Auteur: Mamane (Reina-matsuo sur ce site)

Thème: Mère

Mots : 3,285.

Spoilers: Layton et le Destin perdu.

OooooO

Constance Dove réprima un petit grognement agacé en remarquant la horde de journalistes qui l'attendait face au London Great Orphage. En tant que détentrice de l'une des plus grosses fortunes du Royaume-Uni, elle avait l'habitude de faire l'objet de l'attention des méfia et se prêtait habituellement de bonne grâce aux exigences des journaux et magazines. Cependant, sa visite à l'orphelinat était censée rester secrète du grand public, aussi n'était-elle guère ravie de constater que l'information avait filtré. Elle savait, en effet, ce que penserait d'elle le tout-venant s'il venait à apprendre qu'elle cherchait à adopter un enfant à l'âge -tout de même honorable- de 58 ans. Sa décision de manquerait pas de passer pour un tragique caprice de star, et le simple fait de s'imaginer toutes les explications qu'elle aurait à donner pour justifier sa démarche la fatiguait. Faisant néanmoins contre mauvaise fortune bon cœur, elle finit par se composer un sourire de façade, descendit de sa voiture -aidée par son chauffeur- puis accepta de répondre aux questions d'une reporter particulièrement bavarde, réfléchissant en même temps aux raisons qui l'avaient poussé jusque là.

Constance avait dédié l'essentiel de sa vie à son travail, sans jamais prendre le temps de se poser et de fonder une famille : nombreux, pourtant, avaient été les hommes qui avaient cherché à la courtiser durant sa jeunesse, mais elle ne leur avait jamais prêté attention, bien trop occupée à vouloir transformer le modeste atelier de couture qu'elle avait hérité de ses parents en une véritable entreprise. Elle avait bien entendu fini par réaliser son rêve, devenant ainsi la première milliardaire femme d'Angleterre à l'âge de 45 ans : cependant, une fois l'objectif atteint, elle avait cruellement réalisé combien sa vie personnelle était vide de sens, et avait compris qu'elle ne laisserait rien derrière elle, sinon une fortune que se hâteraient de dépecer les actionnaires de son entreprise une fois son dernier souffle rendu. Cette réalisation l'avait proprement terrifié et l'avait poussé à réfléchir sur ce qu'elle voulait vraiment, autrement dit la seule chose qu'elle n'avait jamais réussi à obtenir...

Une famille. Un mari. Des enfants.

N'étant pas d'une nature à renoncer facilement, Constance s'était alors dit qu'en dépit de son âge, la chose était encore possible : la fortune qu'elle avait mis tant de temps à réunir s'était cependant révélée être un terrible poison, attirant les vautours aussi sûrement qu'une lampe attiraient les papillons de nuit en été. N'étant pas naïve, elle n'avait fort heureusement pas succombé aux promesses des hommes qui n'en voulaient qu'à son empire. Cela avait néanmoins eu pour effet de remettre constamment ses projets à plus tard, puis encore plus tard, jusqu'à ce qu'elle atteigne finalement son 58ème anniversaire : l'âge auquel la plupart des femmes étaient déjà grand-mères.

Elle avait alors dit stop, comprenant que si elle voulait enfin avoir la chance de fonder sa propre famille, c'était le moment ou jamais : ne pouvant bien entendu plus avoir d'enfants biologiques, elle avait pris la décision d'aller adopter une petite fille ou un petit garçon sur les conseils de ses deux plus fidèles employés, le jardinier Folliot et sa femme Spyrale. Bien entendu, elle n'avait pas pris cette décision sur un coup de tête : elle savait toute l'importance qu'avait cet engagement, et surtout comprenait bien qu'à son âge, élever un enfant serait sans doute un challenge terrible. Mais elle aimait les challenges, et désirait trop découvrir la chaleur d'une famille pour envisager abandonner face aux difficultés.

Cela expliquait sa présence à l'orphelinat en ce pluvieux Mardi de Novembre, et c'est ce qu'elle expliqua à la journaliste même si elle comprit vite à la lueur de son regard qu'elle se fichait bien des motivations profondes de sa démarche...

-«Quels critères avez vous privilégié dans le choix de l'enfant ?» demanda soudain un second reporter, coupant sans remord la parole à sa collègue. «Vous voulez une fille ? Un garçon ? Cheveux blonds ? Bruns ?»

Elle laissa s'échapper un hoquet indigné et eut toutes les peines du monde à ne pas mettre une gifle à l'odieux personnage qui lui parlait d'enfants de la sorte. Son sourire néanmoins se crispa contre sa volonté, montrant bien son opinion sur le sujet.

