Troisième chapitre de la saga. Dernier écrit au complet, le quatrième est quasi fini (moitié scisaac, moitié Derek) mais je n'ai vraiment pas le temps de m'y consacrer pour le moment… Donc il faudra attendre, très clairement, et je ne sais pas combien de temps. Sorry. C'est ça, les années diplômes. Pour autant, merci à ceux qui suivent, c'est chouette comme tout, et surtout bonne lecture !


Chapitre 3


Isaac est en train de bidouiller dans le couloir qui leur sert de kitchenette lorsque Scott rentre à l'appartement. Le canapé-lit de la pièce principale, à savoir la seule en dehors de la salle de bain naine et de la chambre, semble soupirer de fatigue lorsqu'il se laisse tomber dessus. Ses chaussures finissent leur course au pied du mur d'en face, sous un poste de télé d'occas.

« Je suis mort, » geint-il en faisant main basse sur la télécommande. L'écran s'allume en grésillant, installant dans l'air un acouphène agaçant auquel ils sont tous les deux trop habitués pour y prêter attention. « La bécane t'a pas fait de sale coup, ça va ? T'as trouvé le casque ?

— T'inquiète, » réplique Isaac en se laissant à son tour couler sur le sofa. Ses pieds entament la cuisse de son coloc, qui les repousse en gloussant. Il prend garde à ne pas renverser le plat qu'il s'est coincé sous le bras pour grignoter, un vieux bol émaillé rempli d'une salade composée du style fin de frigo. « T'es une sacrée mère poule quand tu t'y mets, toi ! Au moins on sait de qui tu tiens. »

Le ricanement s'évanouit avec la douleur pointue de ses incisives plantées dans sa lèvre inférieure. Et merde. Il se foutrait des baffes. Scott ne peut que sauter sur la perche qu'il vient de lui tendre sans réfléchir, et effectivement, le garçon ne se fait pas prier :

« Justement, mec. Elle s'inquiète pour toi. Et elle est pas la seule.

— Je vois pas pourquoi… » On détourne la tête vers la fenêtre à guillotine de laquelle coule un mince filet d'air chaud. Un insecte fou se prend la vitre dans un cling sonore, tandis qu'un moustique s'introduit dans la pièce en mode vibreur. « C'est pas la joie dans l'immédiat, mais si y avait un souci je t'en parlerais, il me semble que c'est comme ça qu'on fonctionne.

— Comme si t'étais du genre à respecter le deal ! » accuse Scott entre l'amertume et la blagounette. « Allez, te fais pas prier, m'oblige pas à te faire la gueule ou quoi. On passe notre vie dans les mêmes vingt-cinq mètres carrés, ça deviendrait vite chiant. »

La mâchoire tordue attend une réponse, fouille les yeux clairs de son colocataire jusqu'à ce que la perquisition lui devienne insoutenable. On se croirait au Moyen-Âge, le carreau d'arbalète à travers le heaume de fer, mais la rose entre les dents et la galanterie au cœur. Lahey se doute bien que s'improviser ménestrel ne servira à rien, que les plus belles ballades ne joueront pas en faveur de sa geste ; son prince est trop charmant. Il cède en secouant la tête, une douce réticence dans la voix rauque :

« Cam est mort. »

Son désinvolte inquiète autant McCall que la teneur de la nouvelle. Boum la bombe.

Tu le sens, ton cœur, qui cède sous la pression du sang ? Les lambeaux de toi qui s'éparpillent dans la poussière en suspension ? Les éclats blancs, tu vois ? Des morceaux d'os. Scott manque recracher le bout de concombre pioché dans la gamelle du gaillard en bouclettes. Il écrase le bouton de la télécommande pour baisser le volume et s'accroche de plus belle aux grands yeux bleu vague. Il essaye de se pendre à leurs rebords, à la berge grise de ses cernes, à la peau arc-en-cielée piquetée de cils en éventail, mais l'homme lui glisse entre les doigts comme du limon frais. Scott est noyé.

« Tu… Tu peux…

— Camden, mon frère. En Irak. Oh nan, pas ces yeux-là, Scott ! (Il se passe les mains sur le visage, autant pour coller au cliché du désespoir que pour se soustraire au minois heartbroken heartbreaking de son ami.) C'est bon, ça va. C'est rien d'original, je veux dire, c'est même pas comme si on était proches ou quoi, tu vois ? Ca faisait des années, cinq, six ans, qu'on s'était pas vu, il a jamais été… »

Le bourrelet rose des lèvres se fait de nouveau massacrer. A ce rythme-là, il ferait mieux de demander cash à Scott de lui gueuler dessus, sans oublier de mettre une option sur la prochaine bouche qui débarque en glacière à l'hôpital. Il n'est pas sûr d'être capable d'argumenter sans saboter sa cause, et Scott finit par reprendre la parole lorsqu'il capte la colle diplomatique dans laquelle ils se sont foutus tous les deux.

