Chapitre 12 : Feu
Le Prince se précipita dans la cour du château, suivit de près par son valet et le médecin. La pluie avait cessé entre-temps et le vieil homme les quitta presque immédiatement pour secourir les premiers blessés. Les gardes de Camelot défendaient les fortifications contre l'attaque d'une armée, sur laquelle Arthur reconnut tout de suite les couleurs de Cenred. Pour une raison encore inconnue, les chevaliers semblaient en grande difficulté, comme dépassé, alors qu'ils étaient pourtant grandement entrainés à ce genre de situation. Puis le blond fit soudainement le rapprochement avec les révélations de Merlin sur Morgana. La magie, bien sûr, était la cause la plus probable de leur mise en échec. Le Prince et son serviteur s'entre regardèrent, partageant la même pensée. Cette bataille était perdue d'avance.
Le blond se mit alors en action. Il sonna la retraite dans la citadelle et ordonna qu'on mette le Roi en lieu sûr. Les deux sorcières ne devaient pas mettre la main sur lui. C'était sa priorité. Tandis que tout le monde se retirait, il prit avec lui ses meilleurs hommes pour barricader la porte de la tour qui serait, il le savait, il rempart dérisoire face à la menace. Merlin insista pour rester à ses côtés, plus inquiet que jamais pour la suite des évènements. Mais contre toutes attentes, une fois les troupes retiraient, un lourd silence tomba. Il sembla s'éterniser quand finalement, une voix trop connue retentit dans la nuit.
« Arthur ! Je sais que tu m'entends ! Viens donc accueillir ta sœur comme il se doit ! »
La provocation résonna fortement dans la cour du château. À l'intérieur, le Prince retint sa respiration. S'il l'ignorait, elle prendrait la citadelle de force et s'il se montrait, il allait vers une mort certaine. Son regard croisa les yeux céruléens du brun, emplis de la même inquiétude. Merlin. Toujours présent, toujours courageux, presque suicidaire dans ses actions. Il était sa force, son pilier, il s'en rendait compte maintenant. Sa main, glacée, effleura la sienne, lui redonnant la force qui lui manquait. Il n'était pas seul. D'un geste déterminé, il ouvrit les lourds battants et s'avança sur les pavés trempés de pluie. Stoppant net sa progression, il embrassa la scène du regard. Son rêve, sa vision, il le savait maintenant, prenait vie devant lui. Les remparts étaient en feu et au centre de ce cauchemar, se tenait Morgana, encapuchonnée sous une lourde cape rouge sang. Et comme dans son songe, Merlin se tenait à sa droite. Il le regarda, s'attendant à revoir cet éclat doré dans ses yeux, mais à la place, il fut choqué quand le brun prit la parole.
« Pourquoi, Morgana ? Pourquoi en venir à de telles extrémités ? Pourquoi ne pas croire en Arthur et en des jours meilleurs où la magie sera de nouveau reconnue pour ce qu'elle est réellement ? »
Le jeune sorcier savait son sort scellé. Maintenant, quoi qu'il advienne, il devait jouer cartes sur table, il en était certain.
« Arthur est comme Uther, il hait la magie ! C'est mon destin de monter sur le trône et de rétablir les injustices ! Il est grand temps que quelqu'un agisse et je prendrais ce qui me revient de droit par la force s'il le faut ! » Furent les paroles pleines de colère de la sorcière.
Arthur regarda les deux protagonistes sans vraiment saisir les aboutissements de leur échange verbal surréaliste. Il comprenait à présent les motivations de la brune. Mais, la raison pour laquelle Merlin semblait persuadé qu'il réhabiliterait la sorcellerie une fois Roi, lui échappé totalement. Pourquoi le ferait-il ? N'avait-elle pas provoqué assez de malheurs dans sa vie ? N'avait-il pas croisé que la route de magiciens qui avaient voulu attenter à sa vie ou à celle de son père ? Il n'y avait eu que les druides pacifistes pour le faire quelques fois douter de son jugement, comme la nuit où il avait ramené le jeune Mordred auprès des siens. Mais l'heure n'était pas aux explications. Il n'avait toujours pas prononcé un mot et il ne comptait pas laisser le brun s'exprimer à sa place encore longtemps.
