Désolée de l'éternité attendue! Bonne lecture aussi.


Chapitre 5


Son autoradio le réveille avec un vieux tube de Journey, avant même que le soleil ne filtre par la fenêtre et ne se dépose sur sa mine froissée par le sommeil. La tête enfouie dans l'oreiller, il râle une malédiction qui n'atteindra jamais le groupe de Neal Schon. Ses yeux en vrac mettent un moment à s'accoutumer à la demie obscurité qui règne dans la pièce. Le store est toujours baissé. Par réflexe, Scott tend une main vers l'autre côté du lit, tâtonnant dans le nid de draps froids ; Isaac est déjà parti. Encore sujet aux angoisses lycéennes des pannes de réveil, Scott a une seconde de flippe pure où il voit Deaton lui demander de ramasser ses affaires, mais les chiffres rouges qui clignotent sur sa table de chevet lui indiquent qu'il est encore large pour aller bosser à la clinique.

Allongé sur le dos, il se masse les orbites du plat de la main, pressant fort ses articulations contre la boule des yeux clos. Un sourire vague lui soulève les lèvres. Il ne lui faut pas longtemps pour comprendre que son colocataire lui a fait gagner un peu de sommeil en partant bosser discrètement, et quoiqu'il apprécie tout autant les petits déj' à deux, l'attention le séduit. Il s'autorise à glander au pieu cinq minutes de plus, les bras repliés sous le crâne, les yeux ouverts sur le plafond blanc. Sans le chercher vraiment, il se rappelle la séance de peinture estivale qu'ils ont dû se taper pour faire disparaître les tâches d'humidité de l'appart, et les salopettes en jean, et Alli éclatée de rire dans un coin, et Lydia déjà le nez dans ses bouquins de fac. Il se souvient les baisers d'avant le départ des filles, on écrit une dernière fois sur la vitre de la bagnole, on évite le regard de Chris et son visage de masque. Puis dans l'appart tout puant de chimie, Isaac en ombre qui ne demande pas, qui ne demande rien. Qui sait et qui dit : « Ça va aller. » Qui, sûrement, ne s'attendait pas plus que les intéressés eux-mêmes à les voir se sucer le bec l'un de l'autre en last-minute love, mais qui promet, « Ça va aller. »

Et putain, ça va. Un truc de dingue, ça va. Bien sûr, Allison lui fout toujours les tripes en nœud, bien sûr, ils se sauteront dans les bras aux prochaines vacances, mais on se contentera de se mouiller les lèvres à la bière partagée plutôt qu'en bouche à bouche, et le parfum des vieilles amours réchauffera leur cœur plutôt que leur bide.

« Ça va », lâche Scott dans la tiédeur de la chambre. « Ça va, juste. »

Les nuits blanches à pianoter sur les manettes de la PS3, ça va. Les gâteaux foirés qu'on mange dans le moule, à peine cuits, ça va. Les traces de doigts sur les vitres qu'on ne lave jamais, ça va. Les couverts partagés, les sweat-shirts échangés, les pieds qu'on réchauffe sous le plaid du canapé, ça va. Ne rien dire, ça va. Ne pas chercher à comprendre, ça va. Les choses sont mieux ainsi. On a pas besoin d'étiquette pour se taguer boyfriends, pas besoin de certificats pour s'accorder de la légitimité ; il n'y a même pas cela, entre eux. Les peaux qui se pressent n'ont jamais besoin d'être cherchée sous les fringues. Les contacts sont naturels, et les muqueuses restent privées. On ne s'embrasse pas. On ne s'aime même pas, on croit. Pas comme on crevait pour la chasseuse en tous cas, pas comme on lui aurait déroulé dix mètres de tripes si elle nous avait demandé cinq centimètres de ficelle. Mais la routine est prise, et dormir l'un contre l'autre suffit. Et attendre les pas sur le palier de l'immeuble, et ouvrir la porte un boîtier de dvd à la main, déchargeant déjà l'arrivant de sa veste pour la lourder sur la table et indiquer, d'un regard d'enfant, le creux marquant leur place dans le sofa ; et pigner sur celui qui fait la vaisselle lorsque l'eau de la douche vire polaire ; et se faufiler sous les couettes pour se raconter sa journée, le nez dans l'odeur du gel qu'on a pas enlevé.

