A plusieurs kilomètres de là, Ben était toujours en pleine course. Sans armes mais confiant dans sa perception de nuit… et puis il était désormais en mesure de se défendre tout seul contre un Terminator, pour autant qu'il soit seul.
Il n'en revenait toujours pas de ses nouvelles performances. Il courait depuis plus de deux heures, vite, sans impression d'effort soutenu. La nuit était chaude et il transpirait quand-même un peu mais ne ressentait pas la fatigue musculaire. Toutes ses plaies étaient maintenant cicatrisées. Il avait eu le temps de remettre en place l'opercule de protection au sommet de son crâne et la peau s'était reformée par dessus.
Il se souvenait d'avoir donné l'instruction au véhicule de rouler vers le nord. Néanmoins il avait pu prendre n'importe quel chemin parmi les ruines. La chance lui sourit pourtant lorsqu'il découvrit le Humer à quelques mètres devant lui. Non camouflé, au milieu du chemin, cela lui sembla toutefois étrange. A l'intérieur, personne. Mais plus grave: un impact très net avait traversé le pare-brise avant, pourtant très épais et à l'abri des balles. Sans doute un projectile à pointe de kevlar ou même de coltan… Mary avait du vite comprendre que le blindage du véhicule ne suffirait plus à garantir sa sécurité. Elle avait du fuir à pieds. Il devait la retrouver. Si des robots étaient à ses trousses, elle était en grave danger.
A sa place, il aurait foncé sur les ruines et tenté de trouver des souterrains, des égouts, une bouche de métro… ou à l'inverse se cacher dans les étages des quelques tours encore debout qu'il voyait derrière lui. Qu'aurait-elle fait? Dans les égouts, elle était aveugle et rien ne garantissait qu'il n'y ait pas de surveillance souterraine… peut-être même des Hydrobots, et qui plus est dans une eau toxique. A l'inverse, dans les tours, elle pouvait surveiller par les fenêtres les mouvements des machines et profiter d'une occasion pour continuer sa route. L'inconvénient, c'est qu'elle ne pouvait pas s'enfuir si elle était découverte dans ces immeubles… à moins de se jeter du haut d'une tour… et puis elle était expérimentée et savait qu'il fallait agir à l'inverse de ce que les machines auraient fait à sa place… alors où chercher? Les machines, selon lui, allaient commencer à chercher dans les souterrains. Il privilégia donc dans un premier temps les étages des immeubles et rebroussa chemin pour y parvenir lui aussi.
Arrivé à proximité, il s'agenouilla pour scruter les environs, protégé par une palissade en béton. Aucun mouvement, aucune lumière. Il tendit l'oreille et n'entendit rien non plus. Il savait que les machines n'étaient pas très discrètes. Rien que le bruit de leurs pas… à moins qu'un Terminator revêtu d'une peau synthétique ne soit à sa recherche. Dans ce cas il pouvait être parfaitement silencieux. Ben choisit de ne pas considérer cette éventualité et grimpa dans le premier immeuble. Il n'était pas très grand, heureusement, mais il mit pourtant une demi-heure à l'explorer entièrement.
Dans le second, à mi-hauteur, il s'arrêta dans l'escalier car il avait cru entendre un faible bruit. Comme un objet lourd tombé à terre quelques étages au-dessus. Un arme? Celle de Mary? Elle n'avait pas pu porter la mitrailleuse du T1 jusqu'ici. Impossible! Beaucoup trop lourde.
Il avait pourtant l'impression que ça aurait pu être Mary. Il décida de monter encore quelques étages et de les explorer un par un. Un second petit bruit se fit entendre, bien plus faible, comme un froissement de tissu. Ben s'introduisit dans le couloir sombre et bénit une nouvelle fois sa vision infra-rouge. Cette fois il en était sûr, il avait entendu tousser. Il savait les machines capables de tendre un tel piège, au moins la gamme des 800 qui savait imiter à la perfection la voix humaine. Mais c'était peu probable. Il devait avoir affaire à un humain, peut-être blessé. Il poussa doucement une porte légère et jeta un rapide coup d'œil avant de se remettre immédiatement à couvert. Il avait distinctement vu une masse rouge (c'est à dire chaude) dans un recoin de la pièce. Ce ne pouvait donc être une machine. Il se risqua à chuchoter:
- B : Mary? C'est moi, Ben.