« Il a raison. Personne ne t'a jamais voulu de mal ici ! »
« Dis ça à celui qui m'a empoisonné ! » Riposta Morgana en regardant Merlin.
« De quoi parle-t-elle ? » Questionna le Prince, abasourdit.
« Je n'avais pas le choix ! » Se défendit immédiatement l'accusé. « Quand Morgause a jeté ce sort sur le château et que tout le monde dormait sauf elle. Ce n'était pas un hasard si elle était réveillée ! Elles étaient de mèche toutes les deux ! Et je devais la tuer pour lever le sortilège ! C'était le seul moyen et ça m'en a coûté de le faire ! »
« Pourquoi n'as-tu rien dit, bon sang ! » Enragea Arthur.
« Parce qu'ensuite elle a disparu pendant une année ! Et je ne voyais pas l'intérêt d'ajouter cela à votre peine. De plus il aurait fallu que j'avoue ce que je savais sur elle et personne ne m'aurait cru. »
Devant avouer que le jeune homme avait raison, le blond tourna de nouveau sa colère contre sa demi-sœur.
« Tu prévoyais donc déjà de renverser le pouvoir à cette époque ? Je te faisais confiance ! Je croyais que nous étions proches toi et moi ! Mais cela fait bien longtemps que nous sommes devenus des étrangers, je m'en rends compte à présent. » Constata-t-il. Mais écoutant le maigre espoir qu'il restait de rétablir la paix il reprit la parole.
« Il n'est pas trop tard, Morgana. Je t'en prie, reprends tes esprits ! Merlin m'a tout expliqué ! Je sais que tu n'as pas choisi d'être ce que tu es. Je parlerai au Roi, il fera une exception pour toi ! Il tient trop à toi pour te mettre à mort ! Crois-moi ! »
Mais la brune rejeta sa proposition.
« Je ne veux pas qu'il fasse une exception pour moi ! J'ai déjà trop souffert de voir mourir les miens ! Il faut que cela cesse et je serai celle qui mettra fin à cette tyrannie ! »
Sur ces mots elle psalmodia un sort et le sol se mit à trembler violemment, mettant à mal les fondations. Les blocs de pierre tombèrent des remparts et des cris de panique leur parvinrent de toutes parts. Les flammes redoublèrent d'intensité et Arthur recula pour se mettre à l'abri.
Merlin était face au choix le plus difficile de sa vie. S'il ne faisait rien, ça finirait dans un bain de sang. Il tenta une dernière fois de raisonner celle qui fut son amie.
« Arrête Morgana ! Je… »
« Tu quoi ? » Ricana la brune.
Il prit alors sa décision.
« Je ne te laisserai pas faire ! » Répliqua-t-il d'un ton déterminé.
« Et tu compte faire quoi exactement ? Pauvre fou ! Personne ne peut rien contre mon pouvoir ! »
Une lueur de folie brillée dans ses yeux et le jeune homme prit conscience qu'il l'avait définitivement perdu.
« Je te laisse une dernière chance de partir sans dommage. » Annonça-t-il, résigné.
Morgana le regarda sans comprendre.
« Merlin ! À quoi joues-tu ? Tu veux mourir ? » Lui cria le Prince par-dessus le vacarme ambiant.
Mais il fit comme s'il ne l'avait pas entendu. Le cœur battant à lui faire mal, il s'avança vers la sorcière, qui l'observait de manière incrédule.
« Part. Et ne revient pas, Morgana. »
« Jamais ! » Hurla-t-elle dans le vent glacial de la nuit.
