Chapitre 2 : La Moisson

- Allez, réveille-toi grand frère ! Vite, vite, maman veut que tu ailles te faire beau !

- Mmmh...

Souvent, j'évitais de me faire réveiller par ma sœur. Comprenons qu'elle avait la mauvaise manie de se jetter sur mon lit et de sauter dans tous les sens. Cette fois-ci, c'était une exception, vu qu'elle était déjà habillée : elle portait une jolie petite robe bleue à fleurs qui tombait jusqu'à ses genoux. Ce n'était pas la première fois que je remarquais que ma sœur serait terriblement belle plus âgée.

- T'es magnifique soeurette.

- Merci grand frère, répond-elle avec un sourire arrogant mêlé à un clin d'oeil.

Et elle sortit. Je me pris la tête à deux mains. J'avais fait un rêve étrange cette nuit. Je me souvenais juste du goût du sang, de sa couleur si écarlate. Je détestais cette couleur. Dans les moulins, nombre de personnes y avaient laissés leur bras. Pour un doigt perdu, c'était le bras qu'on tranchait. Sans oublier les vieilles machines agricoles défectueuses. Nous nourrissions le Capitole quand même, nom de Dieu ! De nombreuses vies gâchées, et nous ne pouvions même pas nous nourrir correctement, malgré la nourriture là, sous nos yeux. Il était raconté que, dans certains champs, les pacificateurs n'emmenaient que les corps quelques jours après, laissant une mare de sang à l'endroit et une longue traînée de sang sur les petits chemins comme de sombres souvenirs, de ceux qui vous disaient « Attention, tu peux être le prochain ». Un cauchemar vivant.

Je grognai et chassai ces idées en me levant, et marchai d'un pas nonchalant vers la salle de bain. On n'avait l'eau qu'une demie heure par jour, le matin. Je croisai ma mère, qui m'embrassa rapidement, avant de me hâter. J'allais être en retard. Elle était magnifique, malgré son teint clair qui avait bruni ces quelques jours. Ses boucles brunes tombaient avec élégance sur ses épaules, et contrairement à l'impression que donnait son visage fin, je savais qu'elle était inquiète. Ma mère m'avait toujours dit que nos ancêtres venaient de l'Asie, un continent à l'opposé de Panem. Elle m'en avait raconté les plus belles histoires, mais également de sombres et sanglantes guerres. Notre situation n'est pas très loin de celles qu'ils avaient connu apparemment. Aujourd'hui, elle avait peur de perdre un autre membre de sa famille. Elle aimait profondément mon père, mais je sais qu'elle avait ressenti de la rancoeur quand deux jours après le drame, ivre, elle me repoussa brusquement en m'insultant de fils indigne, de bâtard. Cette nuit restera toujours l'une des plus sombres. Je pense qu'elle a extériorisé tous les sentiments du plus profond de son cœur. Contre moi. Mais, elle semblait avoir tout oublié le lendemain. Je savais très bien qu'elle se rappelait de tout... Depuis, je tentais de prendre le plus soin d'elle et de ma sœur, toute ma famille ayant été décimée, y compris mon bien-aimé grand-père.

Je mis mes vêtements les plus raffinés, les plus simples. Habillé d'une simple chemise blanche et d'un pantalon noir – choses que je tenais de mon père et qui étaient plutôt rare pour des gens du district - je pris la main de ma sœur, puis nous partîmes vers la Grande Place. Je vis Gordon qui me fit signe dans la file des dons sanguins.

- On se voit tout à l'heure d'accord ?

Ma mère me lança un sourire tendre que je lui rendis. Je rejoignis Gordon, qui tentait par un moyen ou un autre de me laisser lui prêter mes vêtements, ses parents l'habillant selon leurs goûts, horribles pour tout dire. Il me répétait toujours que mes vêtements blancs iraient à merveille avec son teint noir, bien plus bronzé que le mien, bien qu'il ne travaillait pas. Après avoir donné un peu de notre sang, nous nous retournâmes et attendîmes Natalya à l'entrée de la place. Ma mère parlait avec les parents de Gordon. Aujourd'hui, bien qu'il était un jour funeste, l'endroit était encore plus magnifique sous le soleil de plomb. La petite fontaine déversait son bruit reposant dans toute la place. C'était comme un renouveau pour moi, la première fois que je voyais cette place sous cet angle. Il y avait un marché ici tous les mercredis, et les paysans, dont nous faisons partie, n'avaient en général pas assez d'argent pour y acheter quelque chose. J'aurais peut-être du y allerun jour. Tout à coup, deux mains se posèrent sur mes yeux. Je savais déjà de qui il s'agissait. Elle était la seule à faire ça malgré ses dix-sept ans, mais son côté enfantin la rendait terriblement attachante.

