En bref : univers alternatif sans loups ; Scott, coloc d'Isaac, s'est barré après une engueulade au sujet du père de ce dernier. Stiles, jeune flic, a réouvert le dossier Hale concernant l'incendie de la baraque familiale ayant tué tout le monde sauf Peter, Laura et surtout Derek, devenu fou et résident permanent du BH Hospital ; il enquête principalement sur l'affaire en discutant avec Derek, barré dans des délires de loups-garous et de pleine lune, persuadé que son univers est le bon. (Le chap. 5 n'est pas du tout, du tout entamé. Il risque de mettre quelques temps à arriver, sorry.) Bonne lecture !
Chapitre 4
On s'est pris la tête, c'est tout ce qu'il trouve à répondre au texto de Stiles une demi-heure plus tard. La pluie ruisselle sur le cuir de son blouson, trempe la carcasse de la bécane comme la sienne sans autant laver autre chose que la moto. Et mamá McCall avait raison, les Converse en toile ne sont pas exactement des chaussures étanches.
L'écran de son portable perd en luminosité, prêt à s'éteindre. Et Hale, il voulait quoi ? rajoute-t-il à temps pour dissuader son meilleur ami d'insister sur le sujet salé. « Pas grand-chose. Des 'hallus' de sa sœur. Je sais pas pourquoi il croit toujours qu'elle est morte », qu'il reçoit en retour. Scott soupire, se masse les tempes humides, dégage une mèche gouttant devant ses yeux. Fais gaffe à toi, pianote-t-il, un « Putain, Stiles… » entre les dents.
Il ne voudrait pas que le bip régulier de la chambre d'hôpital lui devienne un tempo familier à l'oreille, que Stilinski repose une fois de plus en princesse dans sa chambre de plastique. Et il sait, au fond de lui, il sait que Derek Hale n'a rien de bon à apporter à son BFF. Stiles est sans arme : le cynisme ne niquera pas la détermination du balaise si celui-ci décide de lui broyer le cou à mains nues, les sourires et la déconnade ne suffiront pas à l'empêcher de lui arracher la gorge à coup de dents. L'idée, dans son horreur, le fait rire. Il faut qu'il rende Dragon Rouge à Isa– Et merde.
Isaac, toujours Isaac.
Et Stiles qui en rajoute une couche, parce qu'ils ont dû partager un même cerveau à la naissance, parce qu'il sait exactement où l'association d'idées a mené son McCall préféré : Fais gaffe à toi aussi. Et fais gaffe à Lahey. Maintenant rentre chez toi, Scottie-boy.
Le cul contre le métal washé de sa moto, Scott sourit doucement avant de répondre d'un smiley ou deux. Il n'a pas eu besoin de dire qu'il s'était cassé de l'appart pour que l'autre le lise en lui, et ça a un côté un peu rassurant, I got your back, les yeux dans les yeux, comme toutes les mains du monde sur son épaule.
Il enfourche sa bestiole. Il a oublié son casque à l'appart. Le vent qui fouette sa tête nue et ses cheveux trempés lorsqu'il démarre lui glace les moelles.
La lune brûle le ciel. Le paysage défile tranquillement en périphérie de son champ de vision, en traits de jaunes, de roses, de verts qui donnent à la ville des airs de light painting monumentale. Il y a peu de circulation en banlieue de Beacon Hill malgré l'horaire, et les voitures qui le dépassent ne semblent pas si pressées que cela de réintégrer la bulle confortable de leur famille.
C'est à sa mère qu'il est en train de penser lorsqu'une bestiole surgit de nulle part et lui coupe brusquement la route, comme une comète de poils noirs et d'yeux rouges.
Il réagit juste à temps pour ne pas percuter l'animal.
Le dérapage l'emmène de l'autre côté de la chaussée, manquant de le renverser et de l'envoyer balloter sur le goudron.
Il lui faut plusieurs secondes, quelques jurons incontrôlables et les phares luisant d'une voiture au loin pour qu'il fiche le camp de la voie et regagne la sienne. Sa cheville gauche le nique. Une sueur froide se mêle à la pluie qui dégouline sur son front. Ses yeux grands ouverts disent j'ai vu le diable. Et il ne sait pas si ce n'est pas réellement le diable, qu'il vient de voir, parce que la trouille lui colle encore au corps.
En sa qualité d'assistant véto comme de garçon de vingt-quatre ans, c'est la première fois qu'il aperçoit une bête de ce genre. L'incident s'est passé trop vite pour qu'il soit capable de la décrire correctement à qui que ce soit, mais ses yeux en rubis lui brûlent toujours l'arrière de la rétine. La masse de muscles bandés se détache comme une tâche noire dans le fond de son œil ; mouvements hachés, pattes puissantes, éclair brun qui disparaît de l'autre côté du carrefour. Il faudra en parler à Deaton.