Il entendit un mouvement brusque et le bruit caractéristique d'un fusil mitrailleur qu'on armait. Elle avait du se remettre debout… ce qui signifiait qu'elle n'était pas trop blessée. Elle devait avoir peur du classique piège de l'imitation de la voix.
- B : je vais entrer. Je n'ai pas d'armes. Je vais mettre les mains sur la tête, vous verrez que je ne suis pas une machine.
Il entra doucement et vit Mary le tenir en joue, son fusil calé au creux de son épaule. La faible lune permit à Mary de constater qu'il s'agissait bien de lui. Elle se détendit et baissa son arme.
- M : bon Dieu, Ben, vous m'avez flanqué une de ces frousses! Pfouuuu… mais je suis heureuse de vous voir sain et sauf. Je dois confesser que je n'y croyais plus. Seul contre cinq T800. Comment avez-vous pu faire pour vous échapper?
- B : j'ai eu de la chance. La machine énorme au fond de l'entrepôt, vous vous souvenez? Elle était pilotée par une puce compatible avec mon système. J'ai fait la même chose qu'avec le Humer. J'ai failli y rester mais finalement j'ai réussi à fuir et même à anéantir toutes les machines du hangar. Une puissance de feu inimaginable, ce robot. Le jour où il sera fabriqué en série et utilisé contre nous, on va le sentir passer, vous pouvez me croire! Et vous, vous êtes blessée?
- M : rien de grave, heureusement. Le véhicule a rempli son office à merveille. Mais j'ai été stoppée par des tirs… particuliers. J'ai entendu un premier impact sur le bloc moteur. Je pense qu'une balle à pointe anti-char a du l'endommager. Il s'est arrêté. Et une autre balle a traversé la vitre avant. Elle m'était clairement destinée celle-là. Elle m'a frôlé une côté mais est ressortie avec peu de dégâts. Je saigne peu. Je me suis échappée immédiatement sans demander mon reste, et sans savoir s'il s'agissait de machines ou de résistants.
- B : vous permettez? Je préfère regarder.
- M : ça ira, Ben, j'en ai vu d'autres. Je sais que vous êtes médecin, mais je vous assure qu'il n'y a pas grand-chose.
- B : comme vous voudrez. Je ne voudrais pas que vous pensiez que je souhaite en profiter.
Ils sourirent tous les deux et décidèrent de rester là en attendant le jour, pour prendre un peu de repos.
- M : vos yeux… c'est assez flagrant maintenant dans l'obscurité… il y a comme un halo vert qui filtre de sous vos yeux.
- B : ma vision de nuit! Je peux l'activer et la désactiver mentalement… je suppose que ce sont les cellules infra-rouge implantées sous la pupille qui donnent cette lumière… à la manière des yeux rouges des Terminator. Un autre souvenirs de Skynet… que suis-je devenu, Mary?… Un cyborg! Un vrai cyborg! On nous en a parlé avant de partir dans les montagnes. Un modèle ultime d'infiltration… et c'est tombé sur moi… il était sur le point de réussir, Mary! C'est… inimaginable.
- M : vous vous y ferez, Ben. Et puis sans ça, nous ne serions pas ici à en discuter. Avouez que vos nouvelles performances nous ont plusieurs fois sauvé la vie, cette nuit.
Ben ne répondit pas. Il savait que Mary avait raison, mais se voir transformé de la sorte… il lui faudrait un peu de temps pour l'encaisser. Mais il y parviendrait. Mary avait raison, il s'y ferait. Avant de s'endormir, son esprit divagua vers ses amis. Derek, Kyle, Allison, John et Cameron. Où étaient-ils? Avaient-ils pu s'échapper eux aussi?
Dans les premiers contreforts de la chaîne montagneuse de San Gabriel, dominant Los Angeles, Kyle, John, Allison et Cameron avaient élu domicile sous une voûte rocheuse pour finir la nuit.
