Récapitulatif : Jonathan, Van Helsing, Arthur et Seward ont retrouvé la trace de Mina dans une vieille auberge roumaine. Des affaires abandonnées témoignaient de sa présence mais de curieux objets démontrent qu'elle ne voyageait pas seule. Ils décident d'attendre le retour de leur propriétaire et font l'effrayante connaissance de Crina, la sorcière ayant aidé Mina. ils se lancent alors à sa poursuite mais la sorcière fait naître un cercle de feu autour d'eux...
Mina, quant à elle, se trouve avec Marcus, un vampire proche de Dracula. Tous deux poursuivent l'ascension vers le château pour retrouver les restes du Prince disparu afin de pouvoir le ramener d'entre les morts.
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Chapitre 14
La maudite
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Un ultime ricanement tournoya dans l'air puis les ténèbres avalèrent la sorcière. Les flammes qui encerclaient les quatuor disparurent comme absorbées par la terre qui venait de les cracher.
— Qu'est-ce que c'était ? s'écria Arthur, horrifié.
Il tenait toujours son arme en visant le vide.
Jonathan poussa brusquement un cri haineux avant de frapper le sol de ses poings.
Abraham, quant à lui, fixait l'endroit où Crina se tenait plus tôt. Ses yeux clairs sondaient l'obscurité impénétrable de la foret.
— Un esprit, finit-il par répondre.
— Qu'avez-vous dit ? demanda Jack qui tremblait de peur.
— Cette femme n'est qu'une enveloppe, reprit Van Helsing. Un esprit possède son corps.
— Il nous faut la capturer ! rugit Jonathan, prêt à s'élancer dans la végétation obscure.
Abraham le retint d'une main impérieuse.
— Et de quelle manière comptez-vous y parvenir, mon garçon ? Cette chose détient des pouvoirs dont vous ne soupçonnez même pas l'existence ! Elle s'est exprimée dans une langue ancienne, une langue quasi oubliée ! Ceci démontre que cet esprit est très vieux. Nous ne pouvons foncer tête baissée sans réfléchir ou nous courrons droit à notre perte !
— Mais... bégaya Seward. Y'a-t-il un moyen de contrer cet esprit ?
— Hélas, je n'en sais pas plus, dit Van Helsing.
— Mina s'est alliée à cette chose ? l'interrogea Jonathan d'une voix métallique.
Le Hollandais affronta son regard.
— Je ne sais pas. Peut-être ignore-t-elle que cette dénommée Crina est possédée. En ce cas, il est heureux de ne pas l'avoir trouvé en sa compagnie.
— Heureux ? s'exclama Jonathan. Nous ne savons toujours pas où elle se trouve ni même si elle est encore en vie !
Un silence gênant suivit ces paroles mais Jack le brisa timidement :
— Nous ferions mieux de rejoindre l'auberge. Nous n'arriverons à rien si nous mourrons de froid dans cette forêt.
Tous consentirent à rentrer mais Jonathan s'attarda quelques secondes dans la clairière. Il fixait les contours menaçants des arbres et les autres ombres de la nuit.
Un sentiment étrange grandissait en lui. La peur commençait à s'estomper tandis qu'il sentait une présence maléfique enrober cette terre maudite.
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Le crissement de sa plume se mêlait aux conversations rugueuses des paysans. La salle de la Virgin Pangland était comble comme si les hommes craignaient de rentrer chez eux en dépit de leur journée harassante.
Concentré sur son écriture, Van Helsing s'employait à retranscrire le plus fidèlement possible les événements de cette étrange soirée.
Dimitru Viesnec devait connaître chaque détail afin de leur venir en aide. L'esprit dans le corps de cette vieillarde était néfaste et ses connaissances trop limitées pour l'affronter. Le célèbre Docteur en sciences occultes maîtrisait le monde des vampires mais pas celui des fantômes.
Un sourire fugitif passa sur les lèvres du Hollandais. Il n'était pas rassuré mais son excitation était grande. Jamais encore il n'avait approché ces créatures immatérielles qu'il étudiait depuis tant d'années.
Une fois sa lettre achevée, il la glissa dans une enveloppe qu'il enverrait aux premières lueurs de l'aube.
