Auteur: Mamane (Reina-matsuo sur ce site)
Thème: Paris
Mots : 2,267
Spoilers: Aucun
OooooO
-«Hey, gamin !» claironna la vieille concierge depuis le hall principal de l'immeuble. «Tu ferais mieux de te dépêcher si tu veux faire tout ce que t'as prévu ! Y te reste plus que deux heures !»
-«Oui oui Yvonne» répondit une voix masculine dotée d'un accent anglais à couper au couteau. «Je sais bien. Ne vous inquiétez pas, je suis déjà prêt !»
Yvonne leva les yeux au ciel et retint un petit rire en voyant son locataire londonien dévaler précipitamment les marches de l'escalier : un immense sourire lui dévorait la moitié du visage, et il rayonnait d'enthousiasme au point qu'il semblait être entouré d'une aura. Âgé de vingt deux ans, cet étudiant en anthropologie vivait dans son immeuble depuis presque quatre ans, et était rapidement devenu son résident préféré (ainsi que, plus généralement, la coqueluche de toutes les locataires féminines). Il fallait dire qu'en plus d'être plutôt beau garçon, il était d'une politesse et d'une gentillesse à toute épreuve et faisait montre d'une galanterie toute britannique qui manquait à la plupart des hommes. Croisant son reflet dans un des grands miroirs qui décoraient l'endroit, il esquissa une grimace en remarquant que sa cravate était de travers et la réajusta avec dextérité avant de se tourner vers la porte de sortie, l'air satisfait.
-«Rentre pas trop tard, tu sais que je ferme à 22 heures» précisa la vieille femme. «Et j'aime guère qu'on me réveille...»
-«Soyez tranquille, un gentleman digne de ce nom n'oserait jamais troubler le sommeil d'une lady.»
-«Ah ! Moi une lady ? Luke Triton, toujours le mot pour rire ! Mais bon en tous cas amuse toi bien. Et fais attention à ne pas te perdre cette fois...»
-«Oh, ça n'arrivera plus ! J'ai appris par cœur mon plan ce matin, je devrais survivre !»
La concierge esquissa un sourire sur cette dernière phrase puis le salua une dernière fois avant de retourner vaquer à ses occupations. Luke avait la chance d'habiter à Montmartre, dans un vieil immeuble typique du quartier situé non loin de la rue Foyatier : sa chambre avait beau être minuscule et dans un état assez pitoyable, il adorait l'ambiance des lieux et ne regrettait pas un seul instant de s'y être installé, même s'il était assez loin de La Sorbonne-Panthéon I, l'Université où il étudiait. Il respirait littéralement la joie, quoique le terme n'était pas encore assez fort pour exprimer l'intensité de ce qu'il ressentait : il avait l'impression que son cœur était sur le point d'éclater d'excitation, et seule sa manie de bonnes manières l'empêchait de danser bêtement dans le hall. Cela faisait quatre ans qu'il attendait ce jour... et à présent qu'il y était, il avait du mal à y croire.
Son sourire s'élargit aussitôt qu'il mit le pied dehors, et son regard se porta sur la Basilique du Sacré-cœur qui, du haut de la butte, dominait la capitale de son imposante silhouette immaculée. Il se souvenait avoir été particulièrement frappé par la blancheur presque éblouissante de ses murs lors de sa première visite, ainsi que par le style très particulier de son architecture, mélange de style byzantin et roman. Cependant, plus que la Basilique en elle-même, c'était l'ambiance qui régnait à Montmartre qui l'avait proprement fasciné : la Butte était un monde à elle seule. Un monde préservé qui, certes, subissait les assauts répétés des touristes comme le reste de la capitale mais qui conservait une âme bien particulière et charmeuse, peut-être héritée des cabarets qui s'étaient tenus là durant des décennies.
Il ne put s'empêcher d'éclater de rire en pensant aux dits cabarets et, par extension, à celui qu'il avait visité dans le cadre d'une enquête à Folsense quelques années auparavant en compagnie du Professeur Layton. Il se souvenait parfaitement de la teinte cramoisie qu'avait pris le visage de l'archéologue quand il avait été forcé de lui expliquer «pourquoi les dames étaient si dénudées et dansaient autour des poteaux». Et, surtout, il se souvenait parfaitement bien du jour où il avait raconté l'anecdote à ses propres parents et que ces deniers avaient manqué de s'étrangler avec leur thé.