« Putain, vieux, je suis désolé, » lâche le lascar comme s'il cogitait sa phrase depuis son lag mental. « Désolé, c'est carrément la merde pour toi, enfin non, je veux pas… Putain, Isaac. S'il y avait un souci je t'en parlerais ? T'es sérieux ? T'aurais pu… Bordel, t'as besoin d'en parler ?

— T'embête pas, » tente de le rassurer Isaac en secouant la tête. Il se surprend de la justesse de ses paroles – de se sentir aussi en paix, en accord avec lui-même. Il s'étonne d'avoir raison. « Vraiment. »

Le problème n'en est pas pour autant résolu, chaos pas KO : sous le sweatshirt à l'odeur de lessive bon marché fleurissent toujours autant d'hématomes irisés, comme si une fine pellicule d'essence couvrait les chairs. Isaac en prend conscience brusquement, plaquant d'une manière qu'il veut discrète la couche de coton sur son giron ; l'attitude rappelle la mère en devenir, grosse de vie. Jeanne d'Arc ne s'est jamais autant fait griller que lui.

« Je suis désolé, franchement, » reprend Eleven en essayant de mesurer ses mots. « J'aimerais pas avoir à insister, mais… c'est pas Camden qui t'a tabassé, je suppose. Et me sors pas que tu t'es cogné je sais pas où, t'as la même tête que les clafoutis de ma mère. Il s'est passé quoi, t'as vu ton père à l'enterrement ?

— J'ai pas envie d'avoir cette discussion, Scott. Tu l'as dit toi-même, on peut pas se permettre de s'engueuler.

— Isaac, c'est ton père qui t'a fait ça ?

— Putain, Scott, je t'ai dit de laisser tomber !

— Isaac, je veux pas… »

C'est la rebelote des prénoms, mais aucun d'entre eux n'est suffisamment littéraire ni concentré pour remarquer l'effet de style – c'est trop intrinsèque à leur engueulade, ce besoin de s'interpeller, et s'ils ne craignaient pas le dérapage ils se prendraient la gueule entre les mains, se serreraient la face à la force des poignets, regarde-moi connard, regarde-moi mon beau, regarde comme si tu t'acharnes, je meurs ! Mais des mots en épine remplacent la gestuelle fantasmée, et Isaac pigne comme une chatte chassant le mâle de son territoire :

« C'est pas ta merde, oublie, je t'ai dit ! Bien sûr que c'est mon père, mais qu'est-ce que ça peut te foutre, c'est son problème si perdre un fils le pousse à boxer l'autre !

— Je sais pas, peut-être que je tiens à…

— Vas-y, lâche-moi. »

Le clash est marqué par un dernier regard évité, un définitif, aux sourcils froncés et à la gorge bouchée d'écœurement. Isaac esquive les deux flèches en tournant la tête, se lève en laissant son repas sur place pour se barrer dans la chambre de l'autre côté du mur. La porte ne claque pas derrière lui, aussi souple que le reste des mouvements. Ça tient presque de la chorégraphie. Scott reste con, puis soupire un juron et se prend la tête entre les mains. Isaac en fait de même de l'autre côté de la cloison. Ils s'agacent à être de tels gosses dès qu'ils en viennent à quoi que ce soit de sérieux. Le syndrome Peter Pan leur file la gerbe, au moins autant que leur incapacité à se fixer sur la même longueur d'onde.

McCall laisse tomber. Isaac qui crève le crève.

Il se laisse aller au documentaire sans intérêt qui pollue l'écran, sans pour autant penser à remonter le son. Ses pensées l'embarquent ailleurs que dans les profondeurs de la savane malienne ou les pyramides incas – il est tellement peu attentif qu'il est incapable de le savoir. Le bol de salade composée est laissé orphelin sur la place vide du sofa. Il ne contient qu'une cuillère : non pas qu'Isaac l'ait joué solo, plutôt qu'il a prévu dès le début qu'il prêterait ses couverts à son coloc affamé. Putain. Scott finit par se lever, agacé de sa propre substance, et chope sa paire de Converse pour l'enfiler en faisant ses lacets à l'arrache. Il n'a rien suivi du docu et le goût des jeux vidéo lui serait trop fade sans partenaire, mais surtout il ne veut pas coincer Isaac dans la chambre et réveiller les souvenirs polaires planqués derrière la mine renfrognée du jeune homme. C'est la moindre des choses, songe-t-il en passant son perfecto sur ses épaules carrées.

Lui non plus ne claque pas la porte.