L'heure était à l'urgence.
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— Arrêtons-nous, dit Marcus en descendant de cheval.
— Nous devons continuer ! répondit la jeune femme.
Sans lui demander son accord, le vampire prit les rênes de Mina avant de l'empoigner par la taille. Elle se débattit mais ne parvint pas à se défaire de son emprise.
Un vent glacé faisait tourbillonner les flocons de neige qui tombaient sur le col. Certains s'étaient accrochés à la chevelure brune de Mina comme une myriade de perles étincelantes.
— Ce n'était pas une suggestion ! gronda-t-il à quelques centimètres de son visage. Le soleil se lève dans moins d'une heure.
Il vit les iris bruns de l'Anglaise s'écarquiller tandis qu'elle levait la tête. Les cieux noirs s'étaient éclaircis. Sur sa toile, quelques rubans d'un mauve vaporeux annonçaient un nouveau jour.
— Je peux continuer ! rétorqua-t-elle. Vous me rejoindrez cette nuit...
Il ricana en la serrant plus fort contre elle.
— Vous tomberez de cheval avant même d'avoir fait la moitié du chemin ! Depuis quand ne vous êtes-vous plus nourri ? Depuis quand n'avez-vous plus dormi ?
Mina se rendit brusquement compte qu'elle ne luttait plus. Elle pendait entre ses bras froids comme une poupée de chiffon. Ses jambes tremblaient d'avoir trop serré les flancs du cheval par crainte de s'écrouler.
— Très bien... souffla-t-elle, lasse.
— Je vous propose cet humble mausolée, dit Marcus avec un semblant de sourire.
Il tendit son bras en direction d'une amas de pierres visible à travers la neige. Un frisson parcourut brusquement Mina en reconnaissant le caveau des femmes de Dracul.
— Je ne peux pas y aller !
— Pourquoi donc ?
Il crut que la jeune femme garderait le silence mais elle finit par répondre :
— Nous fumes attaqués ici même par trois femmes, des vampires. Nous nous rendions à la chapelle. L'homme qui m'accompagnait les a tuées dans leur sommeil...
Elle s'interrompit sans quitter des yeux la structure lugubre du tombeau.
— Et leurs corps doivent encore s'y trouver... argua Marcus en fixant ce dernier. Attendez-moi ici.
Il l'abandonna pour se diriger vers le mausolée. La porte de granit n'émit aucun son tandis qu'elle libérait un souffle de givre.
Un froid cadavérique recouvrait l'espace, presque étranger à l'hiver en dehors de ses murs. Un étrange picotement courut sur la nuque de Marcus en s'avançant dans ce monde inanimé.
Sur les tombeaux gisaient les corps décapités des épouses de son ancien maître. En les voyant ainsi, quiconque pourrait les croire endormies si leurs têtes n'avaient pas déserté leurs corps. Les murs glacés étaient zébrés de sang rouge vif, contrastant avec la pâleur du gel sur la pierre.
Un autre frisson parcourut les membres du vampire tandis qu'un sentiment inconnu s'emparait de lui. Il y avait quelque chose d'incongru, d'infiniment malsain à contempler ainsi les cadavres intactes de ses sœurs maudites.
— Ainsi, murmura-t-il. Même la Mort ultime ne veut pas de nous...
Quelques instants plus tard, Marcus sortait les corps du tombeau pour les jeter dans le précipice de la montagne.
Il rejoignit Mina qui se laissa porter jusqu'à l'intérieur du mausolée. Le vampire fit ensuite pénétrer les chevaux dans le tombeau qui s'allongèrent sur les dalles glacées.
— Ils vous aideront à passer la nuit, dit-il en la couchant près des animaux allongés.
Dans un état léthargique, la jeune femme s'abandonna contre le flanc chaud des équidés. L'odeur du cuir se mariait à celle de leur pelage pour former un parfum réconfortant.
Le sommeil la gagna rapidement, bercée par la respiration des chevaux et leur chaleur réconfortante.
