Auteur : Gigira (Gigira sur ce site)
Thème : Montre/horloge
Mots : 1,178
Spoilers : Professeur Layton et le Destin Perdu (légers)
C'était une soirée comme les autres, dans un petit village comme les autres, au nord de cette île qu'on appelle l'Irlande. Il n'était pas encore véritablement tard, mais comme toujours au mois de janvier, la nuit était déjà tombée depuis longtemps. Un épais manteau de neige formait un tapis immaculé, étouffant tous les bruits qui venaient s'y échouer. Les lumières encore allumées dans la plupart des maisons éclairaient doucement l'extérieur par les fenêtres, conférant à l'endroit des allures de théâtres d'ombres. Ainsi, les passants pouvaient s'amuser à observer, à travers les vitres, les silhouettes des habitants vaquant à leurs occupations ; toutefois, s'il avait pris à l'un d'eux de jeter un œil à un petit atelier situé au bout de la place, il n'aurait pas vu grand-chose d'autre qu'une pièce encombrée, où personne ne s'agitait. Pourtant, un homme y travaillait, même si de l'extérieur il était impossible de le voir.
Alexeï Allen, horloger de son état, terminait d'assembler une petite horloge en bois. Ses mains précises semblaient positionner avec facilité les engrenages, les ressorts, fabriquant à partir de presque rien un magnifique instrument. La pièce était d'ailleurs remplie de ses autres œuvres : de toutes les tailles, formes variées et diverses couleurs, les pendules et autres montres représentaient la plupart du mobilier de la pièce, chacune unique et construite par lui-même.
Un petit garçon se faufila furtivement entre toutes ces horloges, un peu impressionné par leurs tailles et leur nombre, et par le tic-tac régulier qui s'en échappait. Il rejoignit bientôt l'homme, qui, absorbé par son travail, ne l'entendit pas tout de suite arriver.
– Papa… je n'arrive pas à dormir, chuchota-t-il.
Alexeï se tourna vers lui, abandonnant un instant son ouvrage.
– Dimitri, tu devrais être couché depuis longtemps, le gronda-t-il gentiment.
– Mais j'arrive pas à dormir, répéta l'enfant. S'il te plaît… je peux te regarder travailler ?
– Ce n'est pas un jeu, tu sais, lui dit son père. Ce n'est pas amusant, tu vas t'ennuyer.
– Allez… s'il te plaît.
Alexeï ne résista pas à ces grands yeux gris. Il soupira.
– D'accord, dit-il. Quelques minutes.
Dimitri s'installa sur un siège à côté de lui, tandis qu'il reprenait ce qu'il était en train de faire, et le regarda en silence. Il aimait beaucoup les horloges ; leur beauté mystérieuse, leur bruit hypnotique un peu comme une berceuse, la lente marche des aiguilles, qu'il était parfois capable de contempler pendant des heures juste pour le plaisir de les voir bouger, le fascinaient. Il était aussi très curieux de la façon dont elles fonctionnaient ; il les observait sous tous les angles pour en percer les moindres secrets, en saisir tous les détails ; mais il en était encore loin, très loin.
– Dis, papa, à quoi ça sert, ça ? demanda-t-il en désignant une petite pièce.
– C'est ce qui permet de remonter l'horloge, expliqua Alexeï.
– Et qu'est-ce qui se passe si tu ne la mets pas ?
– Elle ne fonctionnera pas. Une horloge est un mécanisme très complexe, et chaque pièce est indispensable à son fonctionnement. Il suffit que tu en retires une pour que tout s'arrête.
Dimitri hocha la tête, impressionné, tandis que son père introduisait la pièce en question dans le ventre de l'horloge. Il admirait énormément l'habileté de son père à construire ces objets si subtils, et avec, semblait-il, une telle facilité. Tant de questions tourbillonnaient encore dans sa tête qu'il aurait été incapable de toutes les poser ; il voulait tout comprendre, en profondeur, et depuis le début. Par-dessus tout, il ignorait tout de ce qui l'intriguait le plus ; à savoir cette force qui les faisait marcher, cette force mystérieuse qu'ils mesuraient avec une si grande précision alors qu'à lui elle échappait totalement. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir essayé de le décortiquer, ce fameux temps ; mais malgré tous ses efforts, il restait totalement inconnu, insaisissable, incompréhensible.
Bientôt, Alexeï referma l'horloge, et tourna délicatement une petite clef dans une serrure sur le cadran ; un bruit régulier se fit entendre, arrachant un sourire émerveillé à Dimitri.
– Elle est terminée, dit-il. Il ne reste plus qu'à la régler…
Il l'accorda avec l'heure que montraient les nombreuses pendules de son atelier, puis la posa sur la table pour que son fils puisse l'observer comme il le voulait.
– Elle est magnifique… murmura ce dernier en caressant les aiguilles du bout des doigts, des étoiles plein la voix.
– Elle est pour toi, si tu veux, lui dit son père.
– C'est vrai ? s'exclama Dimitri. Oh, merci papa !
Il sauta à son cou et l'embrassa sur la joue, avant de retourner s'asseoir devant l'horloge, la contemplant de toute l'intensité de ses prunelles d'enfant. En le voyant aussi concentré, son père ne put s'empêcher de sourire. Il lui semblait que les engrenages de sa petite tête, pour une raison encore inconnue, étaient aussi actifs –voire plus– que ceux de l'horloge.
Comme il l'avait deviné, le jeune garçon ne tarda pas à partager ses réflexions.
– Dis… qu'est-ce qui se passerait si les aiguilles tournaient à l'envers ? demanda-t-il. Est-ce qu'on remonterait le temps ?
Alexeï éclata de rire, amusé par l'innocence de la question.
– Bien sûr que non, bonhomme, lui répondit-il en lui ébouriffant les cheveux. Personne ne peut remonter le temps. C'est impossible.
– Mais pourquoi ? insista Dimitri. S'il peut marcher dans un sens, il doit bien pouvoir marcher dans l'autre, non ?
– A vrai dire, je ne sais pas très bien, avoua son père. C'est compliqué, tout ça, ce sont des histoires pour les scientifiques. Après tout, tu as peut-être raison…
– Un jour, je serai un scientifique, décida Dimitri. Et je remonterai le temps.
Devant son air sérieux et déterminé, son père sourit.
– J'en suis sûr, dit-il. Mais pour le moment, tu es encore un petit garçon qui a besoin de dormir… allez, au lit ! Il est temps maintenant.
Dimitri acquiesça en bâillant. Il dit bonsoir à son père, puis, emportant précieusement sa petite horloge, il se dirigea vers sa chambre.
Alexeï le regarda s'éloigner, un sourire attendri flottant toujours sur ses lèvres. Quelquefois, son fils le surprenait vraiment… Il se demanda un instant avec amusement où il avait pu aller chercher ces histoires de voyage dans le temps. Tout de même, songea-t-il, l'imagination des enfants était quelque chose de fabuleux.
