Chapitre 10 : Brûlure
Arthur fulminait. Il parcourrait les couloirs du château d'un pas rageur, sans but précis, uniquement vêtu d'un pantalon en toile et une tunique qu'il avait eue la présence d'esprit d'attraper avant de fuir sa chambre. Si son père le croisait habillé de la sorte, il allait en prendre pour son grade. Surtout qu'il n'avait aucune explication valable à fournir. C'est pour cette raison qu'il se réfugia dans une pièce vide, donnant à Merlin le temps de quitter les lieux. Au bout de quelques longues minutes, il revint sur ses pas en priant pour que le brun soit allé se réfugier chez Gaïus. Il poussa la porte de sa chambre et fut soulagé de la trouver vide. Il put enfin laisser libre court à sa rage. En peu de temps, ses affaires furent aussi en désordre que ses idées. Qu'est-ce qu'il lui avait pris, bon sang ! Il pensait le problème réglé ! Il pensait... il se mentait à lui-même. Et ce constat n'arrangea pas son humeur. Alertés par le bruit, les grades en poste dans le couloir allèrent prestement chercher Sir Leon, n'étant pas sûr eux-mêmes de la marche à suivre. Le chevalier, qui accourut le plus vite possible, le trouva à genou par terre, en sueur, au milieu d'une pagaille incommensurable. Il ordonna aux gardes de sortir et de ne laisser entrer personne. Il s'approcha prudemment du Prince, visiblement confus.
« Arthur ? C'est Leon. Que c'est-il passé ? » Demanda-t-il.
Le jeune homme leva vers lui un regard indescriptible et le chevalier compris qu'il ne parlerait pas maintenant. Il l'aida donc à rejoindre son lit. Une fois le Prince installait, il se dirigea vers la sortie.
« Deux gardes vont rester devant votre porte. Ils veilleront à ce qu'on ne vous dérange pas. Je vais de ce pas vous faire porter pâle. Quand vous serez près à en parler, sachez que je suis là, Sire. Je peux faire venir Gaïus si vous le souhaitez. »
Pour toute réponse, Arthur secoua la tête de gauche à droite.
« Bien. Je vais au moins demander à Merlin de ranger tout ça. »
« Non ! »
Le chevalier sursauta. Le Prince se reprit.
« Non. N'importe qui, mais pas lui. »
« Très bien, Arthur. Comme vous voudrez. Je m'occupe de tout. Reposez-vous. Je viendrai prendre de vos nouvelles plus tard. » Répondit Leon, sans poser plus de questions.
« Merci, Leon. »
Le plus âgé s'inclina respectueusement et sortit de la pièce, laissant le Prince seul avec ses tourments.
Merlin, de son côté, ne s'était pas réfugié chez Gaïus, comme l'avais présumé Arthur. Non, il était dans un endroit où personne ne viendrait le chercher, pour le moment. Dans cette clairière isolée, pas si loin du château, mais à l'abri des regards. Et comme à chaque fois qu'il s'y rendait, il appela le seul être sur Terre capable de le comprendre pleinement. Levant la tête vers le ciel, offrant son visage au soleil implacable, il convoqua Kilgharrah, dans celle langue ancestrale qu'est celle des Dragons. Puis il patienta. Il se demandait si son ami était loin de Camelot, quand un bruit l'aile attira son attention. La créature majestueuse atterrit avec grâce sur la surface herbeuse et inclina son immense tête en guise de salut.
