Chapitre 7 : Bouillonnement

Merlin ne fut pas le seul à ne pas trouver le sommeil cette nuit-là. Arthur tourna et retourna les paroles de son serviteur, dans sa tête, pendant des heures. Il n'avait pas saisi grand-chose à cette histoire de destinée et de tout ce que le brun avait soi-disant fait pour le royaume. Mais il avait très bien compris le reste. Cela expliquait pas mal de choses en réalité. Étrangement, il n'était même pas fâché. Choqué était plus le mot. Une chose était sûre, celle-là, il ne l'avait pas vu venir. À vrai dire, il n'avait jamais réfléchi à la vie privée de son servant. Il ne s'était pas étonné une seule fois de ne jamais le voir accompagné ou intéressé par qui que ce soit. Avec le recule, ça lui semblait bizarre maintenant. Qu'est-ce qui avait bien pu le pousser à s'enticher de lui de la sorte ? Si Arthur était honnête avec lui-même, ce qu'il avait aperçu l'autre jour ne lui avait pas déplu. Et la vérité, c'est que son état plus que gênant de l'autre matin était en partie dû au regard brûlant de Merlin sur lui, qu'il avait surpris en se réveillant. Mais Arthur n'était pas homme à se remettre en question. Il savait que son père avait eu une jeunesse quelque peu débridée avant de connaitre sa femme, mais le jeune Prince avait des principes et n'avait jamais été partisan de profiter de son statut pour amadouer et profiter du corps des gens à son service. Il ne pouvait pas décemment être vu à la taverne avec certains chevaliers et de toute manière, les filles de joie n'étaient pas vraiment sa tasse de thé. Il s'était donc résigné à attendre son mariage prochain pour enfin goûter aux plaisirs de la chair. Il n'était pas innocent pour autant, loin s'en faut, mais sa ligne de conduite irréprochable, de ce côté-là, l'avait toujours tenu à l'écart du monde. Les seuls amis qu'il avait le droit d'avoir devaient être des nobles. Et encore, il ne devait pas en être trop proche, car le royaume n'était jamais à l'abri d'un coup d'État. Morgana avait été sa seule vraie compagnie depuis son enfance, mais voyant celle-ci comme une sœur, il ne lui avait jamais porté un intérêt autre qu'amical. En parlant d'elle, comment avait-il pu être aveugle au point de croire que le brun lui portait un quelconque intérêt ? En même temps, il avait l'impression qu'il gardait sans arrêt un œil sur elle pour une raison qui lui échappé. En attendant, qu'il le veuille ou non, il allait devoir régler cette histoire. Il ne pourrait pas supporter longtemps de faire comme s'il ne savait rien et regarder Merlin souffrir. Réfléchir maintenant à une manière d'aborder le sujet n'allait pas l'aider à dormir, mais il ne pouvait pas laisser trainer ça une journée de plus. Dès demain matin, ils auraient une discussion.

Le jour arriva trop vite au goût d'Arthur, mais Merlin, allégé d'un poids depuis qu'il s'était confié à Gaïus, entra dans la chambre d'assez bonne humeur. Il perdit cependant toute sa superbe en avisant le regard sombre et cerné du Prince, qui n'avait manifestement pas dormi.

« Vous avez une tête affreuse ce matin, Arthur. La chaleur est si insupportable que ça pour vous ? » Osa-t-il demander.

« Si seulement ce n'était que ça. » Fut la réponse énigmatique de blond.

Quelque peu perplexe de ne pas se faire rembarrer pour son manque de tact, le sorcier prit un air inquiet, posa le petit déjeuner sur la table et s'approcha du lit, où restait prostré son maitre.

« Quelque chose vous tracasse, Sire ? Je sais que ce ne sont pas mes affaires, mais sachez que vous pouvez m'en parler si vous en ressentez le besoin. »

Le Prince soupira lourdement.

« Ce sont plus tes affaires que les miennes justement. »

« Je ne vous suis pas. » Merlin était de plus en plus préoccupé par le discours incompréhensible du blond. Avait-il manqué un épisode ?

« Évidemment que tu ne me suis pas. Tu ne sais pas que je suis au courant. »

« Au courant de quoi, Arthur ? »

« Hier soir, je n'arrivais pas à dormir. Alors j'ai décidé d'aller demander un somnifère à Gaïus. »

Le brun pâli subitement. Il avait peur de comprendre.