- Natalya, tu tombes bien, on t'attendait. T'as déjà donné ton sang ?

- Oui, ne t'inquiète pas, j'étais arrivée en avance, alors je suis repartie voir ma mère.

- Oh tout va bien alors, répondis-je.

Elle me lança un sourire magnifique, suivi d'un ricanement de mon ami. Je l'entendais déjà me parler d'étapes, comme à ses habitudes. J'avais pour l'instant, de choses beaucoup plus importantes à régler... Je relevai la tête lorsque j'entendis les pacificateurs arriver en compagnie du maire et de l'hôtesse. Le silence se posa sur la place, les discussions joyeuses s'étaient transformées en murmures. Il était temps d'aller se poster dans nos emplacements. La peur, bien que remplacée par l'habitude, était toujours présente. Mes entrailles commençaient à se tordre sous le coup de la pression. Les parents se séparèrent de leurs enfants avec des regards angoissés et des gestes tendres. Ma haine envers le Capitole ne fit qu'augmenter, mais mes mains devinrent moites, et mon corps tendu.

- Bonne chance la miss.

Elle m'embrassa sur la joue et je lui souris, avant de me diriger avec Gordon vers l'arrière. Les dix-sept ans étaient derrière les plus jeunes et avant les majeurs. La distance entre l'estrade et notre rang me procurait un petit soulagement, celui d'être moins concerné par l'évènement que les petits, mais ce n'était sans doute pas une belle façon de penser. Nous étions tous comme des petits oisillons, piégés dans une cage immense, dont la sortie menait à la mort. Filles et garçons séparés. Je me plaçai près d'une connaissance que je saluai d'un hochement de tête avant de me concentrer sur l'estrade. Le maire commença son discours pompeux sur l'estrade. Je n'avais jamais vraiment aimé le père de Natalya. C'était un homme attiré par l'argent, et je pensais qu'il rêvait de vivre au Capitole. Mais il restait malgré tout poli avec les habitants de mon district, bien qu'on pouvait entrevoir son mépris lorsqu'il s'adresse à nous.

Je soupirai bruyamment. Tout cela n'était que la façade d'un abattoir de souffrances. Je haïssais le Capitole comme tous ceux - ou presque - qui étaient ici. Ils ne voulaient voir que nos maux, et ils s'en amusaient. Avant tout, je voulais protéger ma famille contre eux, je ferai tout pour y arriver. Mon père était un pacificateur mais il n'avait pas choisi son métier, il l'avait fait pour nous. Je ruminai sombrement mes pensées meurtrières mais un coup de coude de Gordon me ramena Il me montra d'un coup de tête l'estrade. L'hôtesse venait de s'avancer : Debora Mawlier du Capitole, toujours aussi extravagante avec son manteau jaune canari, était dans notre district depuis sept ans. Sept ans - et même plus - qu'il n'y a pas eu de vainqueur, et pourtant elle animait toujours ce moment avec joie. Brrr. L'année dernière, nos deux tributs étaient morts dans le bain de sang. Je me souvenais toujours de leurs visages. J'arpentai l'estrade des yeux : comme toujours, les vainqueurs étaient absents de la scène... Ils n'avaient sûrement pas envie de se bouger pour une cérémonie qui leur rappelait trop de souffrances.

- Bienvenue, bienvenue à tous ! Je vous souhaite un joyeux Hunger Games ! Il me semble que cette année, les jeux seront spéciaux... Nous verrons la règle spéciale piochée par le Président Rain tout à l'heure. Cette année, tout sera différent !

Un murmure parcourut la foule. Les Expiations étaient synonyme de difficultés supplémentaires et un terrible ressentiment s'était déversé dans le moment. Debora leur sourit de toutes ses dents, avant de reprendre avec une voix pleine d'entrain :

- Je vais donc procéder au tirage. Comme le veut la coutume, les filles d'abord. Qui aura l'immense honneur de représenter la population féminine du District 11 ? Puisse le sort vous être favorable !

Je tiquai à son expression : « immense honneur ». Eh bien, leur honneur, il pouvaient se le mettre là où ils le voulaient. Courir vers la mort ? Tuer ou être tué ? Ce n'étaient que des choix trop limités. On ne pouvait pas. Tenter d'y trouver une réponse était déjà un faux pas. La mort, ce n'était pas l'Homme qui devait la donner. On ne choisit jamais sa mort, on l'attend. Le meurtre n'était pas une décision, mais une malédiction, qui vous poursuit toute votre vie, sans jamais vous lâcher de ses yeux obscurs. Chaque nuit, se souvenir de l'odeur rouillé du sang, se réveiller au milieu des frissons qui vous glacent le corps, être seul. Rechercher un appui, un soutien, les méandres de l'âme perdus dans les mémoires d'un souvenir putride... Une horreur inhumaine, un monstre de l'esprit, et pourtant, il avait tout les droits d'exister.

