham à sa place.

Un frisson courut sur la nuque de Seward.

— Je doute qu'elle nous suive de plein gré même si nous la voyons revenir ici, dit-il.

Van Helsing tira une autre bouffée sur son cigare en ajustant son stetson sur sa tête.

— Ce n'est pas elle que nous attendons Jack, mais son accompagnatrice. Mina a laissé ses affaires ici et je peux vous certifier qu'elle ne reviendra pas.

— Alors pourquoi restons nous ? Nous devrions poursuivre nos recherches !

— Parce que je tiens absolument à rencontrer cette fameuse Crina. Je veux savoir quelle personne est parvenue à redonner de l'espoir au cœur mort de la belle Madame Harker.

Il avait parlé d'une voix lente mais impérieuse qui laissa Jack interrogatif.

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Une fois la nuit tombée, Marcus et Mina se mirent en route pour le col de Borgo. Ils avaient laissé l'enfant au château avec le plus de précaution possible. Après avoir entaillé son poignet, il avait frotté les lèvres de la fillette avec son sang pour lui garantir un minimum d'énergie pendant leur absence. Étonnée, la jeune femme l'avait observé avant qu'il ne lui confie que le fluide des vampires possédaient quelques vertus sur l'organisme humain.

— Vous pouvez donc la sauver ? avait-elle demandé d'une voix incertaine.

Il avait ri, une fois de plus.

— Non, avait-il répondu. Elle est bien trop malade pour que je puisse la ramener à la vie.

Ils étaient alors partis. Deux chevaux scellés les attendaient. Mina grimpa lestement sur le sien et suivit le vampire qui s'était déjà enfoncé dans les ténèbres.

La nuit était moins glacial que les précédentes. Après deux heures passées à traverser une forêt dense, ils parvinrent aux pieds du col.

Un flot d'émotions balaya Mina qui reconnut les roches grises et acérés de Borgo. Son cheval s'ébroua et elle faillit glisser si Marcus ne l'avait pas retenu par la taille.

— Tout va bien ?

— Oui, répondit-t-elle abruptement. Allons-y !

— Comme il vous siéra, souffla-t-il en ébauchant un sourire narquois.

Leurs deux montures s'élancèrent sur la route étroite du col. Les cheveux détachés de Mina ondulaient dans l'air sous le trot des chevaux.

En dépit de toutes les odeurs de la nature, les charognes pourrissant dans les interstices rocheux, l'écume des chevaux, Marcus parvenait à déceler celle, unique, de la belle Anglaise.

Un cavalier expérimenté aurait certainement craint de tomber dans le vide mais pas elle. La peur ne faisait plus partie d'elle, du moins pas celle de mourir. Son esprit s'était envolé vers des pensées enrobées d'espoir. Depuis son précédent passage, l'érosion avait entamé plus encore la route du col et celle-ci n'en était que plus étroite.

Ils atteignirent néanmoins rapidement la chapelle qui imposait sa masse austère à travers le décor rocheux.

Le courage qu'elle ressentait jusqu'alors perdit légèrement d'ampleur tandis qu'elle fixait l'édifice sacré.

— Nous y sommes, dit Marcus en portant un regard étrange sur la chapelle. Voulez-vous m'attendre ici ?

— Non ! s'écria-t-elle. Je viens avec vous...

Le vampire la contempla intensément avant de poser ses mains sur les lourdes portes du sanctuaire. Elles s'ouvrirent alors dans un bruit sinistre et libèrent un souffle moisi qui fit voleter quelques mèches autour de son visage.

Le cœur de Mina se mit à cogner douloureusement dans sa poitrine en pénétrant dans la chapelle. Le bruit de ses pas résonnaient lourdement dans l'espace sacré comme un martèlement fantomatique.

Des rayons lunaires passaient à travers les vitraux brisés comme des traits métalliques. Ces derniers nimbaient d'une aura blême le grand crucifix transpercée d'une épée oxydée. Celle de Dracul...

La jeune femme s'immobilisa brusquement, les yeux rivés sur l'autel. Ses poings se mirent à trembler violemment avant qu'elle ne tombe à genoux.

Un hurlement jaillit d'entre ses lèvres tandis qu'elle frappait le sol. Des larmes brillaient dans ses yeux sans pour autant couler sur ses joues blanches.

La chapelle était vide. Aucune trace du corps du vampire n'était visible si ce n'était celles de son sang sur les dalles de pierre.

La douleur de la jeune femme était si palpable qu'elle semblait suinter des murs humides.

Un étau comprima le giron de Marcus qui se força à détourner le regard de Mina. Levant les yeux, il contempla les contours d'une peinture ornant le plafond du sanctuaire.

Le Prince et sa défunte promise gisant dans ses bras...

Le vampire serra les poings à son tour. Pour la première fois de sa longue existence, il ressentit les épines de la jalousie perçer son cœur mort.

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Un vive rumeur s'échappait de la " Virgin Pangland " faite de rires graves et de conversations animées. La lumière de la salle commune passait à travers les carreaux salles pour éclairer la terre de reflets orangés.

Son riche manteau de fourrure sur le dos, Arthur sortit de l'auberge et alluma un cigare. L'extrémité rougeoya dans les ténèbres avant que l'aristocrate ne recrache un nuage de fumée.

La porte s'ouvrit à nouveau pour libérer un autre homme. Jonathan Harker, les cheveux vaguement en désordre, fit quelques pas dans les ténèbres. Tournant la tête vers Arthur, il lui adressa un bref regard avant de porter une bouteille à ses lèvres.