Il accéléra le pas et commença à descendre les escaliers de la rue Foyatier tout en observant le paysage qui s'étalait sous ses grands yeux émerveillés : la vue de Paris était magnifique depuis la butte. Les toits typiques en ardoise grise brillaient sous le soleil, scintillant comme autant de diamants que l'on serait venu semer sur la ville et formant comme une ceinture chatoyante autour de la «Vieille Dame» de la capitale, l'impressionnante Tour Eiffel. C'était un monument qu'il appréciait beaucoup, parce qu'il lui rappelait sa Londres natale en raison de son aspect très industriel, formidable squelette composé de poutrelles et d'écrous dont il se demandait parfois comment il pouvait tenir debout. De part sa notoriété, il la comparait régulièrement à Big Ben, et ne manquait jamais de se remémorer à cette occasion une vieille affaire qui l'avait emmené jusqu'à son sommet. A l'époque, Don Paolo avait tenté de voler une des cloches de la célèbre horloge, mais le Professeur l'avait bien évidement empêché de mener son plan jusqu'à son terme.
Le Professeur...
Le jeune homme laissa s'échapper un gloussement incontrôlable, puis parvint enfin à la station de métro : étant donné qu'il lui restait une heure et demi pour rejoindre sa destination, il préféra s'autoriser un petit détour pour déambuler plus avant dans sa ville d'adoption. Il adorait ce genre d'escapade : chaque rue, chaque maison, chaque monument, chaque visage était prétexte à lui rappeler un souvenir, un peu à l'image d'un beau livre illustré dont il n'avait qu'à tourner les pages. C'était peut-être là le plus grand pouvoir de Paris et son dédale de rues anciennes, celui de permettre à ses visiteurs de se plonger autant dans son histoire que la leur.
Il descendit à la station Palais Royal – Musée du Louvre, de façon à pouvoir contempler une autre des innombrables richesses de la capitale, à savoir le fameux musée cité dans l'intitulé de la gare de métro. Il était amoureux de l'endroit et y passait l'essentiel de ses Mercredi après-midi, sans jamais se lasser de son architecture ou des trésors qu'il renfermait : il avait mis longtemps à devenir un tant soi peu réceptif à l'art, mais la grandeur -et paradoxalement, la simplicité- du Louvre l'avaient définitivement converti. Parfois, il allait s'asseoir dans une des nombreuses cours intérieures du Palais et s'y posait quelques heures, pour converser avec les visiteurs, rédiger certains de ses devoirs ou, plus simplement, réfléchir à propos de tout et de rien, juste pour profiter du cadre enchanteur. Il ne parvenait pas à considérer le Louvre comme un musée : depuis son escapade au Bristish Museum avec le Professeur à l'occasion de ses onze ans, les musées étaient devenus pour lui synonyme d'ennui profond et d'érudition excessive. Il se souvenait même s'être endormi devant des statues importées de l'île de Pâques, ce à la plus grand honte de Layton. Peut-être était-ce parce qu'il l'avait découvert plus tard, mais en tout cas le Louvre lui avait semblé infiniment plus accessible et fascinant que son homologue londonien, pour ne pas dire outrageusement vivant en dépit de son supposé rôle d'austère vitrine de l'Histoire et de l'Art.
-«Heureusement que le Professeur ne peut pas lire dans les pensées, sinon il est certain que je me ferais tirer les oreilles» rit-il en s'imaginant ce que penserait l'archéologue de sa vision du British Museum. «Ça me rappelle aussi cette affaire... le diamant de Lady Stonegate.»
Lady Stonegate... c'était là une histoire qui remontait à loin. La vieille femme s'était faite voler un bijou inestimable lors d'un gala organisé au Museum à l'occasion de l'acquisition de vieilles poteries grecques : le Professeur, Flora et lui avaient été invités et avaient donc enquêté sur l'affaire, pour finalement retrouver quelques heures plus tard le diamant caché dans une des réserves par un des serveurs. Cependant, à cause de sa légendaire absence de sens de l'orientation, il s'était perdu à un moment dans l'une des multiples caves du musée : condamné à déambuler seul dans d'interminables couloirs mal éclairés et encombrés de vieilles statues recouvertes de draps, il avait cru mourir de peur à bien des occasions. Le Professeur, heureusement, avait fini par le retrouver en train de pleurer dans un coin et l'avait arraché à l'affreux endroit qui avait cependant continué à hanter ses cauchemars durant des mois...
