Chapitre 3 : Fièvre

Le matin suivant fut pire que le précédent. En tenue d'Adam, empêtré dans son drap moite de transpiration, Merlin fut réveillé par une violente nausée. Il eut à peine de temps de faire venir à lui, d'un geste de la main, la bassine qui lui servait à se laver sommairement et rendit les restes de son dîner. Plié en deux de douleur, l'estomac secoué de spasmes et le corps couvert de sueur il entendit à peine les coups donnés à sa porte.

« Merlin ! Tu es présentable ? »

Il reconnut la voix d'Arthur, mais seul un geignement pathétique sortit de sa gorge en guise de réponse. Alerté par se bruit inhabituel, le Prince entra sans plus de cérémonie.

« Merlin ! Qu'est… »

Ça question resta en suspend. Son serviteur tenait difficilement assis sur son lit, un récipient contre sa poitrine, le visage beaucoup trop rouge pour que ce soit normal. Une odeur âcre de vomissure emplissait l'air confiné de la petite chambre et le Prince compris alors que quelque chose n'allait pas. Il cria presque le nom du médecin de la cour, pourtant à seulement quelques mètres de lui, occupé à mettre la table du petit déjeuner. Le susnommé se précipita au chevet de son protégé, le forçant à se rallonger et prit sa température. Il intercepta le regard inquiet du blond et énonça son diagnostic.

« Il a tous les symptômes d'un vilain coup de chaleur. Ce n'est pas le premier cas et vu sa corpulence, je suis même étonné qu'il ait tenu si longtemps. Pris en charge à temps, ce n'est pas bien grave, mais mal traité, cela peut être mortel. »

« Alors, faites ce qu'il faut pour le remettre sur pied. Je ne saurais me passer de lui. »

Gaïus acquiesça silencieusement.

« Pourriez-vous me prêter votre baignoire, Sire ? Il faut absolument faire baisser sa température et un bain froid serait la meilleure solution. »

« Je vais ordonner de ce pas à deux serviteurs de l'apporter ici. Je reviens. »

Le Prince partit, le jeune sorcier et son mentor pouvaient enfin parler librement.

« Tu peux utiliser ta magie pour soulager tes souffrances ? »

Merlin prit une profonde respiration, tentant de contrôler son malaise.

« Je ne crois pas non. Je me sens tellement faible. »

Gaïus soupira de dépit.

« Alors, espérons que le bain sera bénéfique. »

La porte de l'officine s'ouvrit sur Arthur, suivit de près par deux valets transportant péniblement leur lourde charge. Ils la déposèrent au milieu de la pièce.

« Remplissez-la d'eau froide. Ensuite, vous pourrez disposer. Je vous ferais rappeler quand il faudra revenir la chercher. »

Les servants s'inclinèrent et sortirent en direction de la pompe, un seau dans chaque main. Le blond profita de leur absence de courte durée pour prendre des nouvelles de celui qu'il considérait en secret comme un ami. Il avait manifestement du mal à respirer et semblait sur le point de perdre connaissance. Le médecin ne cessait de lui poser des questions diverses dans le but de le garder alerte. Le voir dans cet état lui fit plus mal qu'il ne s'y attendait. Le jeune homme n'était peut-être que son servant, maladroit et insolant, mais il ne l'échangerait pour rien au monde. Un bruit d'eau que l'on verse le ramena à la réalité. Les deux serviteurs, leur tâche accomplie, s'inclinèrent une seconde fois et s'éclipsèrent. Il se tourna de nouveau vers le vieil homme qui avait glissé ses bras sous son apprentie en sueur dans l'intention de le porter.

« Laissez Gaïus. Je vais le faire. N'allez pas vous faire mal au dos. »

Il prit la place du docteur et souleva le corps nu, beaucoup trop léger à son goût, balançant les convenances aux oubliettes. Il descendit prudemment les cinq marches menant à la pièce principale et déposa délicatement son fardeau dans l'eau presque tiède. Le contraste de température fit s'agiter violemment le jeune homme, manifestement en plein délire fiévreux et Arthur se retrouva bien vite trempé, à genou dans une large flaque. Mais il n'en avait cure sur le moment. Il maintint fermement son serviteur jusqu'à qu'il abandonne sa lutte, se détende enfin et se laisse complètement immerger. Seule sa tête sortait de l'eau, sa respiration reprit un rythme plus lent et il ouvrit ses yeux bleus pour les poser sur son maitre.

