Auteur: Mamane (Reina-matsuo sur ce site)
Thème: Choix de l'auteur (Tomate).
Mots : 1,329
Spoilers: Personnages de Layton et la Flûte du démon (mais pas de spoiler du jeu)
Brenda Triton regarda son réveil pour la dixième fois en un quart d'heure puis réprima un petit juron en constatant à quel point le temps s'écoulait lentement : il avait beau n'être que quatre heures du matin, elle était incapable de s'endormir. Elle avait pourtant tout essayé, du moins tout ce qui n'impliquait pas la prise de médicaments, chose fortement déconseillée durant le second trimestre d'une grossesse. Ainsi avait-elle testé successivement le lait chaud au miel, la douche chaude, la tasse de camomille, la musique douce et même d'une certaine façon la lecture, étant donné qu'elle avait passé les premières heures de sa nuit à écumer ses magazines féminins à la recherche d'une solution efficace.
Rien à faire, cependant : en dépit de tous ses efforts, le marchand de sable avait décidé de ne pas lui rendre visite, et cela la rendait folle. De plus, elle avait affreusement chaud, ne sentait plus ses pauvres chevilles, malmenées durant la journée, devait aller aux toilettes toutes les vingt minutes parce que son enfant pesait sur sa vessie et avait une folle envie de nourriture. Une envie certes classique pour une femme dans son état mais qui la frustrait énormément puisqu'elle savait qu'elle ne pourrait être assouvie dans l'instant, étant donné que son frigo était désespérément vide. A moins que...
Son regard glissa du réveil à son époux, Clark, qui ronflait allègrement à ses côtés : laissant les hormones prendre totalement le contrôle de sa personne – de toute façon, une femme enceinte avait tous les droits, aussi était-elle certaine d'être excusée- elle le secoua sans ménagement, manquant même de le faire tomber du lit. Le pauvre homme sursauta comme s'il avait entendu les sirènes de Londres hurler pour prévenir d'un futur bombardement allemand. Puis, après quelques secondes qui parurent à sa femme longues comme dix minutes, il se redressa, l'air hagard.
-«Brenda...?» marmonna t-il en sentant les mains de la jeune femme se poser sur ses épaules. «Qu'est ce qui se passe ? Quelle heure est-il ?»
Elle ne répondit pas de suite, ressentant d'abord l'urgent besoin d'éclater en de gros sanglots, comme si elle venait d'apprendre la pire nouvelle de sa vie ou d'assister à l'agonie d'un petit chaton écrasé au bord de la route : Clark commença aussitôt à paniquer, s'imaginant les pires scénarii -comme un déclenchement prématuré des contractions par exemple- et bondit hors de son lit, prêt à appeler une ambulance.
La demande de sa femme, cependant, le coupa net dans son élan.
-«J...j'ai envie de tomates» balbutia t-elle entre deux hoquets.
-«...Pardon ?»
Les sanglots de Brenda redoublèrent d'intensité tandis qu'elle précisait sa pensée.
-«D...des belles tomates bien... bien mûres tu sais ? D...des Litchi, tu connais cette variété acidulée ?»
-«Attends...» reprit Clark tout en se rasseyant sur le lit, le visage figé en une expression de pure surprise. «Tu m'as réveillé pour... des tomates ?»
-«M... mais je me sens si mal ! J'ai l'impression que je vais mourir tellement j'...j'ai le cœur qui bat vite et... j'ai affreusement faim mais que de tomates, si je mange autre chose je...je vais vomir. Et puis tu sais...»
-«Moins vite chérie, moins vite... écoute, que tu veuilles des tomates ne me dérange pas mais où veux-tu que j'en trouve à quatre heures du matin en plein mois de Janvier ? Une variété aussi rare en plus...?»