Malgré la fatigue, John n'arrivait pas à dormir et s'était redressé, assis sur sa couverture. Seul Kyle, épuisé de chagrin, respirait lentement à côté d'eux. Cameron, évidemment, qui avait arrêté d'essayer de dormir sur l'avis d'Allison, veillait debout juste à côté. Allison, quant à elle, essayait de trouver le sommeil et s'obligeait à fermer les yeux mais elle n'y parvenait pas non plus. Trop de stress, trop de tristesse, trop d'injustice. Verrait-elle donc tous ses proches disparaître les uns après les autres devant ses yeux? Elle se prenait à espérer qu'elle serait la prochaine. Au moins n'aurait-elle pas à endurer la perte de Kyle ou John… puisqu'il ne restait plus qu'eux à qui elle tenait vraiment.
Cameron, qui se retournait régulièrement, vit que John s'était redressé.
- C : tu devrais te reposer, John. Tu en as besoin.
- J : merde, Cameron. T'es toujours pas capable de comprendre qu'on peut pas s'endormir comme ça en claquant des doigts, si un truc nous tourmente?
Allison qui s'était redressée à son tour lui dit tout bas:
- A : ne sois pas trop dur avec elle. Evidemment qu'elle ne le comprend pas. Elle ne sait même pas ce que veut dire réellement dormir.
- J : hum… c'est vrai, t'as raison. Mais c'est chiant à la fin. Sous prétexte qu'elle n'en a pas besoin, elle se permet de nous rappeler nos faiblesses, comme pour nous rabaisser… moi aussi j'aimerais bien ne pas avoir besoin de dormir, c'est saoulant à la longue… [silence, réflexion et regrets…] bon, excuse-moi, Cameron, je suis fatigué. Tu as raison. Mais je n'arrive pas à dormir.
Cameron vint s'asseoir à côté de lui.
- C : ça ne fait rien, John, ce n'est pas grave. Et je ne cherche pas à te rabaisser. Qu'est-ce qui te tourmente tant que ça?... A part la mort de Derek.
- J : à part ça? Ben c'est déjà pas mal, non? C'est la deuxième fois que je le vois crever!
- C : oui, mais il y a autre-chose. Je te connais, John. A quoi tu penses?
- J : je suis paumé… avec le temps, je veux dire. Ça colle pas. Tout ça ne colle pas du tout. Apparemment, dans ce temps, Derek n'était pas encore parti dans le passé puisqu'il ne me connaissait pas. Et il est mort. Donc il ne pourra jamais y aller. Alors pourquoi je me souviens de lui en 2008? Tous ces souvenirs, tout ce qu'il a fait, toutes les interactions qu'il a eu avec moi, ma mère ou toi… on ne devrait plus s'en rappeler. Un nouveau passé aurait du se mettre automatiquement en place. Un passé sans lui. On l'aurait vécu et on l'aurait en mémoire. Au lieu de ça, j'ai toujours Derek en tête, bien présent. Quelque-chose cloche.
Cameron ne répondit pas. Elle semblait réfléchir à ce que John venait de dire.
- A : oui, c'est vrai. C'est bizarre. Mais tu sais, je me suis fait la même réflexion à mon sujet. Si j'en crois l'histoire de Cameron, notre coexistence est impossible. Elle a été créée à mon image et … maintenant que vous êtes dans… disons un autre futur que celui que Cameron a connu … comment est-elle encore là si moi je ne me suis pas fait capturer? Je veux dire, un autre futur s'est mis en place quand tu as décidé de ne pas suivre le cours normal du temps. Les actes du passé devraient conditionner ceux du futur. En fait, le futur d'où vient Cameron n'existe plus. Alors quelle probabilité y a-t-il que je me fasse de nouveau capturer dans un proche avenir, que Cameron soit conçue et qu'elle retourne dans le passé pour te protéger? Quelle chance y a-t-il que tout ce que tu as vécu depuis qu'elle est dans ta vie se passe exactement de la même façon à partir des évènements de maintenant? Et encore plus difficile à comprendre: si je ne me fais jamais capturer, comment Cameron pourra-t-elle être créée? Elle devrait disparaître… de la réalité et de nos esprits… C'est très compliqué. Je ne suis pas sûre que nous comprenions bien les mécanismes temporels.