Le cœur en explosion et les pattes à demi tremblantes, il reprend la route, secouant régulièrement la tête pour chasser l'animal de ses pensées. Il attache sa moto avec une chaîne à l'entrée de son immeuble. Remonter les marches jusqu'à l'appartement lui arrache des grimaces, il faudra qu'il montre sa cheville à sa mère. Il sait d'avance qu'elle risque de le raser au sujet de sa moto, qu'elle ne voulait pas, qu'il l'a forcée à accepter – mais le pire sera l'inquiétude sincère qui empoisonnera ses yeux.
Lorsqu'il ouvre la porte de l'appart, il n'a pas trouvé de combine pour échapper à ses reproches.
Il largue ses fringues rincées sur une chaise. Il n'a pas le courage de prendre une douche, et c'est en boxer, le corps à peine réchauffé par l'air ambiant, collant de pluie, qu'il range la salade composée dans le frigo. Il ne prend pas la peine d'ouvrir le canapé-lit ; ses pas le mènent directement vers la petite chambre. Ses ongles grattent la porte une seconde avant qu'il n'entre dans la pièce aux lumières éteintes. La chaleur l'attire comme un petit animal. La couche est pire qu'un nid, un terrier pour son corps encore flippé, palpitant. Il se faufile sous la couette silencieusement, et la masse à sa droite se met à remuer en grognant.
« Fais-moi de la place, crétin, souffle-t-il avec un sourire qu'Isaac n'a pas besoin de voir pour le deviner.
— T'étais sorti ? » marmonne l'endormi en se retournant vers lui, les yeux frottés par ses doigts maladroits. « Je t'ai pas entendu partir. »
On n'évoque pas l'engueulade. On s'est manqué.
Scott distingue à peine sa bouille froncée dans l'obscurité de la chambre. Il reste une minute à le regarder dans le noir, à redessiner dans les valeurs de gris le visage carré, les yeux cernés, le collier de dents blanches réfugiées sous les lèvres en guimauve. Les cils du jeune homme reposent en majesté sur ses pommettes hautes. Scott se demande s'il est en train de se rendormir, mais la bouche kissable du magnifique s'élastique de nouveau :
« Bah viens là, sois pas con. »
Il a le ton de l'évidence. La mâchoire en italique se remplit d'un sourire comme une coupe de bon vin ; eux ont l'amor amicitiae pour nectar. Les corps se collent l'un à l'autre, les deux torses en un seul, la peau moite contre le coton fin. Y a des bras qui s'enroulent, des visages qui se posent dans le creux du cou.
« Me fais pas la gueule, » chuchote Isaac en fermant les yeux pour de bon. « Me tue pas, Scott, me fais pas la gueule. »
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Il ne sait pas ce qui le lie à Stiles. Il y a quelque chose entre qui tient du c'est comme ça, un peu du ça va de soi. Si on y réfléchit, il n'est pas grand-chose dans la big werewolves family : au plus, le poto du morveux de Peter, le compère de son béta à lui. Ca ne l'engage à rien dans la bataille, y a pas de devoir, pas d'yeux jaunes en miroir, pas de sang commun. Mais ça ne l'empêche pas de verser le sien pour la meute. C'est un truc dont Derek ne revient pas. Plusieurs fois, Stiles Stilinski s'est ramené la gueule maravée, ensanglanté, poisseux de rouge comme s'il faisait partie d'un club Rituels et sacrifice. Et plusieurs fois, ses imprudences ont permis de sauver de peu sa portée de louveteaux.
Ils n'en parlent pas, ils n'en ont pas besoin. Stiles ne demande pas de carte de membre, ni, plus extrême, the bite en trous bruns dans sa chair. Derek ne le remercie pas.
Ils se contentent d'échanger des regards qui disent tout, dans des échanges au professionnel intact lorsque le gosse n'en profite pas pour troller un coup.
Le sexy n'a pas de place, même si l'adolescent est à croquer, même si l'alpha flanque à genoux n'importe qui entre ses cuisses : il ne l'intéresse pas vraiment, un gringalet au chapelet ne lui apporterait que des emmerdes. Il faudrait encore augmenter leur coefficient sauvetage, il n'est pas prêt à ça.
Et puis on dit que Lydia a ses ongles parfaitement manucurés sur l'enfant comme sur sa proie, on dit que Stiles est faon et Lydia sorcière, on dit que le naïf est en amour de la belle depuis ses premières classes. Alors l'intérêt se limite à savoir quels sont les plans pour foutre à mal la dernière bande de chasseurs venue saccager la nouvelle génération de loups, comment infiltrer le QG d'une bande d'alphas semant la pagaille en campagne, quel type de chaînes employer pour calmer Erica, dernière en self-control, lors de la prochaine lune.
Mais pour l'heure, c'est de Laura qu'il est question.
« Elle avait, genre, la même tête que lorsqu'elle est morte. Les mêmes cheveux à moitié roux, les yeux durs. Je sais pas ce qu'elle vient m'emmerder maintenant, j'ai pas… Rien a changé, je veux dire. »
Stiles reste silencieux. Ses grands yeux clairs font le tour de l'appart, mais il ne s'assoit pas.