L'ambiance devint tendue et j'entendis les sanglots de jeunes filles. Je regardai Natalya qui fixait droit devant elle, accrochée aux paroles de Deborah. Ma sœur n'avait pas encore l'âge, Dieu merci. Elle plongea sa main vernie de jaune canari – quelle couleur ! - dans une immense boule en verre située sur la gauche. Elle en toucha le fond, puis saisit un papier avec une rapidité que je n'aurais jamais vu chez elle. Pas Natalya...

Elle déplia le papier lentement, avant de prononcer d'une voix tonnante, qui résonna dans la place suivie par quelques échos ravageurs :

- Hysela Rickson !

Immédiatement, un sentiment de soulagement me fit soupirer. Ok, ce n'était pas Natalya, parfait. Toutes nos têtes tournèrent d'un même geste vers la rangée des filles. Mais qui était-ce donc ? Je n'avais jamais entendu ce nom. En général, les enfants se côtoyaient tous au district, sauf quelques exceptions dues aux différences de richesse, bien que Natalya pouvait nous fréquenter. L'école était obligatoire et tous les enfants, mêmes les plus démunis pouvaient y aller. Enfin, cela n'empêchait pas que une grande partie des enfants travaillaient plutôt pour aider leurs parents. Une fille du rang des quatorze ans se démarqua, poussée par ses amies. Elle avait les yeux humides et tremblait de tout son corps. Elle avança tant bien que mal vers l'estrade et se plaça à côté de Debora qui lui prit la main, tout sourire.

Je la dévisageai. Elle n'avait pas le teint caractéristique de notre district, étant bien plus claire de peau, elle était donc bien lotie, n'étant pas aussi maigre comme la plupart des jeunes qui ne travaillaient pas. Ses cheveux bruns tombaient dans son dos. Elle fixa la foule d'un air vide, les larmes coulant à flots sur ses tendres joues. Elle paraissait fragile à ce moment, et il était facile de dire du premier coup d'oeil qu'elle ne savait pas se battre. La règle pourrait cependant lui donner une chance supplémentaire, ou bien au contraire, l'aider à mourir plus rapidement...

- Bien. Nous avons maintenant le tribut féminin du district 11 ! Applaudissons-là !

Je pense qu'il n'y avait aucune raison de dire que comme toujours, elle fut pratiquement la seule à applaudir, tentant vainement d'alléger l'ambiance. Tous les visages étaient tendus. Elle n'avait d'autre choix que de continuer :

- Maintenant, nous avons besoin du tribut masculin.

Elle plongea sa main dans la boule à droite de l'estrade et en retira rapidement un papier. Je sentis les battements désespérés de mon cœur, et je priai inconsciemment pour que ni Gordon ni moi ne soyons choisis. Je le regardai, et il acquiesça silencieusement, les yeux graves. Ma prière allait-t-elle être écoutée, comme pour Natalya ?

- L'heureux élu est... Shone Meevers !

J'écarquillai les yeux. Je me tournai vers Gordon, dans un geste d'ultime désespoir... Comme s'il allait me sortir de cette situation. Rêvais-je ? Il paraissait aussi étonné que moi mais, voyant les pacificateurs arriver, il me poussa doucement encore du rang. Son regard était triste mais vide. Il avait sûrement dû penser que j'étais déjà perdu, qu'il n'y avait que la mort qui pouvait m'atteindre. Je lui en avais voulu à ce moment.

On m'avait souvent dit dans mon enfance que quelque soient les dés qui régissent sur notre destin, il y avait toujours une façon de les diriger. Qu'il y avait toujours une façon de les influencer. On disait également que « le hasard faisait bien les choses ». Y avait-il quelqu'un ici qui pourrait être heureux de ce choix ? Qu'avais-je fait pour mériter ça ? Peut-être était-ce le jour où j'avais volé du pain pour en donner au gosse affamé au coin de la rue ? Peut-être la cause était les coups de poing que j'avais balancé au gosse que j'avais surpris en train de voler dans les champs ?