-«Je ne crois pas que l'on puisse «choisir» un enfant ainsi, monsieur. Nous parlons d'êtres humains, pas d'animaux de compagnie. Tout ce que je désire, c'est fonder une famille aimante et soudé, c'est là mon seul «critère». Mais veuillez m'excuser, j'ai précisément rendez-vous avec la directrice dans quelques minutes et il serait fort malpoli de la faire attendre.»

Constance ponctua cette dernière phrase d'une poignée de main puis pénétra dans l'établissement, rapidement accueillie par la directrice qui, après les mondanités d'usage, la guida jusqu'aux dortoirs où l'attendaient une vingtaine d'enfants âgés de trois à douze ans. Elle esquissa un léger sourire en voyant qu'ils s'étaient tous mis sur leur trente et un et l'attendaient visiblement impatiemment. Le spectacle était attendrissant, mais également triste d'une certaine façon : elle pouvait voir sur la majorité des visages l'espoir de quitter enfin l'orphelinat, tout en sachant qu'hélas, elle ne pourrait contenter tout le monde. Elle prit le temps de parler avec tout le monde, riant du toupet de certains, agacée par le pédantisme d'autres : son regard, au bout d'un moment, finit néanmoins par se focaliser sur un garçon en particulier.

Il s'agissait du seul garçon du dortoir qui ne s'était pas précipitée vers elle et qui, assis sur son lit à l'autre bout de la pièce, lisait un roman, imperturbable. Il devait avoir à peine dix ans, et avait, cachés derrière d'épais cheveux bruns, un regard très différent de celui des autres enfants. Intriguée, elle finit par s'approcher de lui et s'assit à ses côtés : il leva légèrement les yeux et se contenta de murmurer un «bonjour» poli avant de replonger dans son livre.

-«Que lis-tu ?» demanda t-elle pour lancer la conversation.

-«Les Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë» murmura t-il sans interrompre sa lecture.

-«C'est un très grand livre...» sourit la vieille femme. «Et tu comprends tout ?»

-«Pas vraiment. Mais j'aime ce que je comprends, alors ça me va.»

La réflexion du petit lui arracha un très léger rire : c'était la première fois qu'un enfant de cet âge lui tenait un discours de ce genre. Et surtout, c'était la première fois qu'un enfant lui disait apprécier la littérature anglaise classique -chose qu'elle même appréciait énormément.

-«Je m'appelle Constance. Constance Dove» reprit-elle. «Et toi ?»

-«Clive.»

-«C'est un joli prénom. »

-«Si vous le dites.»

-«Tu es... ici depuis longtemps ? Si ce n'est pas indiscret bien sûr.»

-«Ça ne l'est pas. Et pour vous répondre, ça fera six mois dans quelques jours. Je suis un des derniers arrivés.»

-«Je vois...»

Elle se tut, ne sachant quoi ajouter : Clive ne facilitait pas la discussion à rester stoïque comme il l'était, plus intéressé par son livre que par ce qu'elle pouvait dire. Quelque chose dans son attitude, cependant, était fascinant et même, d'une certaine façon, touchant en dépit de l'étrangeté de son caractère. De tous les enfants présents, il était le seul qui semblait ne rien attendre d'elle : il ne l'ignorait pas par défi, il était juste totalement indifférent à sa présence, rien de plus. En cela, il était le seul dont elle pouvait savoir comment il était au quotidien...

-«Dis moi» finit-elle par demander avec douceur. «Tu te plais ici ?»

-«Autant que je me plairais ailleurs.»

-«Tu veux dire que si quelqu'un t'adoptait, cela ne te ferait ni chaud ni froid ?»

-«Je vais où on me demande d'aller madame, c'est tout.»

-«Donc si je te demandais de venir chez moi, tu dirais oui même sans rien connaître de moi ?»

-«Sans doute.»

Constance Dove eut du mal à ne pas écarquiller les yeux, mais la réponse du petit garçon, quoique surprenante, lui plut beaucoup : oui, décidément, Clive avait quelque chose de spécial, même si elle ne savait encore trop dire quoi. En tous cas, c'était le seul avec lequel elle avait l'impression que l'établissement d'un lien -même ténu- serait possible : il avait été sincère avec elle, pas par volonté de l'être, mais parce que c'était le fondement même de sa nature. Aussi au moment du départ, quand la directrice revint la voir pour lui demander comment s'était passé son premier contact avec les enfants, ne manqua t-elle pas de citer son nom en premier, précisant qu'elle avait hâte de le rencontrer à nouveau.

Oooo

Clive rejoignit la maison des Dove quatre mois après la première visite de Constance à l'orphelinat.