Non, l'heure est trop belle pour que Scott ne pense aux autres. Isaac est casual, et loyal, et réconfortant, et fin comme un coquillage. Isaac est un chic gars, et un surtout gars qui ne demande pas de réponse. A eux deux, ils ont le côté sauvage des nuits dehors et le côté rassurant de la tente plantée dans le jardin ; ils ne risquent pas grand-chose à se tourner autour, et le rituel les charme comme au temps des amours de lycée.

Lorsqu'il se lève enfin, Scott ne songe pas à la panique qui lui broiera le ventre lorsqu'il faudra mettre des mots sur le non-dit qui pèse entre eux même s'ils prétendent l'ignorer l'un comme l'autre. Lorsqu'il avale le café réchauffé déjà prêt dans son mug, il ne sait pas la tension qui lui fouettera la gueule lorsque sa bouche restera vide de réponse, lorsque les yeux de sa mère le perceront, lorsque s'élèvera la voix de l'officier barrant l'accès à la chambre, trop claire : « C'est quoi ? »

« C'est quoi ? »

Mais pour l'heure, ce n'est pas le moment de s'encombrer d'angoisse, et Scott se contente d'avaler le breakfast préparé sur la table de la kitchenette avec des manières de loup.

Lorsqu'il sort de l'immeuble une petite demi-heure plus tard, fringué d'une veste en cuir dont il se chamaille la propriété avec Lahey, il a le pas hésitant. Sa bécane est enchaînée dans le hall, verte et fière, propre de n'avoir pas servi de la semaine. Scott a oublié son casque à l'étage : ce sera pour une prochaine fois, il se dit en haussant les épaules. Il sort du bâtiment, se plante à l'arrêt de bus deux rues plus loin, et attend qu'on vienne le piocher pour l'emmener au travail sans encombre.

Cela fait presque dix jours qu'il « oublie » son casque. Il essaie de ne pas y penser. Il ne sait pas s'il tient cela de son job d'enquêteur ou de son caractère d'emmerdeur, mais Stiles est suffisamment chiant avec cette histoire comme ça pour qu'il en rajoute une couche lui-même. De toute façon, Deaton ne sait pas : Deaton ne sait rien. Les bestioles comme celle qu'il a vue la semaine d'avant, au sortir de son engueulade avec Ize, ça n'existe pas. Les crocs en peignes de poignards, les yeux en braises comme les sauts de cinq mètres : ça n'existe pas. Il se l'est dit, redit, et Deaton lui a confirmé d'un air soucieux. Trop gros pour être un cougar de passage, zéro loup dans la région… Ils n'ont pas de réponse, et assis sur le siège défoncé du bus, Scott espère ne jamais avoir à en trouver une. Il essaie d'oublier. Cela fait longtemps que les choses ne se sont pas déroulées aussi bien pour lui, et il rechigne à l'idée de laisser une chimère lui ronger la joie jeune.

Les idées sombres balayées par des couples de sourires souvenus – il commence sérieusement à se demander s'il n'a pas un truc pour les mâchoires carrées et les cils de biche –, il atterrit au cabinet de Deaton et entame sa journée de boulot les lèvres grimpées aux oreilles. Isaac ne répond pas à ses textos, mais il sait trop la maladresse et la mémoire aléatoire du gamin pour lui en vouloir sérieusement. Les rendez-vous s'enchaînent rapidement, sans encombre : chien, chat, chien, chat, chat. Un original ramène un lézard déshydraté, et sa mine coincée rappelle à McCall le vieux Jackson avant qu'il ne quitte la bande pour du business en Europe. Il en rit. Sa cheville ne lui fait presque plus mal. A l'heure du repas, Deaton le regarde manger un sandwich avec sa bienveillance naturelle. Il sait à la tête satisfaite de son assistant qu'il a été préparé par son colocataire, mais garde la réflexion pour lui. Il trouve que Scott a grandi. L'idée lui fait du bien entre les côtes.

L'aprem suit le même schéma que la matinée, calme, sans réel temps mort pour autant. Deaton sort une petite heure pour s'occuper d'un patient à domicile, laissant Scott à l'accueil de la clinique.

