Auteur: Mamane (Reina-matsuo sur ce site)
Thème: Maladie
Mots : 1278.
Spoilers: Layton et la Boîte de Pandore
La vieille femme laissa s'échapper un léger soupir en refermant le coffret de bois qui se trouvait sur ses genoux, puis le reposa doucement sur sa table de chevet, humant avec délice l'odeur de miel qui s'en dégageait grâce à son vernis bien particulier. La nuit était tombée depuis plusieurs heures sur Dropstone, apportant avec elle une fraîcheur bienvenue qui apaisait légèrement la fièvre terrible qui la faisait trembler depuis plusieurs jours. C'était grâce à elle qu'elle avait réussi à retrouver suffisamment de forces pour écrire une dernière lettre, ce sous le regard embué de larmes de sa petite fille qui, assise au bout du lit, tremblait de sanglots mal contenus.
-«Je ne peux pas la remettre à ta place, Grand mère» pleura t-elle tout en rentrant la tête entre ses frêles épaules. «Tu le feras toi même quand tu seras guérie. Je... ce n'est pas mon rôle.»
-«Ma chère Katia...» répondit la vieille femme d'une voix douce mais faible, à peine plus puissante qu'un murmure. «Tu sais très bien que je ne guérirai pas... cette nuit est probablement la dernière que je passerai sur terre.»
-«Ne dis pas ça ! Ce... ce n'est qu'une bête grippe ! Tu vas t'en remettre, c'est certain !»
La voix de Katia Anderson se brisa sur ces derniers mots et Sophia, voyant sa petite-fille si démunie et inquiète pour elle, ne put s'empêcher de sourire faiblement, attendrie. Elle se redressa très lentement -et avec difficulté- puis l'invita à s'approcher d'elle, de façon à la prendre dans ses bras et à la laisser pleurer en son sein. Son regard s'égara un instant sur sa chevelure violette -une chevelure identique à celle qui avait été la sienne autrefois- puis sur ses grands yeux verts qui luisaient à la lueur de la lampe de chevet. Katia était sa fierté, la plus belle réussite de sa vie avec, bien évidement, sa propre fille hélas décédée depuis presque vingt ans. La sentir trembler ainsi contre elle lui était difficile, mais en même temps elle appréciait de partager ses derniers moments avec celle qu'elle aimait surnommer «sa princesse». Sa présence l'apaisait, et rendait son départ moins pénible...
-«Ton grand-père, Vladimir...doit avoir cette lettre» expliqua t-elle douloureusement tout en lui caressant les cheveux. «Il vit encore à Folsense, dans son château, à surveiller ses terres comme se doivent de le faire les gardiens de la lignée des Herzen. Cette ville est étouffée par un poison étrange, un poison qui m'a poussé à m'enfuir afin de sauver ta mère, dont j'étais enceinte à l'époque : tu dois l'aider. Je suis partie voici plus de quarante ans... et pourtant il ne se passe pas un jour sans que je repense à lui.»
-«Non Grand-mère, tu iras mieux et c'est toi qui le retrouveras» protesta Katia, qui connaissait par cœur cette histoire. «Tu lui diras tout ce que tu gardes en ton cœur depuis quatre décennies, il...il faut juste que tu te battes un peu ! Tu ne peux pas mourir ! Pas déjà, pas maintenant ! Tu...tu ne peux pas me laisser seule...!»
-«Mais tu n'es pas seule, ma chérie. Il te reste ton père, tes amis... et ce grand-père qui n'attend que toi pour sortir de la solitude dans laquelle il s'est emprisonné.»
-«Ce n'est pas la même chose ! C'est toi qui m'a élevé, qui connaît tous mes secrets, qui trouve les mots justes quand j'ai des problèmes... tu n'as pas à partir si tôt ! Tu n'es pas si âgée, il te reste bien dix, voire vingt ans à vivre. Tu peux vaincre cette maladie, j'en suis persuadée...»
-«La maladie qui me ronge véritablement, Katia, n'est pas cette vilaine grippe qui me cloue au lit depuis une semaine. Elle a débuté voici tant d'années... des années qui auraient pu me paraître affreuses, mais que tu as su ensoleiller de ta seule présence. Je pars en paix grâce à toi, tu sais ? Je vais enfin revoir ta mère, et à ses côtés je continuerai à veiller sur toi, même si tu ne me verras pas.»
-«Ce n'est pas juste...» protesta la jeune femme en étouffant un sanglot. «P...pas juste du tout.»
Elle se serra davantage contre sa grand-mère, noyant son visage dans son épaisse chevelure blanche qui sentait si bon la lavande. Était-ce donc vraiment la dernière fois qu'elle respirait cette odeur si rassurante ? Qu'elle se reposait dans ses bras si chaleureux ? Elle ne voulait pas y croire, ce n'était pas possible ! C'était bien trop dur, bien trop déchirant !
-«Je pars en paix, Katia» répéta Sophia tout en lui embrassant le front. «Ma vie a été bien remplie, et belle quoique difficile. J'ai survécu à ma séparation d'avec ton grand-père et à la mort de ta mère grâce à toi et tes adorables pitreries d'enfant. Et j'ai la chance de partir avec la certitude que toi aussi, tu auras une belle existence. Je n'ai qu'un regret : celui de ne pas avoir eu l'occasion de reprendre contact avec Vladimir. De ne pas avoir pu le sauver de la solitude. C'est pour cela que je te demande de lui transmettre mes derniers mots, et de le sauver de ses tourments à ma place. Il a besoin de quelqu'un à ses côtés, Katia. Quelqu'un comme toi...»
Les mots de Sophia sonnaient comme une douce berceuse, aussi les pleurs de Katia finirent-ils par se calmer légèrement. Il y avait, dans la voix de sa grand-mère, tant de douceur et de conviction qu'elle ne se sentait pas assez forte pour la contredire. La voyant ainsi céder progressivement à son ultime caprice, Sophia se détendit et lui donna d'un geste tremblant la boîte à musique dans laquelle elle avait dissimulée sa lettre. Son sourire s'agrandit quand elle vit qu'elle l'acceptait, néanmoins sans grande joie.
-«Veille bien sur lui, je t'en supplie. Il est têtu, tu sais ? Il l'a toujours été...»
-«Je te le promets, Grand-mère. Je... j'irais à Folsense. Et je n'en repartirai pas sans lui.»
-«Merci...»
La vieille femme se rallongea à nouveau dans son lit, les yeux à demi-clos et les mains croisées sur son cœur, puis demanda à sa petite fille de descendre à la cuisine afin de lui chercher un verre d'eau, sans révéler qu'elle voulait en réalité rester seule quelques minutes. Celle ci obéit aussitôt, et ainsi Sophia put sortir de sa table de chevet une vieille photographie en noir et blanc qu'elle contempla quelques instants et qu'elle caressa du bout des doigts, contournant le visage de sa défunte fille qui, du haut de ses vingt deux ans, souriait à l'objectif en présentant fièrement son propre enfant, la petite Katia qui ne devait avoir alors que quelques semaines.
Elle esquissa un douloureux sourire.
-«Bientôt mon cœur, bientôt...»
Son murmure, cette fois, fut à peine audible.