Marcus la contempla de longues minutes, gravant le moindre de ses traits dans sa mémoire. Tout n'était que désolation dans ce tombeau de glace mais par sa seule présence, la jeune madame Harker la comblait de vie. Une vie qu'il ne chérissait plus jusqu'alors, une existence qu'il se contentait d'observer mais qui désormais avait retrouvé de l'attrait.
Avec un soupir silencieux, il s'éloigna du tombeau, de cette vie qui palpitait dans la plus petite fissure. Si son cœur mort pouvait endurer certaines brûlures, celles du soleil demeuraient insurmontables.
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Les champs étaient recouverts d'une brume épaisse. De pales rayons transperçaient la terre cendrée comme des lames salvatrices. Le jour était encore jeune mais les hommes s'activaient depuis longtemps déjà. Dans l'air résonnait les chants éraillés et las des paysannes. Quelques pépiements d'oiseaux s'ajoutaient à ce tableau pittoresque sans lui donner un quelconque semblant de gaieté.
— Vous ne savez même pas où aller !
— Détrompez-vous, répondit Jonathan en se ruant hors de la Virgin Pangland.
Il s'immobilisa un instant avant de porter une main à son front. Le sang pulsait douloureusement à ses tempes et la luminosité ne faisait que renforcer son trouble.
— Ah ! répliqua Van Helsing sur ses talons. Vous comptez certainement gravir le col pour atteindre le château de Dracul!
Le clerc se dirigea vers les écuries pour sceller son cheval.
— Vous êtes complètement inconscient ! continua Abraham.
Cette fois, aucune lueur amusé ne luisait dans ses yeux.
— J'ai la certitude qu'elle s'y trouve, répondit-il en se mettant en scelle. Osez donc m'affirmer le contraire !
— Je n'en ai pas la certitude même si c'est probablement là bas que nous la trouverons, répondit le Docteur d'un ton agacé. Si votre femme se raccroche aux sentiments qui noircissent son cœur, alors oui, elle s'est très certainement rendue aux derniers lieux ayant abrité le corps du démon.
Jonathan serra les dents. Un puissant vertige le saisit et son malaise n'échappa aucunement au Hollandais.
— Dans votre état vous n'irez pas bien loin ! s'exclama Van Helsing tandis que Jack et Arthur entraient dans l'écurie.
— Il a raison Jonathan... ajouta le lord d'un ton bien trop compréhensif.
— Vous avez passé la journée d'hier à boire ! continua impitoyablement Abraham. Vous allez vous perdre dans la forêt avant même d'avoir trouvé la route du col ! Vous...
— Van Helsing ! le coupa Jack d'une voix forte.
Il s'interrompit subitement, étonné par l'intonation impérieuse du médecin.
— Ecoutez moi John, reprit-il en s'approchant du cavalier. Je refuse de continuer si vous persistez à prendre de tels risques. Vous ne retrouverez pas Mina de cette manière. Allons, vous êtes épuisé. Attendons au moins quelques heures jusqu'à ce que vous soyez suffisamment vaillant pour vous remettre à sa recherche.
Le regard dur, le jeune clerc soutint celui de son ami.
— Soit... capitula-t-il, trop las pour lutter. Je vais dormir une ou deux heures puis nous nous mettrons en route.
Il descendit maladroitement de cheval et reconnut malgré lui qu'il aurait été incapable de partir à la recherche de Mina.
— Nous allons tous nous reposer, appuya Van Helsing.
Les quatre hommes sortirent de l'écurie, désormais unis par un semblant d'unité quand le vent d'hiver leur apporta l'écho d'une cavalcade. Une poignée de secondes plus tard déboulait un équipage qui s'arrêta devant la vieille auberge. Une silhouette menue s'en échappa, haletante et chancelante.
— Professeur Viesnec ? dit Van Helsing non sans surprise.
Ce dernier tourna sa tête chenue vers lui et tout en se précipitant à sa rencontre, répondit :
— Oh Abraham, vous êtes encore là ! Je craignais que vous ne soyez déjà partis, vous et vos amis...
Le vieil homme parlait précipitamment, d'une voix chevrotante.
— Allons calmez-vous, dit Van Helsing en posant une main sur son épaule osseuse.
Venez donc vous asseoir.
Il l'accompagna à l'intérieur de l'auberge avec ses trois amis.