« Merci… Arthur. » Furent les seuls mots qu'il prononça avant de sombrer dans l'inconscience.

« Que fait-on maintenant, Gaïus ? » Demanda le Prince.

« Il n'y a rien d'autre à faire qu'attendre malheureusement. En priant pour que sa température baisse au plus vite. » Énonça sombrement le médecin.

« Et sinon ? »

« Sinon, les dommages sur son cerveau seront irréversibles et il succombera certainement. » Fut la réponse du vieil homme, les yeux brillants de larmes contenues.

« Je suis sûr que tout ira bien. » Le rassura Arthur en se relevant, ses vêtements humides et ses cheveux en bataille.

« Je l'espère, Sire. »

« Je vais aller me changer. Tenez-moi au courant de son état. Je repasserai dans l'après-midi. »

« Bien, Sire. Merci pour la baignoire. »

Le médecin inclina la tête et le Prince quitta le laboratoire.

La journée fut longue et ennuyeuse pour le jeune Prince. Le remplaçant qu'on avait mis à sa disposition, quand l'état de Merlin était venu aux oreilles du Roi, était plus qu'agaçant par sa perfection. George, puisque tel était son nom, avait le don d'anticiper tous les besoins de son maitre, ne se plaignait pas, n'était pas insolent ni maladroit et était doté d'un sens de l'humour plus que douteux. L'ennui personnifié en sommes. Las de ces simagrées, le blond décida d'aller prendre des nouvelles de son regretté serviteur. Gaïus l'accueillit avec un petit sourire qui fit s'envoler toutes ses inquiétudes. En effet, le jeune sorcier, attablé, dévorait littéralement son dîner. En apercevant Arthur, il stoppa tout mouvement et lui adressa un énorme sourire, les lèvres barbouillées de sauce. En cet instant, le Prince le trouva si mignon, qu'il en rougit presque, détournant vivement le regard.

« Je suis ravi que tu ailles mieux, Merlin. Doit-il encore se reposer ou peut-il reprendre ses fonctions demain ? » Demanda-t-il, plein de l'espoir de se débarrasser de George au plus vite, en se tournant vers le médecin.

« Je pense qu'une bonne nuit de sommeil sera suffisante. Il n'est peut-être pas bien gros, mais il se remet étonnamment vite. » Répondit Gaïus en faisant un discret clin d'œil à son protégé. La magie y était évidemment pour quelque chose, mais ça, le Prince n'en savait rien.

Le vieil homme s'excusa, la tournée de ses patients l'attendait et il quitta la pièce sans plus attendre, laissant les deux hommes seuls. Sans doute avait-il mieux à faire, mais le Prince décida de rester un moment, juste pour être sûr que l'autre allait vraiment bien, se persuada-t-il. Il s'installa donc en face du brun qui finissait son assiette. Sans plus réfléchir, quelque peu agacé par ses manières de roturiers, Arthur se saisit d'une serviette et essuya allègrement la bouche de son serviteur, qui en resta sans voix. Puis son geste devint plus doux, presqu'une caresse. Un nouveau sourire se dessina sous le tissu et le blond ne put s'empêcher d'y répondre.

« Tu nous as fait peur ce matin. »

« Pardonnez-moi d'être une constante source d'inquiétude, Sire. » Répondit Merlin ironiquement.

La main princière retomba sur la table, abandonnant l'étoffe souillée de sauce. Un malaise s'installa entre eux et Arthur se racla nerveusement la gorge.

« Je ferais mieux d'y aller. Je te donne ta soirée, mais soit à l'heure demain matin. » Sur ces mots, il se leva pour partir.

« Comptez sur moi, Arthur. Et merci pour votre aide, je ne l'oublierai pas. » Répondit Merlin à son maitre qui était déjà devant la porte.

« Bonne nuit, Merlin. » Dit simplement le blond, sans se retourner. Puis il sortit sans attendre une réponse.