« Bonjour, jeune sorcier. Que ce passe-t-il ? »
Il sentait la détresse profonde de son jeune maître, à travers leur lien. Mais il savait aussi qu'Arthur n'était en danger de mort imminent. Alors, il patienta, observant l'humain qui avait manifestement du mal à trouver ses mots. Le brun s'assit finalement sur un rocher et lui raconta toute l'histoire depuis le début. Kilgharrah ne fut nullement surpris. Il était un Dragon, et comme tous ceux de son espèce avant lui, il détenait tous les secrets du passé et du futur. Et les destinées du futur roi d'Albion et du jeune sorcier étaient liées, de toutes les manières qui soient. Comme tous les Dragons, il parlait toujours par énigmes. Cela laissait à son maitre un certain libre-arbitre. Il pourrait aussi bien lui exposer les faits clairement, comme ils se produiraient quoiqu'il fasse. Mais il n'aurait pas tiré toutes ses leçons de ses erreurs, s'il l'avait fait. Il s'était donc bien garder de préciser tout ce qu'être « les deux faces d'une même pièce » impliquait. Mais le jeune humain se tournait de nouveau vers lui pour avoir des réponses qu'il ne pouvait lui fournir que partiellement. Il accéda tout de même à sa requête et lui révéla enfin que son âme et celle d'Arthur étaient également unies de cette manière. Il lui reprocha longuement de lui avoir caché cette information, mais la colère du jeune homme n'était pas vraiment dirigée vers lui. Il en voulait à Arthur, il s'en voulait à lui-même, il en voulait au destin. Petit à petit, il se calma et pour la première fois, Kilgharrah fit un geste affectueux envers son maitre. Il approcha son imposant museau du visage du jeune homme, qui comprit l'intention et referma comme il put ses maigres bras autour de sa majestueuse tête. Il ferma ses yeux bleus et posa sa joue contre les écailles brillantes. Ils restèrent là longuement, la créature, dernière de son espèce, partageant la peine du dernier Maître des Dragons sur cette terre.
Une fois son ami repartit, Merlin se décida à rentrer au château. Il ne retournerait pas voir Arthur tant que celui-ci ne le convoquerait pas. Il en avait marre d'être toujours celui qui faisait des efforts. Il savait qu'il était un peu de mauvaise foi, au fond. Le Prince était tout de même revenu vers lui la semaine dernière. Il l'avait de nouveau accepté dans son sillage malgré ce qu'il avait découvert. Mais en réalité, Merlin était loin de se douter que la moindre réciprocité de la part du blond était possible. Force lui était de constater qu'il s'était lourdement trompé. Ce baiser expliquait pas mal de choses en réalité. Les regards ambigus qu'il avait interceptés par le passé, ses mains qui s'attardaient trop longtemps sur lui. Mais aussi sa colère, parfois. Surement dû au fait que leur idylle était de l'ordre de l'impossible. Trop de barrières entre eux. Il n'y avait pas que la différence de rangs. La véritable nature du jeune sorcier devait rester secrète et pour cela il devait continuer à mentir. On ne pouvait pas bâtir une relation sur un si gros mensonge. Si Arthur le découvrait, au mieux il le bannirait dans le plus grand secret, au pire il le dénoncerait au Roi qui le condamnerait à mort. De plus, Arthur n'était pas n'importe quel noble. Le Prince héritier de Camelot ne pouvait décemment pas avoir une liaison avec une personne issue d'une classe inférieure et encore moins un homme. Mais d'un autre côté, Kilgharrah semblait croire que cela faisait également partie de leur destin commun. Devait-il alors garder espoir et croire que ce qui doit arriver, arrivera quelque soient les obstacles que ce monde obtus jettera sur leur route. Il était tellement facile de se laisser aller à avoir la foi. Merlin soupira de dépit quand les portes du château s'offrir à sa vue. Il se rendit au laboratoire de Gaïus, pour voir si le vieil homme avait du travail pour lui. Il ne savait pas s'il devait lui parler du baiser. Il aviserait une fois en face de son mentor.
Arthur, de son côté, remettait toute son existence en question. Il renonçait, au fil des heures, à l'idée d'être heureux s'il se pliait à ce qu'on attendait de lui. Ce baiser, quoique bref et empreint de désespoir, avait été le plus intense de sa courte vie. Pas qu'il y en eut beaucoup et aucun n'avait été dicté par autre chose que de la curiosité. Mais Merlin était différent. Ils étaient tous les deux des écorchés vifs, rongés par la solitude et la perte d'êtres chers. Le brun, énigmatique, était un être à fleur de peau, semblant parfois sur le point de dire quelque chose, pour se raviser ensuite. C'est ce mystère qui attirait le Prince, comme une flamme dont il ne faut pas trop s'approcher. Et il avait fini, immanquablement, par s'y brûler. Ils devaient absolument avoir une conversation, une bonne fois pour toute. Mettre les choses à plat, s'ouvrir complètement. Plus de secret, plus de non-dit. Oui, il irait le chercher, où qu'il se soit caché, pour lui dire enfin ce qu'il avait sur le cœur. Il se leva, plus déterminé que jamais, s'habilla, remit de l'ordre dans ses cheveux et se prépara à sortir. Quand soudain, le bruit assourdissant du tocsin fit vibrer les murs du château.
