Auteur: Mamane (Reina-Matsuo sur ce site)

Thème: Obscur

Mots : 2569

Spoilers: Layton et le Destin Perdu

«Quand on veut curer les égouts, il est nécessaire d'y mettre tout d'abord les pieds» lui disait souvent son père. Il avait fallu longtemps à Bill Hawks pour comprendre cette phrase, mais plus encore pour déceler le piège qui se dissimulait en elle.

Aussi loin que pouvaient remonter ses souvenirs, il avait toujours désiré travailler pour l'avenir de son pays. Il n'avait jamais pu expliquer cette envie -où plutôt ce besoin : peut-être était ce dû au fait qu'il était né au sein d'une famille de syndicalistes particulièrement au courant de la vie politique, ou parce que tout petit déjà il pouvait passer ses journées à regarder les discours royaux et ministériels à la télévision, fasciné par la présence et le charisme des dirigeants du Royaume-Uni. Ses motivations, au final, lui importaient peu de toute façon : il aimait aller de l'avant. C'était d'ailleurs le trait de personnalité qui lui avait été le plus utile pour parvenir à ses fins.

En plus de cette motivation sans faille, Hawks avait également un second atout dans sa manche : des convictions profondes et solides. Sans elles, il est certain qu'il n'aurait pas eu le courage de s'extraire de sa modeste condition sociale : il avait dû travailler dix fois plus dur que ses camarades pour réussir à obtenir la bourse qui lui avait permis de quitter les corons de Manchester. Et ce n'était encore rien en comparaison de ce qu'il avait dû fournir à l'Université afin de faire parti des meilleurs. Les efforts avaient néanmoins fini par payer, et il pouvait s'enorgueillir d'être devenu député à un âge très jeune.

C'était à cette période qu'il avait commencé à déchanter. La Chambres des Communes était loin de correspondre à ce qu'il s'imaginait : l'éclat du palais de Westminster dissimulait en réalité un chantier sans nom. Les hommes qu'il côtoyait n'avaient rien des héros qu'il se figurait autrefois, bien plus intéressés par l'appât du gain que par le devenir de leur pays. Il devait avouer naïvement qu'il ne s'attendait pas à entrer dans un monde pareil : était-il donc le seul à avoir choisi la carrière de politicien pour veiller à la bonne santé de son pays ? Le seul à mettre l'amour de sa patrie avant la cupidité et la soif de pouvoir ? Le constat d'une certaine façon ne l'avait pas étonné, étant donné que la Grande-Bretagne se portait bien mal. Il avait été, l'espace d'un temps, persuadé qu'il réussirait à changer les choses, porté par des convictions qu'il était hélas bien le seul à avoir : pour une fois, néanmoins, il se trouvait face à des adversaires plus coriaces que lui. Plus vieux, plus expérimentés, plus cupides, plus fortunés et, surtout, ayant énormément de choses à perde et donc étant d'autant plus prêts à se défendre et à sauvegarder leur système de fonctionnement, aussi pourri pouvait-il être.

Hawks avait tout de même essayé plusieurs fois d'imposer ses idées dans des combats frontaux, mais cela n'avait jamais abouti à rien. Les premières années en politique furent ses plus rudes, mais elles lui apprirent ses plus précieuses leçons. La première -et plus douloureuse- était qu'un homme avec trop de principes était condamné à ne jamais atteindre les hautes sphères. Il y avait trois types de politiciens au Parlement : les plus nombreux, les loups aux dents bien longues, étaient ceux qui changeaient de ligne de conduite au gré des évènements et qui s'adaptaient à tout type de gouvernement pourvu qu'au final, un ministère leur soit alloué. Les seconds, plus modestes, n'aspiraient qu'à la stabilité et suivaient les puissants non dans l'espoir de monter dans la hiérarchie mais plutôt d'éviter d'en descendre. Les derniers, enfin, étaient les hommes de principes, les incorruptibles, ceux que Bill admirait : ils se comptaient sur le doigt d'une main, mais étaient toujours présents sur les bancs de l'Assemblée, participaient à tous les votes, parlaient à chaque débat.

Il avait vite remarqué cependant que ces hommes là n'étaient rien en définitive : bien que toujours sur le front, ils n'étaient ni plus ni moins que les fantômes de Westminster, et bien qu'étant les seuls à posséder de véritables convictions, ils étaient proprement incapables de les imposer.

«Quand on veut curer les égouts, il est nécessaire d'y mettre tout d'abord les pieds». Pour vivre avec les loups il fallait en adopter les usages. Pour les piéger, il fallait les mettre en confiance et les attraper à leur propre jeu.