L'argument, loin de convaincre Brenda de l'absurdité de sa demande, ne fit que l'enfoncer davantage dans sa crise de quasi hystérie : Clark se décida alors à capituler, sachant très bien ce qui l'attendait s'il osait lui tenir tête. En effet, la dernière fois qu'il avait usé de cette stratégie, il s'était retrouvé en caleçon sur le pallier de leur appartement à huit heures du matin, et s'était vu obligé de frapper chez sa voisine – Mrs Patington une adorable vieille femme de quatre-vingt dix ans au cœur fragile mais aux sens encore aiguisés- pour emprunter son balcon et rentrer chez lui en escaladant la façade de leur immeuble, ce au plus grand plaisir des quelques badauds situés dans la rue un peu plus bas. Mrs Patington avait d'ailleurs elle même énormément apprécié le spectacle et, depuis, ne manquait jamais de lui faire quelques propositions scandaleuses dès qu'elle le croisait dans les couloirs, ajoutant qu'elle aimait particulièrement les hommes avec un peu de poil sur le torse.
-«D'accord, d'accord tu as gagné !» souffla t-il précipitamment, tout en commençant à s'habiller. «Des tomates, d'accord. Des Litchi c'est ça ?»
-«Oui ! Non ! Non attends... de... des cœurs de bœuf plutôt ? Ou des Merveilles des marchés ? Ah... non en fait je préfèrerai des Pruden's purple. Ou peut-être...»
-«... des tomates classiques ?» tenta Clark sans trop y croire, sentant le désespoir grimper en lui.
-«Oui...non ! Non, des Litchi, en fait je suis sûre que ce sont elles les bonnes. Tu...tu vas en trouver hein ? Dis moi que tu vas en trouver !»
Ce disant, Brenda se jeta littéralement sur les mains de son mari, les tenant aussi désespérément que si elle doutait de le revoir vivant un jour. En fait, elle s'y agrippa même tellement bien que Clark fut incapable de se dégager, condamné à se rasseoir sur le lit s'il ne voulait pas que son épouse risque de chuter au sol. Il esquissa un très léger sourire désabusé devant l'absurdité de la réaction.
-«Brenda...? Si tu veux que je tente de te trouver tes fameuses tomates, il faut me lâcher tu ne crois pas ?»
-«Oui mais...»
-«Mais...?»
-«...Je ne veux pas me retrouver toute seule.»
Et à nouveau, les pleurs reprirent.
Clark ne put s'empêcher de fixer du regard le crucifix qui était accroché au-dessus de la porte de leur chambre, et se surprit à prier sainte-patience silencieusement. Il adorait sa femme, là n'était pas le problème, mais il était toujours impressionné par la capacité qu'avait cette dernière de s'abandonner totalement à ses hormones, jusqu'à se transformer en une pitoyable créature qui lui inspirait plus de pitié qu'autre chose. Faisant néanmoins contre mauvaise fortune bon cœur, il la prit doucement dans ses bras et lui passa une main aimante dans les cheveux, espérant ainsi la calmer comme il était coutume de le faire avec les enfants apeurés.
Il eut toutes les peines du monde à réprimer un petit cri de victoire en constatant que cela marchait.
-«Je suis... fatiguée...» marmonna Brenda tout en fermant les yeux. «Trop fatiguée...pour manger...»
-«Alors dors...sois tranquille, je vais rester ici...»
La jeune femme hocha la tête et s'abandonna aussitôt au sommeil, de façon aussi amusante que rapide. Clark supposa que c'était sans doute ses pleurs qui l'avaient tant fatiguée, et il la recoucha convenablement avant de se réinstaller dans le lit à son tour, bien heureux de ne pas avoir à écumer les rues enneigées à la recherche de tomates à une heure à laquelle aucun commerçant n'aurait été éveillé.
Le lendemain, cependant, quand Brenda se réveilla vers le coup de onze heures et qu'elle se dirigea vers la cuisine, elle trouva -posé en évidence sur la table- un sachet plastique ainsi qu'un mot griffonné à la hâte par le jeune homme. Elle supposa qu'il était sans doute passé au marché avant d'aller travailler et avait jugé bon de lui acheter quelque chose à grignoter pour la matinée...
Elle déchanta en découvrant au sein du paquet une branche de tomates à la forme étrange et qui ressemblaient étrangement à des barbelés.
Ce sont de vrais Tomates litchis. J'espère que tu te régaleras ! Bisous, à ce soir !
Brenda fronça les sourcils en se disant que Clark avait parfois de très étranges idées. Quel genre de personne, en effet, était capable de penser à manger ce genre de fruits en plein hiver ?
-«Heureusement que les femmes ne se laissent pas autant guider par leurs pulsions...» murmura t-elle tout reposant les tomates dans leur paquet.