Beaucoup le considérait comme étant l'enfant idéal : poli et obéissant, il n'élevait jamais la voix et ne contredisait jamais les ordres des adultes, même s'ils lui semblaient particulièrement absurdes. Il était d'un calme olympien et passait l'essentiel de ses journées à lire tranquillement plutôt qu'à commettre toutes sortes de bêtises comme le faisaient habituellement les jeunes gens de son âge. Il était, de plus, un excellent élève et ne ramenait donc à sa mère adoptive que d'excellentes notes.

Constance Dove, elle, savait cependant bien que Clive n'avait rien du fils rêvé. Au contraire.

Sa politesse était réelle mais froide, impersonnelle : il la saluait de la même façon qu'il saluait les domestiques, de façon automatique et distante. De même, s'il ne la contredisait jamais, c'était surtout parce qu'il avait compris que cette attitude lui épargnait des heures de discussions «parentales». Il ne lui reconnaissait pas son rôle de mère : ce n'était pas là un «défi» de sa part, il n'y avait rien de malveillant dans son attitude. Cependant, il semblait déterminé à ne créer aucun lien solide entre elle et lui, préférant s'enfermer des heures durant dans l'immense bibliothèque du manoir plutôt que de converser avec elle.

Cette attitude inquiétait terriblement Constance : elle connaissait le passé du jeune garçon, et avait compris qu'il ne se remettrait sans doute jamais de la mort affreuse de ses parents biologiques. Cependant, le voir ainsi toujours irréprochable et «parfait» lui était à peine supportable : ce ne n'était pas un enfant qu'elle avait en face d'elle, mais un fantôme, un pantin sans personnalité qui n'attendait rien de personne depuis bien longtemps. Pourtant, elle voulait lui donner davantage, bien davantage.

Si elle avait accepté le fait que Clive ne la considérerait jamais comme sa mère, elle n'avait cependant pas abandonné l'idée de l'apprivoiser petit à petit et, ainsi, de l'aider à s'ouvrir un peu plus.

Si elle avait compris qu'elle ne serait jamais une mère pour lui, lui était déjà devenu son fils.

-«Dis moi Clive» lui demanda t-elle un matin, alors qu'il prenait en silence son petit déjeuner, comme toujours. «Voudrais-tu bien aider Folliot à ramasser les feuilles dans le jardin ? Le pauvre commence à prendre de l'âge, un peu d'aide serait le bienvenue.»

-«Bien sûr Constance» lui répondit l'enfant en haussant les épaules. «Ça ne me pose aucun problème.»

Elle sourit doucement : Folliot était une des rares personnes qui étaient parvenues à fendiller la coquille du jeune garçon. Même si Clive était un rat de bibliothèque, il appréciait beaucoup la nature et les animaux et ne manquait jamais d'aider les jardiniers quand l'occasion se présentait. Folliot l'avait de fait rapidement pris sous son aile et était le seul à savoir lui arracher un sourire sincère. Elle faisait donc tout pour qu'il passe le plus de temps possible avec lui, en prenant néanmoins bien garde à ne pas l'étouffer ni le forcer.

Clive termina rapidement son déjeuner puis, après s'être correctement apprêté, alla rejoindre le jardinier qui avait déjà commencé sa rude besogne : il fronça légèrement les sourcils en constatant que le sol était boueux et qu'il aurait donc du mal à ramasser les feuilles sans se salir, mais finit malgré tout par prendre un râteau. Il ne fallut pas plus d'une heure pour que les feuilles soient toutes réunies en un mont haut du trentaine de centimètres au beau milieu du jardin, ce sous l'œil satisfait de Folliot qui sortit de sa poche une boîte d'allumette.

Clive se raidit instantanément, mais l'homme ne sembla pas le remarquer.

-«Bien !» dit-il d'un air satisfait en grattant une allumette. «Ne reste plus qu'à brûler tout ça hein, Monsieur Clive ? C'est du beau travail !»

Sur ces mots, il lança l'allumette dans le tas de feuilles qui s'enflamma aussitôt, dégageant un épais nuage de fumée grise qui enveloppa une bonne partie du jardin. Silencieux et pâle comme la mort, Clive fixa du regard les flammes qui dansaient à deux mètres de lui à peine, dévorant sans pitié tout ce qui se trouvait sur leur chemin, puis laissa tomber son râteau avant de faire un pas en arrière.

-«Monsieur Clive ?» finit par demander Folliot, remarquant enfin son malaise. «Vous allez bien ?»