— Cette chose est répugnante, commenta lord Holmwood. Je me demande comment vous pouvez avaler cette horreur.

— Je crois qu'il est inutile que je vous réponde, rétorqua le clerc.

L'ombre d'un sourire passa sur les lèvres de l'aristocrate.

— En effet...

Un rire grinçant secoua le torse de Jonathan. S'apprêtant à avaler une nouvelle gorgée, il s'interrompit brusquement. Dans l'air glacé de la nuit résonnait une voix rocailleuse fredonnant quelques mélodies oubliées.

Aux aguets, le clerc scruta l'obscurité tandis qu'Arthur s'avançait. Devant eux s'étendait le mur d'une forêt dense...

— Vous avez-entendu ? murmura le lord.

— Oui.

Le fredonnement s'amplifia comme si la personne se rapprochait.

Les sens en alerte, Jonathan sentit son cœur s'emballer. Abandonnant son cigare, Arthur ouvrit la porte de l'auberge pour interpeller Jack et Van Helsing. Ces derniers sortirent rapidement, le regard interrogateur.

— Que se passe-t-il ? demanda le médecin.

— Ecoutez ! dit l'aristocrate non sans armé le chien de son pistolet.

Les deux hommes entendirent à leur tour la voix écorchée qui brisait le calme de la nuit et le brouhaha de la taverne. Soudain, les silhouettes menaçantes des arbres libérèrent une petite forme qui s'approchait d'un pas claudiquant.

L'éclat de la lune révéla une vielle femme dont les traits parcheminés renvoyaient un aspect effrayant.

— C'est elle ! s'écria Jonathan qui lâcha sa bouteille pour se précipiter vers elle.

— Harker ! s'exclama Van Helsing qui se lança à sa suite.

La femme tut son chant quand elle remarqua les quatre hommes et s'enfuit vers la forêt.

Jonathan courait entre les arbres à peine éclairés par les rayons lunaires. D'une main moite, il prit l'arme à feu qu'il portait à sa ceinture. Derrière lui, Arthur, Abraham et Jack le suivaient en l'appelant.

Dents serrées, Harker tentait de garder à portée de vue la silhouette de la vieillarde. Cette dernière progressait rapidement dans cette nature pourtant noire et hostile.

— Sorcière ! cria t-il en trébuchant.

Mais déjà le clerc se relevait pour la rattraper quand soudain elle s'immobilisa.

Haletant, il pointa son arme sur Crina.

— Où est-elle ? rugit Jonathan, l'œil noir.

Les trois hommes le rejoignirent et seul Arthur mit en joue la ville femme.

Lentement, celle-ci se retourna. Jack esquissa un mouvement de recul en découvrant le visage blafard de Crina. Les orbites creusées et sombres ressortaient dans sa face blême comme celui d'un fantôme.

— Où se trouve Mina Harker ? demanda Van Helsing d'un ton plus neutre.

La femme libéra brusquement un rire dément qui fit courir un frisson sur l'échine des quatre hommes. Levant son bras, elle bougea sa tête d'une curieuse façon comme un pantin désarticulé.

— Prosti ! Esti, dar jucării în mâinile mele ! gronda-t-elle.

Une ligne de feu se dressa brusquement devant eux comme vomie de la terre humide.

— Où est ma femme ? hurla Jonathan dont le regard brillait de haine, ignorant les flammes qui menaçaient de le brûler.

— Ea este a mea, répondit la vieille en libérant de nouveau un rire fou avant de s'enfuir dans les ténèbres.

— Non ! hurla le clerc qui tira à travers le feu.

— John ! s'écria Jack qui tenta d'éloigner son ami.

Aidé d'Arthur, Ils réussirent à l'écarter de la barrière ardente.

Quant à Van Helsing, il contemplait sans ciller les flammes qu'avait fait naître la vielle femme. D'un geste vif, il porta une main au crucifix qui ornait son cou en murmurant :

— Seigneur tout puissant, protégez-nous du mal...

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Lentement, le vampire posa sa main sur l'épaule de la jeune femme.

— Il faut partir, dit-il.

Une minute s'écoula avant que Mina ne se redresse. La couleur de sa peau contrastait avec la pénombre de la chapelle. Ses yeux brillants semblaient presque trop grands dans sans visage amaigri.

L'odeur du sang vint brusquement narguer les narines de Marcus. Il vit que les mains de l'Anglaise étaient entaillées à force d'avoir martelé le sol.

— Vous êtes blessée.

— Qu'importe, souffla-t-elle.

— Cela vous importerait beaucoup moins si je vous disais où se trouve le corps de Dracul.

Le regard de la jeune femme parut s'allumer alors qu'elle prenait sa main dans les siennes. Ce geste spontané fit tressaillir Marcus qui demeura néanmoins immobile.

— Où ? s'écria-t-elle. Dites-moi où est son corps ?

— Ses gitans... répondit le vampire. Ils lui sont restés fidèles et dévoués jusqu'à dans sa mort ultime. Je suis certain qu'ils l'ont transporté dans son château.

— Ne perdons pas plus de temps, déclara Mina en se ruant hors de la chapelle.

Bien qu'elle fut déjà dehors, il resta quelques secondes à l'intérieur du bâtiment. Baissant les yeux, il contempla la paume de sa main où gisait une traînée de sang. Celui de Mina...

Il huma ce délicieux fluide mais renonça cette fois à y goûter. D'un geste volontaire, il serra son poing et se dirigea vers les lourdes portes du sanctuaire.

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