Depuis toute petite, elle avait pour habitude de s'enfermer dans la musique et de chanter. Seule sa voix sortait de sa bulle, et heureusement pour ses auditeurs, elle avait une voix relativement mélodieuse, malgré quelques fausses notes. Cette manie avait commencé quand elle s'était rendue compte que jamais elle n'aurait une vraie famille et que jamais elle ne tomberait sur le vrai prince charmant raconté par Walt Disney. Pour une fillette de 8 ans, ce fut un choc sans nom, jusqu'à ce qu'on lui achète son premier mp3. Là, elle avait eu l'impression de pouvoir rouvrir les yeux sur la vie. Peut être que cette sensation était exagérée mais avec ses écouteurs dans les oreilles, enfin elle avait trouvé un monde dans lequel tout était possible. Puis elle s'était mise à chanter.
Le temps passait, elle ne bougeait pas si ce n'est les lèvres, les chansons défilaient dans sa tête, les mots la maintenait dans son cocon, si bien qu'elle ne remarqua pas le retour du professeur Rogue, environ une heure après son départ. Elle ne remarqua pas non plus son air hargneux ni son rictus mauvais des grands jours et annonciateur d'orage. Il se planta devant elle, et avant qu'elle ait pu réaliser qu'elle chantait du Madness devant lui, il l'avait attrapé par le bras et la fixait méchamment. Elle essaya de se dégager de lui avec force, totalement estomaquée par l'attitude de Rogue.
-« Il y a un problème ? demanda t elle.
- S'il y a un problème ? Non mademoiselle Debrant, aucun souci si ce n'est que j'aimerais que vous sortiez de mon compartiment. »
Elle resta interdite devant cette demande, et l'étrange attitude de son professeur.
-Avec tout le respect que je vous dois Monsieur, vous êtes le premier professeur que je vois dans ce compartiment.
-Sortez ! hurla t il."
Sur ce, elle se dégagea de l'emprise de son professeur et se rua vers la sortie. Une fois dans le wagon, elle se mit à courir, les yeux inondés de larmes. Pourquoi pleurait elle d'ailleurs ? Pas forcement à cause de la méchanceté de son professeur, non, elle en avait plus que l'habitude, mais le fait qu'il l'avait touché dans le seul but de la rejeter était insupportable. Et ça lui avait fait plus de mal que de savoir qu'en fait cet homme haïssait le monde entier, la haïssait aussi, et qu'il valait mieux pour tout le monde d'haïr Rogue, pour son bien intérieur et psychologique. Elle avait vu son visage empli d'une rage infondée envers elle, elle avait entendu ses mots venimeux et sentit la force de son poignet. Pourtant, elle avait vu dans les yeux de son professeur autre chose, une chose inconnue qu'elle n'avait pas pu identifier, peut être un peu de tristesse. Elle avait rassemblé le peu de courage qu'il lui restait pour sortir dignement et maintenant, enfermée dans les toilettes pour filles, elle pleurait. Il lui fallut près d'une demie heure pour se calmer, et lorsqu'elle retourna dans le compartiment, il n'y avait aucune trace de Rogue si ce n'est sa valise et son livre. La curiosité lui dictait de prendre en main l'ouvrage pour savoir de quoi il parlait, tandis que son instinct de survie lui soufflait de se mêler de son côté du compartiment et surtout de se taire.
Elle s'assit lentement, et regarda défiler le paysage en silence. Les yeux dans le vague, les arbres passaient, les villages et les lacs, les collines verdoyantes, et le soleil inondait le ciel d'une lumière dorée. Tout était calme, elle était bercée par le rythme du train, plus d'une fois elle failli s'endormir et plus d'une fois elle avait sursauté croyant entendre Rogue arriver. Mais après son retour dans le compartiment, elle ne l'avait pas revue, et c'était tant mieux pour elle. Malgré tout ce qu'elle pouvait ressentir de beau pour lui, il ne restait pas moins l'impression que cet homme n'était qu'un être insensible. Même si elle savait par nature que ceux qu'on croit insensibles sont ceux qui au contraire le sont le plus, c'est juste qu'ils préfèrent le cacher, pour eux et peut être pour les autres. Pour Rogue, elle n'arrivait pas à l'appliquer, on lui avait toujours dit qu'il était foncièrement méchant et odieux. Et elle en était tombé amoureuse quand même, elle en rêvait quand même, elle le voulait quand même et elle le désirait autant que le désert désire la pluie, et la lune, le soleil. Elle regarda l'heure sur sa montre, il n'était que 15h, et il lui restait un peu plus de trois heures de voyage. Elle n'eu pas le loisir de se demander si Rogue allait revenir un jour, qu'il entrait dans le compartiment. Elle remarqua son air las, et la façon dont il s'était pratiquement jeté sur la banquette dans un soupir de fatigue. Elle savait qu'elle allait au devant de grands risques en prenant la parole, mais la vue de son professeur dans cette position de faiblesse jusqu'à lors inconnue, la poussait à faire preuve de compassion malgré tout.
-"Professeur ? demanda t elle d'une petite voix.
Il leva la tête, et la regarda avec son habituel sourcil légèrement relevé. Pour la première fois, elle n'y lu aucun dégoût, aucune méchanceté, elle avait enfin l'impression de se retrouver devant l'homme derrière son professeur. Et elle aimait ça.
-Oui ? répondit il dans un souffle fébrile.
-Est ce que vous allez bien ?
-..."
Il se détourna brusquement et attrapa son livre dont il tourna les pages en tremblant légèrement. A ce moment, elle fi quelque chose qu'elle n'aurait jamais osé faire auparavant pour son professeur, elle se leva, se dirigea vers la valise de Rogue posée près de lui, l'envoya à l'endroit où elle était assise et s'installa avec son livre fini à la place du bagage, près de la fenêtre. Il l'observa faire sans rien dire, et lorsqu'elle fut installée, il lui sourit. Très discrètement certes, mais le fait est qu'il lui avait adressé un sourire. Et il n'en fallut pas plus pour qu'elle soit heureuse.
-"Ne vous gênez pas surtout... dit il.
-Oh mais je ne me gêne pas professeur.
-Bien... maintenant... taisez vous Rose s'il vous plaît."