Le carillon de l'entrée reste immobile jusqu'au retour du boss et dès l'instant où il retentit, dès la seconde où il aperçoit le visage de Deaton dans l'entrebâillement de la porte en train de s'ouvrir, Scott capte que quelque chose cloche salement.

L'homme a les sourcils en vrac, les masséters bloqués, des rides en trop dans la peau, et semble avoir laissé tout son matériel dans la voiture. Il ne dit rien, mais ses pieds le portent directement jusqu'au poste de radio posé sur le comptoir, et les ondes brouillées qui zinzinulent comme un piaf ont le goût d'une bande-annonce de film d'horreur.

« Il y a un pr… » Scott entame, mais son patron le fait taire d'un doigt levé tandis qu'il parvient enfin à régler l'appareil sur la station de la radio locale.

Alors on tombe aux enfers : alors on se tape tout le trajet souterrain, cerbères, prophètes, aveugles et héros compris, alors on voit les âmes sèches, alors on rencontre les amants perdus à jamais, alors on se sent glisser jusqu'au centre de la terre. Les mots de l'animatrice radio arrivent dans l'ordre, se fichent en nœuds de ficelle dans sa tête et n'en ressortent pas. Le visage de Deaton disparaît comme une caméra dézoome sur un acteur, et Scott, figé, les coudes sur le comptoir, a l'impression que le reste du monde se floute de la même manière. Ses lèvres battent le vide, ses yeux perforent le rien. Il entend, aussi clair qu'un coup de canon, son cœur battre une mesure qui lui tire sur tout le corps.

« …prise d'otage… » « …Beacon Hills hospital… » « …Derek Hale… »

Il n'a même pas besoin de demander : Deaton lui laisse son après-midi d'un hochement de tête soucieux, et il déboule hors de la clinique en oubliant la moitié de ses affaires à l'intérieur. Il ressemble à un sale pantin, sa course est désarticulée comme pas permis et ferait gueuler de rage le vieux Finstock s'il le voyait. Il renverse maladroitement deux passants qui ne s'écartent pas à temps pour lui laisser le passage. La main qu'il tend pour les aider manque de leur arracher le bras.

C'est comme si ses pieds étaient happés par le sol, que le trottoir avalait ses pas, qu'on avait fichu la cassette en avance rapide ; le portable coincé entre l'oreille et l'épaule, tombant inlassablement sur le répondeur d'Isaac, il sait très bien où il va. La carte est gravée dans sa tête pire que dans celle d'un pirate. Il attendrait bien le bus, mais ses tripes prises par la panique et l'urgence lui disent de faire un crochet par l'appart pour gagner l'hôpital par ses propres moyens. Et il se tape de son casque, il se fout complètement de sa veste en cuir, il brise sans même sans rendre compte la moitié des promesses qu'il a faîtes à sa mère au moment d'acheter la moto : il déboule à l'arrache dans le hall de l'immeuble, enjambe la selle de la bête et se casse sans détour vers le Beacon Hills Hospital, les doigts nus enroulés autour du guidon. Une meuf s'offusque de le voir traverser un trottoir en roulant, mais il s'en fout.

Il ne sent plus sa cheville.

Il ne voit même pas les yeux rouges qui le matent, de loin, s'impatienter à un feu qui refuse de passer au vert. La silhouette animale disparaît presque immédiatement, et il démarre sitôt que s'interrompt le flux de bagnoles qui lui coupent la route.

Il n'a dans la tête qu'Isaac mort. Il voit une cérémonie dégueu : son père et ses galons d'hypocrisie en guise de seule famille, des photos ridicules, et lui coincé comme un con au milieu de connaissances qui ne sont jamais allées au-delà de lui serrer la main quand eux passaient leurs putains de nuits ensemble. Il voit la peau redevenir bleue, la géométrie carrée du visage figée dans un dernier portrait, les doigts osseux calés en rythme, un dessus, un dessous, et on recommence. Il voit le dingo de Hale arracher la jugulaire palpitante du garçon d'un coup de dents, et la surprise dans les mirettes, et le sang sur le lino. Bien sûr, il n'a aucune preuve que son colocataire soit impliqué d'une manière ou d'une autre dans la prise d'otage ; pour autant, il en est persuadé. Le sale feeling lui colle aux boyaux, poisseux, meurtrier. C'est comme ça que ça se passe, dans les films : on a jamais le temps de se dire adieu. L'idée lui fout les glandes.