L'enfant ne pipa mot, comme hypnotisé : son visage, ravagé de tics nerveux, se tordit en une expression de pure terreur. Doucement, mais sûrement, les larmes lui montèrent aux yeux puis s'écoulèrent sur ses joues en une fine cascade.

Folliot le prit par les épaules pour le secouer un peu, mais Clive n'eut aucune réaction, sinon celle de se mettre à trembler terriblement : il alerta donc aussitôt Constance qui, voyant ce qui se passait, comprit de suite ce qui effrayait à ce point l'enfant et eut le réflexe de le prendre dans ses bras et de l'éloigner du feu. Cela sembla être un déclic pour Clive qui se mit à se débattre de façon si violente qu'il finit par lui enfoncer son coude dans le ventre : puis, ainsi libéré, il courut s'enfermer à double tour dans sa chambre où il éclata en de si gros sanglots qu'il résonnèrent dans une bonne partie de la maison.

Plus que le coup, ce furent ces sanglots qui firent le plus de mal à Constance.

Elle resta un moment à la porte de la chambre, à essayer de calmer le garçon par de sages paroles, mais elle comprit rapidement que le mieux à faire était encore de le laisser en paix. La directrice lui avait répété à de nombreuses reprises que Clive n'avait jamais fait le deuil de ses parents : peut-être était ce l'occasion pour lui de commencer à crever l'abcès, chose qu'il devait faire seul. Constance savait pertinemment qu'il ne lui faisait pas assez confiance pour se confier à elle, et elle ne voulait de toute façon pas lui forcer la main. Leur relation était déjà plus que fragile, elle ne voulait pas risquer de la détruire.

De fait, elle finit pas retourner dans le salon, le cœur lourd et la tête basse, à épier impatiemment le couloir dans l'attente d'une sortie prochaine de son petit garçon. Celui ci, cependant, ne montra le bout de son nez qu'au moment de dîner, soit vers vingt heures, et se comporta très exactement comme si rien ne s'était passé. Elle ne fit aucune remarque, ne souhaitant pas le déstabiliser, mais son regard ne manqua pas de traduire toute son inquiétude à son sujet.

Elle aurait aimé le prendre dans ses bras pour l'aider à vider son sac ou, le conseiller ... ce n'était cependant pas le rôle qu'elle avait le droit de tenir. C'était le rôle d'une maman, et celle de Clive -la seule qu'il reconnaissait, à son grand dam- n'était hélas plus là.

Après dîner, le jeune garçon s'excusa puis alla s'enfermer dans la bibliothèque, comme il le faisait tous les soirs : néanmoins, après une petite dizaine de minute, il finit par se raviser et revint s'asseoir à côté de sa mère adoptive, tenant dans ses bras une vieille édition d'Oliver Twist. Cette initiative surprit favorablement la vieille femme, car c'était bien la première fois que Clive consentait à passer une soirée non loin d'elle, même si c'était pour lire et non lui parler. Elle fut d'autant plus surprise que s'il commença effectivement à lire sans mot dire, il releva finalement la tête pour l'observer de ses grands yeux noirs.

-«Dis Constance... »

-«Oui ?»

Il sembla hésiter quelques instants, mais le sourire de la milliardaire finit par le convaincre de continuer. Son visage prit une légère teinte rosée.

-«Pardon pour tout à l'heure. Je n'ai pas fait exprès de te frapper.»

-«Je sais Clive... et ce n'est pas grave. Regarde moi, j'ai assez de graisse au niveau du ventre pour survivre à n'importe quel coup.»

Elle ponctua cette phrase d'un petit clin d'œil, et parvint à arracher au garçon un sourire réellement amusé, le premier qui lui était adressé. Il lui semblait reconnaissant de ne pas insister pour parler de sa crise de panique et de ses parents, et s'autorisa à se décrisper un peu, tapotant négligemment le livre qu'il avait sur ses genoux.

-«Pourquoi tu n'as jamais eu d'enfants ?» demanda t-il, faisant pour la toute première fois montre de curiosité à son égard. «Tu ne pouvais pas ?»

-«Je ne m'en suis pas donnée le temps... et je n'ai pas trouvé la personne avec qui fonder un foyer. C'est idiot n'est ce pas ?»

-«C'est dommage surtout.»

-«Dommage ? Pourquoi donc cette réflexion ?»

Une fois encore, il hésita une petite minute avant de poursuivre.

-«Parce que tu n'es pas ma maman, mais je pense que tu aurais fait une bonne mère. C'est tout.»

Puis, sans un mot de plus, il retourna à sa lecture

Le cœur de Constance loupa un battement quand elle réalisa que ces mots étaient tout simplement ceux qu'elle avait besoin d'entendre.