Arthur commanda une tuică tandis que Van Helsing installait son ancien mentor. Ce dernier but son verre d'alcool d'un trait.
— Puis-je vous demander ce que vous faites ici, Professeur Viesnec ? demanda le Hollandais.
Le vieillard attendit que Jack ait prit place à leur table avant de répondre :
— Je me suis mis en route à peine la lecture de votre lettre achevée, dit-il. Je ne pouvais vous répondre par courrier ! Il fallait que je vous vois, que je vous explique...
— Vous lui avez parlé de la sorcière ? demanda l'aristocrate.
— Ce n'est pas une sorcière ! s'exclama Viesnec. Non... oh jamais je n'aurais cru cela possible. Jamais !
— Qui est-elle ? demanda Jonathan.
— Les gens d'ici la nomme la strigoï, avança Van Helsing. Est-ce bien le cas ?
— Ce n'est qu'une vielle folle ! s'écria Arthur avec réticence.
— Non ! Il s'agit de...
Il s'interrompit un instant comme s'il craignait de poursuivre.
— La blasfemata, lâcha-t-il presque à contrecœur.
Van Helsing fronça les sourcils, surpris par la réaction du vieux professeur.
— Ce n'est qu'une légende, dit-il.
— Tout comme celle du chevalier Dragon devenu le serviteur du Mal, rétorqua-t-il. Si tout ce que vous m'avez dit dans cette lettre est vrai, alors c'est bien elle.
— Mais enfin de quoi parlez-vous ? s'impatienta le clerc.
Dimitru fit signe à l'aubergiste afin qu'il lui resserve à boire et attendit qu'il s'éloigne avant de commencer :
— La blasfemata est une vieille légende de plusieurs siècles, une âme maudite ! Elle ère sur les terres roumaines, son fantôme hurlant et répandant des sanglots dans l'obscurité. Elle terrifie le peuple. On dit que sa seule apparition peut tuer un homme. On raconte aussi qu'elle cherche quelque chose ou bien quelqu'un... si sa colère et sa rancœur surpasse sa souffrance, on la dit capable de s'approprier un corps, de le posséder pour mieux tromper les vivants afin de trouver ce qu'elle recherche avec tant d'ardeur. Si tel est le cas, elle peut éventrer les tombes, arracher le coeur de ses victimes et serait même capable de faire naître le feu dans la paume de ses mains...
Un long frisson courut sur la nuque de Jack.
— Seigneur... souffla-t-il.
— Qu'a-t-elle dit ? s'écria brusquement Jonathan en faisant tomber sa chaise.
Le vieillard sursauta tandis que Van Helsing le fixait intensément.
— Répondez-moi ! Cette femme a parlé avant de s'enfuir ! Qu'a-t-elle dit dans la forêt ?
— Prosti Esti, dar jucării în mâinile mele, prononça lentement le Hollandais.
— Et qu'est-ce que cela signifie ? demanda Arthur.
— Vous n'êtes que des jouets entre mes mains, souffla Viesnec d'une voix blanche.
Les doigts du clerc se crispèrent sur le plateau abîmé la table.
— Après... elle a dit autre chose... poursuivit-il faiblement.
— Ea este a mea, murmura Van Helsing.
Les doigts du vieillard tremblaient autour de son verre rempli.
— Elle est mienne... lâcha-t-il enfin.
Approchant l'alcool de ses lèvres, il laissa sa tiédeur se répandre dans son ventre sans réussir à chasser le froid glacial qui l'avait enveloppé.
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Mina cligna plusieurs fois des yeux avant de les ouvrir. Elle perçut alors la lueur de quelques braises sur le sol et sentit contre son dos l'intense chaleur diffusée par le cheval et le rythme cadencé de son cœur.
L'esprit lui revint aussi brutalement que la douleur qui irradiait sa poitrine. L'animal hennit doucement quand elle se redressa pour se précipiter vers la porte du caveau.
Un soupir de soulagement s'échappa d'entre ses lèvres qui se transforma en nuage de vapeur. Il faisait nuit.
— Marcus ! appela-t-elle en sondant les ténèbres.
Il n'y avait personne.
— Marcus ! cria de nouveau la jeune femme.