Le deuxième feu qui le force à s'arrêter calme un brin le stress bouillonnant, et lui donne l'occasion de se rappeler que le monde ne tourne pas autour des beaux gars bouclés aux yeux tristes. Accessoirement, son meilleur ami bosse chez les flics. La deuxième vague d'angoisse lui renverse les tripes. Scott dégaine son téléphone comme un gun. En jurant, il tombe immédiatement sur la messagerie du gamin.

Le message qu'il lui laisse ressemble à une putain de lettre d'adieu, tremblante et pleine de mots trop lourds pour leurs squelettes d'enfants de vingt ans. Il se rend bien compte qu'il en fait trop, il sait qu'il n'est pas raisonnable de lui demander plus de dix fois de faire gaffe à lui, de ne pas s'en mêler, de se protéger pour une fois, bordel, mais il connaît trop la flippe des salles d'attente et les nuits à veiller le BFF au sang versé pour se retenir de jouer les dramatiques. Les veillées à rassurer le shérif de mots qu'il ne croit pas, il ne fait plus. Il espère de tout son cœur que le gars Stilinski a juste oublié d'allumer son portable ce matin, qu'un autre officier que lui s'est porté volontaire pour gérer la merde à l'hosto et que son tacheté a préféré passer son aprem calé sagement derrière son bureau… Il espère qu'il ne trouvera pas sa Jeep garée sur le parking du BHH. D'avance, il sait qu'il se trompe.

Et lorsqu'il arrive, la salope est bien là, casée à l'arrache entre les lignes des places de parking, bleue, carrée comme la mort. Il lâche sa bécane à côté et manque de se prendre la porte automatique trop lente pour son pas de course. Ses pattes de gaillard n'hésitent pas une seconde, et l'emmènent directement à l'étage concerné. Il y règne un sale grabuge : du flic en attente, de l'infirmière qui zone, du personnel amassé… Les forces de l'ordre essayent de réunir les deux mentions de leur titre sans y parvenir réellement. Un brouhaha tendu saigne les oreilles de tout le monde, entre la sueur froide qui vous coule dans le dos pour que le prof ne vous interroge pas en classe et le besoin physique de faire sortir un bruit de votre corps. Scott tombe rapidement sur sa mère, au milieu du couloir, près de la porte concernée par les emmerdes. L'étiquette « Hale » au-dessous de laquelle est affichée l'écriture de môme d'Isaac le nargue méchamment. Les mains fines de la madre le choppent au passage avant qu'un agent de sécurité ne lui interdise de continuer son chemin et lui bloquent les épaules, verrouillées.

Scott bafouille des milliards de mots que Melissa essaye de remettre dans l'ordre. Il s'entend dire des trucs de merde, il ne s'écoute même pas justifier sa présence sur les lieux. Il voit ses propres pattes écarter la chair, essayer de pousser sa mère dans un geste vain, primitif, quand elle ne voit que l'utilité de sauver son petit. Les informations lui parviennent malgré tout, en code : un genre de pétage de plomb, Hale qui séquestre deux aides-soignants et une psy. Des habitués du patient, venus pour un truc de routine, rien d'angoissant en soi, mais depuis deux heures l'attente qui s'éternise et l'agent envoyé qui ne revient pas, qui ne répond plus au talkie et n'informe plus ses collègues de l'avancement de la situation. On a pensé à évacuer le bâtiment, on a pris des mesures, mais l'ensemble ne vole pas bien plus haut. L'homme n'est pas armé. Connement, on attend.

Quatre noms passent la bouche des gens autour de lui, Boyd, Reyes. Lahey. Stilinski. On en rirait presque.

Et lui qui veut remonter le courant, qui force le passage. L'agent en service qui lui demande de partir, seuls les proches concernés restent devant la porte, les mots famille et conjoints qui sonnent comme des coups de gong. Scott largué.

« Mais c'est mon… »

Les yeux surpris de Melissa, le flic dubitatif.

« C'est mon… »

Ils n'ont jamais répondu à cette question.