« Alors tu ne me laisses pas le choix. » Furent les dernières paroles de Merlin.
Ensuite tout se passa très vite. Sous le regard halluciné du Prince, son serviteur leva la main vers la brune puis sa voix profonde et grave entonna une incantation dans un langage qu'il ne comprenait pas. Ses yeux s'illuminèrent d'or, comme dans son rêve. Morgana fut projetée dans les airs, une dizaine de mètres plus loin et la terre cessa immédiatement de vibrer. Elle alla s'écraser violemment contre un mur mais contre toutes probabilités, se releva.
« Tu es… Qui es-tu ? » Demanda-t-elle péniblement.
Le brun, la rejoignant en quelques enjambées, lui répondit d'une voix forte.
« Les druides m'appellent Emrys. Et je suis né pour protéger Arthur et veiller à ce qu'il monte sur le trône. Je suis sa destinée et il est la mienne. Les deux faces d'une même pièce. Son destin est de devenir le plus grand Roi que cette terre est portée et de réunifier Albion. Et je ne laisserai personne se mettre en travers de son chemin. Je veille sur lui depuis que je suis ici et je continuerai. »
La peur dominait clairement, à présent, dans le regard de Morgana. Elle avait déjà entendu ce nom. Durant son bref séjour chez les druides, on lui avait vaguement parlé d'un Emrys. Sans pour autant lui dire qu'il était à Camelot et surtout, qu'elle le connaissait très bien. Ils l'avaient évoqué comme étant, d'après leurs légendes, le plus grand enchanteur de tous les temps, aux pouvoirs sans limite. Si ce que prétendait Merlin était vrai, alors elle n'avait aucune chance d'en réchapper. Et ce même si Morgause venait à son aide. Pour le bien de sa sœur et sa propre survie, il était plus sage de battre en retraite. Mais sa haine reprit le dessus. Prenant son ennemi par surprise, elle l'envoya s'écraser aux pieds d'Arthur, d'un sort. Se relevant péniblement, du sang s'écoulant de ses lèvres, le brun n'eut même pas un regard pour le Prince qui se tenait là, incapable de faire un geste vers celui qu'il croyait connaitre. Le jeune sorcier ne voyait que Morgana, ses immenses yeux verts brûlants de colère, sa longue chevelure noire flottant au vent, sa capuche ayant chu dans son dos. Se redressant de toute sa hauteur, il lui fit de nouveau face. Mais la sorcière n'était pas restée inactive. Hurlant ses ordres, l'armée de Cenred envahit de nouveau la cour, son chef et Morgause en tête. Arthur, se remettant en mouvement, appela ses chevaliers au combat. Bientôt une lutte acharnée prit place dans l'enceinte du château. Mais les soldats ennemis, portés par la magie des deux sorcières, prirent vite le dessus. Surpassé par le nombre et l'ampleur de la catastrophe, craignant, à raison, pour la vie de son Prince, Merlin prit une autre décision qui allait sceller un peu plus son sort. Levant son visage vers le ciel, et priant de toutes ses forces pour qu'il soit dans les alentours, il convoqua Kilgharrah. Devant le regard choqué du blond qui cessa tous mouvements pour l'observer psalmodier vers les étoiles, il se dit que foutu pour foutu, autant sortir le grand jeu. Le grand Dragon ne se fit pas désirer longtemps. Son corps massif cacha la Lune et recouvrit la cour de son ombre immense. Tous les regards se levèrent alors vers lui et des hurlements de terreur retentirent. Les hommes de Cenred tentèrent de s'enfuir, mais sans succès. Ils furent bien vite la cible première de la créature, condamnés par les flammes qu'il cracha sur eux. Les survivants prirent la fuite, suivit de près par Morgana et Morgause, qui renoncèrent à renverser le royaume pour cette fois. Le dragon se posa alors doucement au milieu de la place et un silence mort s'abattit sur le château.