« Tu es sûr qu'elle est morte ?
— Autant qu'on peut l'être quand on se fait trancher le corps en pièces détachées, » siffle Derek d'un ton empoisonné. « Je pensais que tu me croyais. C'est pas un peu tard, retourner sa veste après trois ans ? C'est pas toi qui l'a trouvée, sous sa spirale de wolfbane, à côté de chez moi ? Faut appeler Scott pour qu'il confirme, ou lui aussi, il reviendra sur sa parole ? »
Le fils du shérif paraît buguer une seconde. Sa bouche entrouverte se scelle, se déchire, se ferme de nouveau.
« Il a d'autres problèmes, celui-là, je préfère lui foutre la paix pour le moment, » explique-t-il d'un ton encore un brin hésitant. Les sourcils froncés sont en mode BFF worries, et on sent qu'il essaye d'en laisser filtrer le moins au dehors. Les souvenirs de Lahey-rouillé en tête, Derek prend le relais :
« Toujours Isaac ?
— Ouais, mais pas que. Il s'est fichu la frousse en moto et même s'il dit le contraire pour se la péter, ça fait quand même une semaine qu'il prend le bus plutôt que la bécane. Une fichue bestiole qui a failli lui passer sous les roues.
— Pendant la pleine lune ? » s'enquit immédiatement Derek, les yeux épicés d'une étincelle nouvelle. « Son coup de flippe, pendant la pleine lune ? »
Stiles sort de ses soucis de bestfriend en même temps qu'il dégage de son nez ses paluches en éventails. L'hésitation est revenue dans son regard, discrète mais aiguisée. Les longues mains cessent leur course en milieu de visage, les doigts pressés contre les joues comme pour en extraire un jus d'invincibilité. Rodin crèverait de voir un penseur aussi dégingandé.
« Pendant la pleine lune, ouais, je crois. Pourquoi, y a un truc ? Comment tu sais ça ? T'étais pas dans ta… T'étais dehors ?
— De quoi tu causes ? » râle le plus âgé, décidemment sur une autre longueur d'onde que le cerveau de la bande. « Enfin… Dis à McCall de ramener ses fesses ici, faut que je lui parle, du coup.
— Scott ? Tu veux voir Scott ?
— Scott ? Je me fous de sa belle gueule. Ce que je veux, c'est vérifier si on a pas une putain de nouvelle meute sur le dos. »
La discussion se termine en queue de poisson, sans qu'aucun des deux ne fasse l'effort de clarifier ses propos. Les regards échangés sont brefs. La porte de l'appartement claque doucement lorsque Stiles fait ses adieux.
De l'autre côté, les couloirs de l'hôpital déploient leur doux brouhaha de conversations feutrées et de pas pressés. Encore confus, Stiles secoue la tête. Il ne grille que dalle, et la frustration de ne rien capter commence à l'emmerder sévère. Scott a peut-être raison. Peut-être que Derek Hale a le barjot trop fort pour s'épargner le danger. Peut-être qu'il va falloir sauver sa peau en arrêtant les curiosités déplacées, en rangeant à sa place poussiéreuse le dossier Hale une bonne fois pour toute…
La résolution dure deux semaines. Les premiers jours, il lui faut se concentrer pour ne pas prendre la route de l'hosto après le boulot. Sa caisse ronronne comme une chatte lorsqu'il la gare devant chez lui, mais il résiste à l'envie de faire demi-tour pour noircir les pages de son carnet dans la chambre de Hale. Il revoit Scott à trois, quatre reprises. Lahey prend le bus avec lui pour ne pas le laisser seul. Stiles a l'impression de manquer une marche chaque fois qu'il voit leurs regards se croiser, mais il ne dit rien. Le garçon au visage carré a l'air de gérer un peu mieux qu'il n'a tendance à le penser, et c'est un poids en moins. Stiles taffe, se noie dans le café, perfectionne sa conduite de nuit à cause de cas plus prenants que d'habitude. Il apprend, de loin, que Derek s'est fait la malle une soirée, qu'on l'a retrouvé dans la foulée en pleine rue. L'excitation qui l'avait poussé à rouvrir l'enquête en premier lieu revient d'une claque. Son père menace de le verrouiller chez eux s'il essaye seulement d'aller l'interroger ; avec un sourire trop plein d'une paternité inversée, Stiles lui promet qu'il se tiendra bien. Ses mains vissées au volant le démangent, mais une fois de plus, il se gare proprement devant la maison et reprend sa vie de jeune deputy drogué aux séries télé et à l'Aderall en flacons jaunes.
La résolution dure deux semaines.
Le quinzième jour, la voix paniquée de Melissa au téléphone lui apprend que son dingo préféré tient en otage deux aides-soignants et une psy engagée pour le canaliser.
La Jeep retrouve le chemin toute seule.