Un frisson lui parcourut la colonne vertébrale, et il hocha la tête avec contrariété : ce n'était pas vraiment le genre de souvenirs dont il aimait se remémorer, surtout en une aussi belle après-midi. Remarquant enfin que l'heure continuait à tourner -et sachant qu'il lui restait encore trois petits kilomètres à faire pour rejoindre sa destination- il s'arracha à sa contemplation puis reprit la route, à pied cette fois, pour mieux profiter du cadre de la ville.
Il se disait souvent que si Londres lui manquait parfois, Paris, elle, lui manquerait cruellement le jour où il aurait à la quitter : peut-être était-ce d'ailleurs pour cela qu'il passait autant de temps à la parcourir, pour mieux s'en imprégner et ainsi intégrer de nouveaux souvenirs qu'il pourrait ressasser quand il se promènerait dans la capitale britannique.
Cela étant, en dépit de toute sa beauté et son attrait, il manquait à Paris quelque chose d'essentiel qui n'appartenait qu'à Londres. Et il était sur le point de régler le problème pour quelques jours...
«L'Eurostar en provenance de Londres St Pancras numéro 7845 va entrer en gare voie 16. Veuillez vous éloigner de la bordure du quai s'il vous plaît.»
Son cœur fit un bond dans sa poitrine tandis qu'il entendait l'annonce depuis l'extérieur de la Gare du Nord, et il accéléra le pas. Cette fois, il ne prêta aucune attention à l'architecture -somme toute agréable- de l'endroit et se dirigea vers les voies TGV et Eurostar situées côté gauche de l'entrée. Abandonnant certains de ses réflexes de gentleman, il dût jouer des coudes pour parvenir jusqu'à la voie seize puis se vit obligé de monter sur une petite barrière pour pouvoir embrasser du regard l'ensemble du quai. Heureusement pour lui, le passager qu'il venait accueillir avait le bon goût de porter sur sa tête un signe distinctif des plus reconnaissables, et il ne lui fallut pas longtemps pour le repérer malgré la foule.
-«Ohé ! Professeur !» cria t-il en anglais -une langue qu'il n'avait plus utilisée depuis des semaines. «Professeur Layton ! Je suis là, en début de quai !»
Il crut qu'il allait pleurer quand il vit le regard de son mentor se poser sur lui, et descendit aussitôt de son piédestal improvisé pour se précipiter en sa direction. Layton n'avait guère changé en quatre ans, quoiqu'il portait à présent une petite paire de lunettes argentées sur son nez fidèles à son style délicieusement so british.
-«Luke !» s'exclama t-il après quelques secondes de silence. «Dieu, qu'est ce que tu as grandi ! Sur le coup j'ai cru que je faisais erreur sur la personne. Tu es devenu un vrai gentleman...»
-«Héhé merci Professeur : vous, vous n'avez pas pris une ride par contre, c'est incroyable ! Vous avez fait bon voyage ?»
-«J'avoue surtout avoir dormi durant le trajet... mais je suis fin prêt à enfin visiter les merveilles dont tu m'as tant parlé dans tes lettres. J'ai beau voyager énormément, c'est la première fois que je viens ici.»
-«Vous verrez Professeur, c'est vraiment un endroit fabuleux. Même s'il lui manque quelque chose que seule Londres possède...»
-«Et qui est...?»
-«Ah ça... vous qui êtes si bon en énigmes, je vous laisse deviner !»
L'archéologue laissa s'échapper un petit rire pour toute réponse puis, après avoir réajusté convenablement son sacro-saint haut-de-forme, suivit son apprenti jusqu'à la sortie, s'extasiant devant la façade monumentale de style néo-classique de la gare avant de s'arrêter devant un vieux lampadaire et de l'examiner sous toutes les coutures.
-«Mon garçon, ce lampadaire me rappelle un puzzle, voudrais-tu l'entendre ?»
-«J'adorerais.» répondit-il de son plus bel accent londonien.
Le sourire paternel que lui renvoya Layton lui donna envie de sautiller un peu partout, mais il se contint tout en se disant que Paris n'avait jamais été aussi parfaite qu'elle ne l'était en ce jour.