Une peur insidieuse naquit dans son ventre. Où était-il ? L'avait-il abandonnée ? Avait-il renoncé ?
— Mina ?
Elle se retourna vivement pour rencontrer le regard luisant de Marcus. Non. Il n'était pas parti...
— Allons-y ! dit-elle d'une voix tremblante.
Le soulagement remplaça le désarroi dans les yeux de la jeune femme. Il était revenu et c'était tout ce qui importait.
Il ne répondit pas et entreprit de rassembler rapidement leurs affaires. Moins d'une heure plus tard, le vampire et l'Anglaise cheminaient dans les ténèbres pour rejoindre le château de Dracula.
Après un temps qui lui parut infini, la jeune femme discerna enfin les contours de la demeure de son prince roumain.
Ignorant le danger, Mina lança sa monture sur le sentier escarpé du col, étroitement suivie par Marcus.
Enfin ils dépassèrent l'imposante arche qui précédait la cour du château. D'un mouvement brusque, elle immobilisa son cheval qui souffla bruyamment.
Un croissant de lune éclairait à peine la nuit et pas une once de luminosité ni le moindre bruit ne s'échappait d'entre les murs du vieil édifice.
— Ne perdons pas plus de temps !
Elle descendit de cheval non sans avoir pris de quoi éclairer leur progression. Munie d'une lanterne distillant un cercle de lumière jaunâtre, Madame Harker poussa l'immense porte du château.
Quand elle se retrouva à l'intérieur, un vertige la fit légèrement chanceler.
— Attention, souffla Marcus en passant un bras autour de sa taille.
Elle leva lentement son visage vers lui. La flamme de la lampe faisait danser des ombres sur son visage perclus d'émotions. Il resserra imperceptiblement son emprise en découvrant son regard humide et ses lèvres tremblantes comme sous le joug d'un puissant désir.
— Il est ici... gémit-elle. Oui... ce lieu est imprégné de son essence... il est tout autour de nous...
Une larme glissa sur la joue de Mina qu'il vint délicatement recueillir d'un baiser aussi léger qu'un frôlement.
Elle le laissa l'étreindre tandis qu'il se gorgeait de son odeur. Ses long cheveux caressaient le front blême de Marcus telle une timide caresse. Il voulait par sa force et sa présence la maintenir dans ce monde noir et glacé car... il savait que la belle Madame Harker n'était déjà plus avec lui.
La jeune femme ne voyait plus l'obscurité ni la désolation. Ses yeux lui renvoyaient une vision du passé où un beau soleil chauffait les pierres grises et éclairait l'intérieur orné de lourdes tapisseries et le bois lisse des meubles. La brise qui entrait par les hautes fenêtres amenait avec elle l'odeur des fleurs épanouies. Le murmure de la rivière s'alliait à celui de son beau prince, fredonnant un chant d'amour quelque part dans le château...
Un sursaut de rage vrilla l'abdomen de Marcus. La mort dans tout ce qu'elle avait de plus laid enrobait cet endroit alors qu'elle ne voyait que sa beauté déchue. La réalité transperçait incontestablement son regard mais c'était la splendeur de jadis qui aveuglait ses pupilles énamourés !
Leur union fut brève mais ressemblait étrangement à quelques aveux douloureux. Elle finit par se dégager avec douceur non sans avoir porté sur le vampire un dernier regard empli d'espoir.
— Fouillez les lieux. Je m'occupe des salles souterraines et du caveau, dit-il plus brusquement qu'il ne l'aurait souhaité.
Et Marcus disparut, laissant la jeune femme dans ce vaste tombeau, dans l'immensité de ses chimères pourrissantes.
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Après une infime hésitation, Mina entreprit de grimper le grand escalier. Ce dernier semblait mener aux multiples ailes du château. L'odeur d'humidité était prenante et dispensait une sorte de voile dans les ténèbres environnantes. La lanterne projetait un halo fébrile et rendait l'endroit plus sinistre qu'il ne l'était déjà mais l'illusion perdurait dans les yeux et l'esprit de sa visiteuse.