Bill avait alors décidé alors d'entrer dans le cercle de ceux qui prétendaient aux meilleures places, assouplissant ainsi ses principes les moins important pour privilégier ce qui lui semblait essentiel : cela lui avait permis de comprendre pourquoi l'argent était aussi nécessaire en politique. Pots-de-vin, réceptions à but «publicitaire», dons … une campagne coûtait affreusement cher. Il était certes scientifique à l'Université de Gressenheller et gagnait ainsi un salaire plus qu'honorable, mais cela n'était pas suffisant. L'Argent dominait le monde, alors comment aurait-il pu seulement envisager de dominer un pays sans même pouvoir débourser la moitié de la somme que certains de ses concurrents pouvaient sortir d'un claquement de doigt ?

Il avait modifié à nouveau certaines de ses pratiques : emplois fictifs, détournement de fonds... les premiers mois, cela ne l'avait pas rendu bien fier, mais il était parvenu à tenir en se disant, qu'au final, il agissait dans l'intérêt du pays. Une fois Premier Ministre, il pourrait enfin imposer ses vues et ses idées, voire réformer en entier le système : pour le moment, néanmoins, il devait s'y soumettre.

La meilleure façon d'évoluer dans l'Obscurité était d'être invisible soi-même, n'est ce pas ? Impossible de discerner une tâche sombre sur du noir...

Le salut, finalement, lui était venu de la part d'un très puissant laboratoire qui lui avait proposé une somme immense contre l'exclusivité de ses travaux sur le Voyage dans le Temps : c'était le thème de ses recherches depuis des années, et grâce à l'aide d'un collègue nommé Dimitri Allen il avait pu commencer à construire une machine révolutionnaire. La machine en question n'était pas encore tout à fait au point quand le laboratoire avait exigé les résultats, mais il n'en avait pas tenu rigueur : il voyait enfin le bout du tunnel. Il suffisait d'un essai -bon ou mauvais, qu'importe !- et son rêve devenait enfin à portée de main. Plus important encore, la sécurité de l'Angleterre, grâce à lui, serait enfin assurée.

Dimitri lui avait supplié d'attendre, mais pouvait-il seulement imaginer le préjudice qu'auraient causé quelques jours de retard ? Il était scientifique, pas politicien : il ne pouvait pas comprendre quelle importance l'argent avait. Alors il l'avait ignoré et, avait convié dans son dos une jeune assistante à prendre part à l'expérience. Expérience qui s'était révélée désastreuse : la machine avait explosé, emportant avec elle une dizaine d'innocents. Mais n'était-ce pas un maigre prix à payer ? L

En dépit des piètres résultats, il avait obtenu l'argent promis au bout d'un certain temps. Une pièce de la machine s'était révélée assez intéressante pour valoir ce prix : le jeune Hawks, l'ancien jeune député débarqué à Westminster avec ses convictions et son enthousiasme foudroyant, l'aurait sans doute refusé. Néanmoins, les années passées à fréquenter les puissants du Parlement pesaient à présent davantage dans la balance : refuser aurait signifié renoncer au financement de sa campagne, au poste de Premier Ministre et, fatalement, au gouvernement du pays. Et il n'était pas question que cela arrive : il avait trop sacrifié pour grimper aussi haut. Continuer, plus qu'un besoin, était devenu un devoir, autant vis à vis de lui même que de ceux qu'il avait dû laisser sur le bord de la route.

Alors il avait dit oui.

Il avait ensuite décidé de faire étouffer l'affaire : cela ne lui fut pas bien difficile grâce à ses relations. Plus le temps passait, plus il lui était facile d'évoluer dans l'obscurité épaisse qu'était la classe politique. Certaines personnes s'étaient même mise à le critiquer sur ce point, comme il avait lui-même critiqué certains de ses prédécesseurs de son jeune temps, mais il balayait les critiques en réitérant sa volonté d'agir dans l'intérêt du pays et rien d'autre. Il y croyait, du reste, car ses principes sur ce point étaient restés inchangés.

Il n'avait juste pas encore remarqué qu'évoluer dans l'obscurité était une chose mais que commencer à s'y plaire en était une autre. Et après une vingtaine d'années passées dans la peau d'un politicien, c'était précisément ce qui était en train de lui arriver.

Il s'était gonflé d'orgueil le jour où il avait enfin obtenu le première siège de Grande-Bretagne : c'était le combat d'une vie qui s'achevait par une victoire. Il était enfin en sécurité, libre d'imposer ses idées et ses vues en tant que seul maître à bord. L'exercice du pouvoir était si ridiculement aisé qu'il lui était arrivé d'abuser assez vite de ses nouveaux champs de compétence, mais il ne semblait même pas le remarquer. Pas plus qu'il ne remarquait qu'il se comportait exactement comme les hommes que Hawks le jeune répugnait.

Puis arriva finalement l'affaire Clive Dove, affaire qui lui rappela les heures sombres de l'explosion à la machine à Voyager dans le Temps : il aurait dû ressentir de la honte face au jeune homme qu'il avait rendu orphelin, mais tout ce qu'il avait pu éprouver était de la colère. Comment osait-on s'en prendre ainsi à lui ? Après tout ce qu'il avait fait pour l'Angleterre ? Le jeune Clive réalisait-il seulement que la meilleure façon qu'il avait eu d'honorer la mémoire des victimes de l'accident était justement de ne pas laisser leur sacrifice vain ? Qu'un assassin de sa trempe lui donne des leçons lui était proprement insupportable : il n'avait rien à apprendre de personne. Il voyait loin, bien plus loin que le quidam moyen, et n'avait pas à justifier ses choix.