J'avançai maladroitement dans le couloir encadré par les pacificateurs, entre les deux rangées, sentant le regard de tous les enfants dans mon dos. Gar...Garder l'air fier. Je frôlai sans le vouloir Natalya en passant près d'elle. Elle sursauta, des larmes coulant le long de sa joue. Je lui souris doucement. Elle n'avait plus à s'inquiéter. Je montai les escaliers, les gestes mécaniques comme si une pierre entachait mes mouvements. Je me plaçai à côté de l'hôtesse qui n'avait pas perdu son sourire et je regardai la foule. Gordon, bien que rarement triste, pleurait mais tentait de reprendre contrôle. Natalya ne me regardait pas. Elle était plongée dans les bras de sa voisine. Tous les visages que j'essayais de reconnaître, ou de retenir n'étaient plus rien. Quant à ma sœur... Elle ne semblait pas croire la situation, mais se mit tout à coup à éclater en sanglots. Elsa... C'était là que je comprenais vraiment que je venais d'entrer dans les jeux. Ma mère comprendra mes intentions. Elle devait faire face au pire. Tous les hommes dans ma famille sont-ils maudis ? Mon grand-père était dans cette même situation... Le chagrin à quoi devaient faire face ma mère et ma sœur était sûrement pires que le mien.

- Quel âge avez-vous mes petits ?

- Qua... Quatorze ans, répondit Hysela.

- Dix-sept, j'enchaînai.

- C'est parfait mes cocos !

Elle nous demanda de nous serrer la main. Voilà donc ma partenaire de district. Ses yeux brillaient d'effroi, mais elle ne me regardait pas. Serait-il pertinent de faire une alliance avec elle ?

- Applaudissez donc vos deux tributs qui vous représenteront lors des 50èmes jeux ! Puisse le sort leur être favorable ! Maintenant, regardons tous ensemble le tirage de la règle de l'Expiation ! Tonna t-elle en levant nos mains jointes.

Je jetai un dernier regard à la foule, muscles contractés. Ils étaient presque soulagés, vu que c'était la fin de la terrible Moisson. On voyait sur les visages des enfants des expressions de joie, des sourires et même des rires. Moi, qui devait faire partie de ceux-là avant, me mis à les détester. Deux enfants étaient envoyés à la mort, et on riait ? Mais qui donc étais-je pour réagir comme cela auparavant... Maintenant, il ne restait plus que la fameuse règle. Les écrans encadrant la place sortirent de leur sommeil et se mirent à transmettre une vidéo de haute qualité. Dans un grésillement broyant, on voyait apparaître le Président Rain, la quarantaine, les cheveux bruns tombant sur les épaules, saluer le peuple de Panem avec fermeté.

- Bonjour cher peuple de Panem. J'espère que vous prenez plaisir en ces jeux, qui, je vous le rappelle, est en votre honneur à vous les districts qui me regardent. Je me dois aujourd'hui de faire sous vos yeux le tirage de la règle de l'Expiation. Ces jeux seront ainsi modifiés et j'espère qu'ils vous divertiront encore plus que les éditions précédentes. Procédons au tirage !

Et joignant le geste à la parole, il piocha dans une boite devant lui sur la table. Il en tira un papier et lut son contenu à haute voix. Une grimace, que je désignai comme une tentative de sourire, tomba sur son visage.

- J'ai l'honneur de vous annoncer que les tributs devront se lier par deux lors de ces jeux ! Ce seront donc deux vainqueurs cette année. Les détails seront expliqués plus tard... Cependant, vous vous doutez que les difficultés n'en seront que plus fortes.

La vidéo se coupa d'elle même, et le sourire bestial du Président resta dans ma tête. Deux vainqueurs ? Depuis quand les jeux et les juges devenaient-ils aussi cléments ? Se lier par deux ? Il s'agissait évidemment d'un avantage ou d'un inconvénient... Une règle à double tranchant, mais tout dépendait évidemment des limites imposées. Comment seront choisis les pairs ? Quelles sont les règles ? Je n'allais pas cracher sur une chance supplémentaire de m'en sortir. La foule souffla et des murmures parvinrent jusqu'à mes oreilles.

- Mais c'est extraordinaire ! Double chance de t'en sortir !

- C'est une ruse du Capitole ! Je suis sûre qu'ils ne vont rien faire !

- J'aurais du participer, si jamais je suis pioché l'année prochaine...

A l'écoute de cette dernière phrase, je ne pus m'empêcher de lancer un grognement. Comment pouvait-on vouloir participer, même avec une règle telle que celle-ci ? Il était sûr que le Président avait quelque chose derrière la tête. Mais rapidement, Debora salua la foule, et accompagnée des Pacificateurs, elle nous emmena à la mairie.

Sous la poussée des pacificateurs, j'aperçus les champs blonds au loin et le ciel dénué de tout nuage. Ce fut sûrement la dernière vue que j'eus de mon District. Je serrai les poings inconsciemment. C'était fini. Tout était fini, il n'y avait plus de retour. Une larme coula de mon œil droit et s'écrasa au sol.