Cameron qui n'avait rien dit jusqu'à présent se risqua à un commentaire.
- C : j'ai peut-être une explication… mais elle ne repose sur rien de concret. Ce qu'Allison vient de dire me fait penser à la théorie quantique. Une infinité de possibilités, toutes possibles en même temps, qui coexisteraient dans une infinité de mondes. Des mondes parallèles si vous voulez. Ce qui voudrait dire qu'une action du passé conditionne un futur, mais pas tous. A chaque choix, plusieurs possibilités, plusieurs nouveaux "monde" créés. Et nous, qui traversons le temps et perturbons ce qui normalement ne peut être visible pour un observateur qui ne change pas d'époque artificiellement, changerions en fait de réalité… et pas seulement d'époque. Comme une passerelle d'un monde à l'autre à chaque saut dans le temps. Nos souvenirs sont alors intacts car un acte dans un univers ne conditionne pas forcément tous les futurs. Ce qui voudrait dire que ce n'est pas parce que Derek Reese est mort cette nuit qu'il n'a pas quitté un jour un autre futur, un futur alternatif, pour venir en 2008. Et toi qui traverse le temps de façon "anormale", tu gardes son souvenir parce que le passé que tu viens de quitter n'a pas disparu. Tu l'as juste quitté. Il existe toujours. Enfin… c'est une possibilité, mais je ne sais pas si quelqu'un pourra le démontrer un jour.
- J : mais tu es un génie, Cameron! Ça expliquerait ce que je n'ai jamais compris à mon sujet. Cette boucle temporelle impossible à concevoir. Comment aurais-je pu envoyer mon propre père dans le futur alors qu'il était censé me concevoir! Impossible! Réfléchissez bien… ça me prend la tête depuis des années…
Tout à coup il réalisa qu'il venait de parler devant Allison. Elle tourna vivement la tête et la regarda incrédule.
- A : quoi? de quoi veux-tu parler?
J : merde, je voulais pas l'dire tout haut… enfin… devant toi.
- A : trop tard maintenant! De quoi tu parles? Ton père vient du futur? C'est quoi encore cette histoire?
- J : bon après tout, au point où on en est… mais promets-moi alors de ne rien dire.
- C : tu ne devrais pas, John. C'est dangereux.
- J : si tu as raison, on s'en fout maintenant, Cameron. Je peux très bien ne jamais envoyer mon père dans le passé et je continuerai quand-même à exister. D'ailleurs, dis-moi quelle genre de chance j'ai de l'envoyer exactement au moment où il est arrivé la première fois? Hein? Et lui, quelle chance a-t-il de reproduire exactement ce qui s'est passé… je veux dire…me concevoir exactement au même moment. Quelle chance y a-t-il que l'enfant qui naîtra de cette union soit John Connor? Tu veux que je parle plus technique? Quelle chance pour que ce soit exactement le bon spermato qui arrive le premier? Il y a des choses qui sont impossibles à reproduire. Impossibles. C'est impossible…. Tu ne me donnes pas de probabilité, cette fois?
- C : je ne sais pas, John. Il y a trop de paramètres.
- J : je ne te le fais pas dire, c'est incalculable! Même pour ton cerveau de compét! Mon père, c'est l'homme qui dort à côté de nous, Allison. C'est Kyle.
- A : t'es pas sérieux?
- J : on ne peut plus.
- A : Kyle est ton père? Mais… c'est de plus en plus fou cette histoire!
- C : c'est pourtant vrai.
- A : et… tu vas lui dire?
- J : non, je ne crois pas. Je ne sais pas pourquoi mais je sens que je ne dois pas.
John raconta un peu plus en détail ce que sa mère lui avait raconté de lui, leur rencontre… et Allison finit par être convaincue par ses explications, mais troublée comme jamais. Se pouvait-il que son ami de toujours soit en réalité le père du jeune homme qui lui faisait tourner la tête?