Autant dire qu'il fut ravi, donc, de voir son ravisseur jeté en prison. Les pourris de ce genre, pensait-il, ne méritait que cela.

Finalement, après sa libération, l'Inspecteur Chelmey l'avait raccompagné jusqu'à Downing Street, et Hawks en avait profité pour lui expliquer combien il était important qu'un Premier Ministre agisse dans l'intérêt du plus grand nombre.

-«Quand on veut curer les égouts, il est nécessaire d'y mettre tout d'abord les pieds» lui avait il dit non sans fierté. «Un petit sacrifice est parfois nécessaire pour le bien commun, pour la justice, pour la bonne santé économique de notre pays. Ce jeune terroriste a sans doute l'esprit trop étriqué pour comprendre une telle chose.»

-«C'est étrange, figurez-vous que c'est exactement ce que m'a dit Clive en entrant dans le fourgon» lui avait répondu Chelmey. «Il disait qu'il s'était imaginé que la Justice était un concept si important qu'il pouvait bien sacrifier des innocents sur son autel, cela lui semblait normal jusqu'à l'intervention du Professeur Layton. Il semblerait que vous vous ressembliez énormément vous et lui...»

-«Ne soyez pas insultants, nous n'avons rien en commun !»

-«Vous savez, j'ai suivi votre carrière politique avec attention monsieur le Premier Ministre. J'appréciais d'ailleurs énormément les idées du jeune député travailliste que vous étiez : à chaque fois que vous parliez, je vous pensais capable de déplacer des montagnes. Ma femme disait que vous étiez sans doute le seul capable de restaurer la puissance de la Grande-Bretagne, mais vous savez ce que je pense aujourd'hui ?»

-«Dites toujours.»

-«Vous êtes entré dans les égouts dans l'intention de les nettoyer, mais finalement, sans vraiment vous en rendre compte, vous vous y êtes noyé. C'est en cela que vous ressemblez au jeune Clive, à ceci prêt que ce dernier est sans doute encore sauvable alors que je doute que vous, vous le soyez encore.»

Cette phrase l'avait laissé sans voix. Et Dieu savait pourtant qu'il était bien difficile de le faire taire.

-«Vous répétiez souvent que vous étiez une sorte de Lumière dans l'obscurité autrefois» avait repris Chelmey tout en ouvrant les grilles de Downing Street. «Mais l'obscurité a fini par vous avaler elle aussi. Vous n'êtes plus rien, Hawks, tout ce qui faisait votre personnalité et votre force a disparu : vous vous êtes tué vous même. Etait-ce vraiment cela que vous désiriez le jour où vous êtes entré à Westminster ? Réfléchissez. Vous avez la nuit pour ça... avant que nous enquêtions plus avant demain sur votre rôle dans la catastrophe qui vient de frapper Londres.»

Un frisson avait parcouru l'échine du Premier Ministre quand il avait compris ce que cela signifiait.

-«J'ai fait ça pour la patrie ! C'était nécessaire !»

-«Je ne pense pas.» avait répliqué sévèrement l'inspecteur tout en refermant les grilles au nez de son interlocuteur. «Vous avez fait ça pour vous, mais vous n'êtes pas encore en mesure de le réaliser. Je vous aiderai sur ce point, ne vous inquiétez pas. Sur ce, bonne nuit Monsieur.»

Hawks s'était retenu de lui répondre par une insulte et était aussitôt allé s'enfermer dans sa demeure, essayant de se calmer tout en repensant à ce qui avait été dit : il n'était pas comme Clive Dove. Il n'était pas un fou égoïste et assoiffé de vengeance : il était un héros ! Il offert sa vie à L'Angleterre, cela comptait donc si peu que ça ?

Finalement, alors qu'il se dirigeait vers sa chambre, son regard s'était posé sur une vieille photographie datant de l'époque où il avait fait son entrée à la Chambre des Communes : son jeune lui, à travers le papier glacé, donnait l'impression de le darder avec même sévérité que Chelmey.

Était-ce vraiment pour la Grande-Bretagne que tu as fait tout cela ? Semblait-il demander silencieusement. Dis moi, Bill, n'aurais-tu pas trahi mes années de sacrifice ?

Hawks avait laissé s'échapper un petit grondement puis avait fracassé le cadre, incapable d'en supporter davantage. Le doute, néanmoins, était bien là, et alors qu'il s'était toujours senti à l'aise dans la pénombre du 10 Downing Street, il fut, l'espace d'un instant, terriblement oppressé.

Pour une fois, il sentait tout le poids de l'obscurité. Et c'était un sentiment terrifiant.