Elle s'engouffra dans plusieurs pièces vides mangées de toiles d'araignées et recouvertes de poussière. Tandis qu'elle s'apprêtait à pousser une autre porte, celle-ci refusa de s'ouvrir. Mina dut s'appuyer contre le battant et secouer la poignée pour que le vieux verrou finisse par céder
Mina sentit qu'elle était la première à pénétrer dans ce lieu depuis fort longtemps. Il s'agissait d'une chambre comportant un mobilier ancien et massif. Une odeur étrange flottait dans l'air que celle de moisissure ne parvenait pas tout à fait à chasser. Un mélange de fleurs blanches et de myrrhe mais tellement fugace, tel un sillage distillé depuis de nombreuses heures, presque imperceptible.
Mina s'approcha lentement du gigantesque lit à baldaquin, sculpté dans du bois foncé. Des draps s'y trouvaient encore, ainsi qu'une courte pointe en velours devenue grise sous la couche de poussière accumulée. Une méridienne se trouvait près d'une fenêtre donnant sur la rivière et la forêt. Dessus gisait une toilette ancienne comme si sa propriétaire l'avait sciemment abandonnée là.
Son cœur se serra en frôlant la tissu autrefois blanc de ce qui devait être une robe de noce.
Mina émit un hoquet de surprise en croisant l'éclat d'un regard sans âge. Elle se tourna vivement et découvrit la gigantesque peinture d'une femme qui arborait les mêmes traits que les siens.
— Elisabeta, murmura-t-elle en s'approchant de la peinture.
C'était elle, la promise de Dracula. Crina lui avait montré son portrait dans son refuge de Tavistock Street. Désormais elle se trouvait dans sa chambre, dans l'univers intime de cette femme morte depuis des siècles. Elle tendit sa main pour frôler la toile ancienne.
— Qui es-tu ? souffla l'Anglaise en fixant son propre visage pourtant centenaire.
Elle sentit brusquement un courant d'air froid sur sa nuque puis l'ébauche d'une présence dans la pièce vide. Son souffle se coinça dans sa gorge comme si des mains invisibles enserraient sa gorge. Ce fut une impression fugitive mais réelle pour Mina qui s'enfuit vivement.
Tandis qu'elle s'éloignait, l'Anglaise sentit que cette chambre abritait une présence malveillante. Mais la peur qui l'habitait disparut soudainement car le couloir finissait ici, sur une porte colossale aux armoiries du maître.
Elle saisit fermement la poignée de métal pour s'engouffrer dans les appartements du seigneur vampire. Un froid intense l'enveloppa subitement. Son haleine se changea en vapeur pour se fondre dans l'obscurité glacé. Il faisait si froid, plus encore que dans le tombeau du col de Borgo. Son cœur se mit à cogner dans sa poitrine en balayant les ténèbres.
La lanterne tremblait dans sa main tant elle avait froid et tant elle était émue. La jeune femme ne discernait pas nettement son environnement mais sa présence dans la chambre de Dracul éveillait en elle un brasier d'émotions.
Un sanglot se coinça dans la gorge de Mina avant de déchirer le silence. Il était là, couché sur le gigantesque lit tendu de soie.
Il portait cette même tunique tissée de fils d'or qu'un drap incarnat dissimulait à moitié. Dessus était brodé l'emblème de Dracul, un dragon aux ailes déployées et couronnées de flammes. Sa tête qu'elle avait décapité reposait sur ses épaules dans le soin de reconstituer son corps.
Dans cette immense chambre, le temps semblait être qu'une vague notion, quelque chose d'abstrait et d'irréel.
— Oh mon amour... hoqueta-t-elle en posant son front contre son torse rigide.
L'aspect du cadavre semblait curieusement intact comme si sa mort remontait à quelques heures seulement. Peut-être était-ce dû à la température étonnement glacial ou alors l'exceptionnelle personnalité du défunt maintenait ses restes dans l'intemporalité qui l'avait accompagnée le long de sa longue existence à l'instar de ses maîtresses dans le caveau.
— Plus rien ne nous séparera, murmura la jeune femme en caressant la joue de Dracula.
Comme un coup de tonnerre accompagné d'éclairs, une lumière aveuglante apparut dans la pièce. La porte massive claqua contre la pierre ancienne et plusieurs silhouettes s'infiltrèrent dans la chambre.