« Je me suis donc rendu jusqu'à son laboratoire, mais une fois devant la porte, j'ai entendu que vous étiez en grande discussion. J'allais frapper quand j'ai compris que vous parliez de moi et… »

« Qu'avez-vous entendu au juste ? » Questionna brusquement Merlin.

« Des choses que j'aurais préféré ignorer. »

« Vous les auriez ignorés si vous n'écoutiez pas aux portes ! » Hurla presque le sorcier, indigné.

« Je ne te permets pas d'élever le ton devant moi, Merlin ! Rappelle-toi où est ta place. Ce château est mien et tout ce qui s'y passe me regarde ! Je n'ai pas à me justifier de m'être trouvé là ! » Répondit-il fermement.

« Ne vous inquiétez pas, Sire. Je sais parfaitement où est ma place. Maintenant, avec votre permission, je vais vous laisser vous restaurer. Gaïus a besoin de moi ce matin. » Répliqua froidement le brun, blessé, en se dirigeant vers la sortie.

« Une dernière chose. Peu importe la manière, mais débrouille-toi pour que cela cesse. »

Dos au Prince, une main sur la poignée, le brun préféra ne pas répondre et sortir de la pièce.

La porte n'était pas encore refermée qu'Arthur regrettait déjà de s'être emporté. Il s'en voulait de lui reprocher ses sentiments comme s'il y pouvait quelque chose. Il était trop sous tension pour réfléchir convenablement. Quand Merlin reviendrait pour l'heure du déjeuner, il ferait une chose qui n'était pas dans ses habitudes. Il s'excuserait. Il avait beau ne jamais être tombé amoureux lui-même, il savait à quel point cela pouvait s'abattre sur vous, telle la foudre, sans qu'on n'y puisse rien. Il attendit donc patiemment le retour de son servant tout en vaquant à ses obligations.

Merlin, lui, n'avait en réalité rien à faire pour Gaïus. C'était la seule excuse qu'il avait trouvée pour fuir sans en avoir l'air. C'est ainsi qu'il se retrouva seul dans le laboratoire, attendant le retour de son mentor en se rongeant les ongles plus que jamais. C'est dans cet état que le retrouva le vieil homme, une heure plus tard.

« Merlin ? Tu n'es pas avec Arthur ce matin ? » Questionna-t-il, surpris de le découvrir là.

« Il sait tout, Gaïus. » Annonça platement le sorcier. Ne pensant pas que ses paroles pourraient être mal interprétées.

« Tout ? Comment ça tout ? Il t'a vu faire de la magie ? » Demanda le médecin, au bord de la panique.

« Quoi ? Non ! Tout va bien de ce côté-là. Mais Arthur était venu chercher une potion pour dormir hier soir. Et… »

« Et ? » L'incita-t-il à continuer, se remettant de ses émotions.

« Et il nous a entendu parler, Gaïus ! »

« Oh… » Le vieil homme resta sans voix.

« Oui, oh ! Et tu penses bien qu'il l'a mal pris. Je me suis fait envoyer paitre en beauté et il m'a parfaitement rappelé où était ma place. Monsieur le Prince veut que cela cesse ! Comme si je pouvais décider de quoi que ce soit ! Comme si je contrôlais…ça ! »

Le brun s'était levé durant sa tirade, agitant les bras dans tous les sens pour appuyer ses propos. Son mentor le regardait sans savoir quoi dire. Il ne s'attendait pas à ce qu'Arthur accueil la chose avec une grande joie, mais tout de même. Cela ne lui ressemblait pas d'être aussi blessant.

« Calme-toi, Merlin. Écoute, le connaissant, il ne pensait pas ce qu'il disait. La colère et la peur nous font parfois dire et faire des choses que l'ont regrette ensuite. Attends au moins la fin de la journée. Tu pourrais être surpris. »

Le jeune homme se rassit et soupira lourdement.

« Au moins pour ce matin, si on te demande où je suis, tu peux dire que tu m'as envoyé chercher des plantes dans la forêt ? S'il te plaît, Gaïus. J'ai vraiment besoin de quelques heures pour me calmer. »

« Bien sûr. Va dans ta chambre te reposer. Il fait bien trop chaud pour s'agiter ainsi. »

Son protégé lui fit un maigre sourire en guise de remerciement et monta les quelques marches qui le séparaient de son lit, d'un pas lourd.