— Mina !
La voix de Jonathan claqua dans l'atmosphère cadavérique. Ce n'était pas une exclamation de joie ni même de soulagement mais un cri de pur violence Les lanternes des quatre hommes apportaient une luminosité étrange sur leurs visages harassés. Cependant, celui du clerc renvoyait une dureté qu'elle ne lui avait encore jamais connu.
Ils l'avaient enfin retrouvée après des jours de recherche et des heures de chevauchée, perdue dans les entrailles de l'enfer.
— Vous ne me le prendrez pas ! hurla-t-elle, ses jolis traits à son tour déformés par la fureur.
— Allons mon enfant, tenta Van Helsing en faisant un pas vers elle.
— N'approchez pas ! rugit-elle en s'accrochant au corps de Dracul.
Ivre d'une rage tout aussi intense, Jonathan bouscula le Hollandais pour se jeter sur son épouse. La saisissant par le bras, il lui asséna une violente gifle.
— Assez ! aboya-t-il.
— Non ! Lâchez-moi ! hurla la jeune femme en se débattant.
Un rugissement retentit brusquement avant qu'Arthur et Jack ne fussent propulsés dans l'air pour s'écraser contre le mur de la chambre. Un poids fit alors chanceler Van Helsing qui se retrouva plaqué au sol. Le halo de sa lanterne renversée lui révéla le regard luminescent et les canines d'un vampire.
Abraham entreprit de détacher le crucifix qui pendait à sa ceinture mais Marcus le fit voler à travers la pièce.
— Ton dieu n'a aucune prise sur moi ! gronda-t-il avant de planter ses dents dans son cou.
Van Helsing hurla en tentant vainement de repousser le vampire.
Toujours la proie d'une colère sourde et horrifié par l'attaque de Marcus, Jonathan raffermit l'emprise qu'il avait sur Mina pour la tirer vers la sortie.
— Non ! cria-t-elle sans parvenir à lui faire lâcher prise.
En moins d'une seconde Marcus se jeta sur le jeune clerc qui se retrouva immobilisé sur le lit, près de la dépouille de Dracula.
Le bras de Marcus écrasait son abdomen et l'empêcher de respirer. Malgré le voile brumeux qui commençait à obscurcir sa vue, il fixa avec terreur le visage du démon penché sur lui. Sa peau blême faisait ressortir ses yeux étincelants tandis que ses lèvres retroussées dévoilaient une bouche ruisselante de sang qui dégoulinait sur son menton et dans son cou.
Jonathan entrevit l'éclat de ses canines, conscient qu'elles viendraient trouer sa peau pour aspirer son fluide.
— Marcus ! Non !
Dans le bourdonnement de son asphyxie, la voix de Mina retentit dans son crâne comme du cristal brisé.
Assoiffé de sang, Marcus se tourna vers elle avant de porter un violent coup qui plongea Jonathan dans l'inconscience.
Le silence, lourd et douloureux, s'installa dans la chambre où résonnait un peu plus tôt des plaintes et des cris.
— Prenez sa tête, dit Marcus en soulevant le corps de Dracul.
Comme paralysée, la jeune femme resta immobile, le regard fixé sur le grand lit où gisaient la tête de son prince et le corps inanimé de son époux.
— Prenez-là ! réitera le vampire d'un ton sans appel.
Sortant de sa torpeur, Mina s'approcha du lit et s'empara avec une extrême douceur de la tête de Dracula.
Sans plus un regard pour Jonathan, elle suivit Marcus avant qu'elle ne rencontre celui d'Arthur Holmwood.
Il était à peine conscient et un épais filet de sang coulait sur sa tempe. Cependant, Mina descella dans son regard autre chose qu'un reproche. Des larmes brillaient dans ses yeux où semblait luire un éclat d'envie et peut-être même d'espoir : celui de ramener les morts à la vie.
Détournant son visage du sien, la jeune femme disparut dans le sillage obscur de Marcus, abandonnant les quatre hommes dans le dernier refuge de son prince. Et Quelque part dans le lointain, le hurlement d'un loup résonna dans les ténèbres roumaines tel un funeste présage.
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FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
