Et effectivement Cameron avait quitté la base dans la nuit. Ben avait vu juste.
Elle se dirigeait vers l'usine de montage désaffectée des T800, prenant bien soin de ne pas se faire repérer, silencieuse dans la nuit.
Cameron, depuis le temps qu'elle "portait" cette peau, était habituée à son reflet dans les vitres ou les miroirs, même si elle n'avait jamais oublié ce qu'elle était au fond… sauf une fois.
Avant de quitter la base, elle était passée par hasard devant des sanitaires d'où elle avait aperçu son reflet dans une glace. Elle avait été frappée par sa physionomie. Elle comprenait donc parfaitement la réaction de John, le choc que cela avait produit sur lui.
Le regard qu'il avait porté sur elle, dès qu'elle s'était relevée de la combustion de sa peau dans le garage… ce regard était gravé comme au fer rouge dans sa mémoire. Elle ne pensait qu'à ça. Ce regard! Ses grands yeux ouverts dans la surprise, l'effarement. Elle avait cru y lire comme du dégoût pour ce qu'elle était devenue. De la répugnance.
Elle s'était régulièrement demandé durant leur vie avec Sarah et Derek comment John l'aurait regardée avec une autre peau, ou même sans rien. Elle avait aujourd'hui sa réponse, et aurait préféré ne jamais le savoir.
Cameron était perdue et ne savait plus quoi faire. Elle s'était tout naturellement dirigée vers le seul endroit où elle pouvait espérer retrouver son ancien aspect… mais rien n'était moins sûr. Lorsqu'elle avait été réparée par John Henry quelques jours plus tôt, sa peau n'avait pas été retirée mais simplement incisée pour permettre le remplacement de certaines pièces.
En outre, elle n'avait pas supervisé les différentes opérations. Seul JH savait ce qu'il fallait faire. Elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle ferait là-bas une fois arrivée. Mais elle voulait essayer quand-même. Ne pas avoir de programmation bien précise, pas de mission à exécuter comme les autres machines était parfois un lourd fardeau pour lequel elle n'avait pas été conçue.
Lorsque John était mort, son John, le leader de la résistance, elle s'était fixé elle-même la mission de le protéger dans le passé et de tout faire pour éviter que les choses se reproduisent à l'identique. Mais le cours des évènements avait largement dépassé ses espérances et les choses avaient changé bien plus que ce qu'elle avait prévu. John n'était plus le chef des résistants et… à l'évidence, il n'était plus "son" John.
Il n'y avait plus aucun doute sur les sentiments qu'il éprouvait pour Allison. Qui était-elle de toute façon pour avoir osé espérer rivaliser avec Allison? Un robot, une machine faite de métal et de circuits électroniques. Un Terminator décharné au visage semblable à celui d'un mort.
Tout en marchant elle se passa la main sur ce masque lugubre. Arrivée au complexe, elle resta immobile, debout, interdite. A quoi bon? A quoi bon essayer de ressembler à Allison? Pour quoi faire? Après tout sa mission était une réussite. John subirait peu vraisemblablement le sort tragique qu'elle lui connaissait… et jusque là elle l'avait protégé. Serait-elle de nouveau capable de se fixer elle-même une autre mission? Le voulait-elle? Ce qu'elle voulait, elle ne pouvait l'obtenir, pas toute seule en tout cas.
Alors comme elle ne pouvait s'auto-terminer, sans même chercher à savoir si elle aurait pu se recréer une enveloppe corporelle, elle se mit en veille, sans penser à rien d'autre, aux conséquences, ni au temps pendant lequel elle resterait ainsi inactive.
A la base, les blessures se pensaient doucement. La vie se réorganisait. Le retour de quelques troupes à leur QG avait fait beaucoup de bien à la communauté qui avait du mal à encaisser de si lourdes pertes, et cette fois-ci chez eux, dans leur abri. C'était la preuve que Skynet gagnait du terrain. Jamais encore cette base n'avait été attaquée. C'était une première. Et les habitants qui avaient finis par croire leur habitat imprenable, avaient vite déchanté après cette attaque meurtrière. Le moral commençait tout juste à remonter, très doucement, au fur et à mesure que l'effectif grandissait par le retour des équipes en missions. John et ses amis n'avaient encore averti personne de leur plan. Trop de risque.
Allison s'était peu à peu remise et aidait maintenant John à coupler les circuits de John Henry à un ordinateur puissant. Puisque la connectique classique d'un T800 ne semblait pas fonctionner, John avait simplement pensé à réinsérer la puce dans la tête de JH et à travailler à partir de là.
Leur lieu de travail avait donc drôle allure avec la tête de l'IA posée à même la table, un réseau de fils sortant du cou et du haut du crâne. Il n'était pas question d'essayer d'entrer dans la programmation, comme avec le T800 dans leur ancienne base. John savait que JH était infiniment plus complexe et qu'il n'y aurait rien compris. Il fallait juste qu'il puisse réactiver son système, autrement dit trouver où l'explosion avait causé des dommages. Mais dans ces circuits informatiques miniaturisés à l'extrême, la tâche était ardue.
L'aide de Cameron aurait été la bienvenue. Ben le savait et reprochait toujours intérieurement à John de ne pas montrer d'inquiétude particulière. Mais devant le bonheur qu'il semblait éprouver avec Allison, il n'osa rien dire. Il n'était pas son père et après tout, John avait bien le droit à un peu de bonheur lui aussi. Il était humain et ne pouvait pas tenir dans le chagrin constant.
Il n'avait jamais connu son père, qui était mort pour sa mère… et pour lui. Mais après tout, beaucoup d'enfants ne connaissaient pas l'un de leurs parents, voire les deux. Seulement, d'après ce que John lui avait raconté, il avait aussi perdu celui qu'il avait considéré comme son beau-père. Lui aussi était mort pour lui. Ensuite il y avait eu cette fille, cette Riley dont il lui avait également parlé. Morte également. Et puis il y avait eu Derek. Il lui avait raconté leur échange à ce propos. Enfin sa mère dont il se reprochait toujours de l'avoir "abandonnée". Et pour finir, il n'arrivait pas jusqu'à tout récemment à se défaire des sentiments qu'il avait pour une androïde, certes attachante et séduisante, mais tellement déconcertante… non, il ne pouvait décemment pas continuer à l'accabler de reproches. Il fallait le laisser un peu tranquille et lui laisser du temps pour découvrir Allison, qui se remettait à peine.
Alors qu'il se faisait ces réflexions, debout, une épaule appuyée contre l'encadrement de la porte, en regardant dans le vague le travail de John, il remarqua que 3 jours entiers s'étaient écoulés depuis le départ de Cameron. Pourtant la chaîne de montage n'était pas très éloignée… quelques heures de marche, tout au plus. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien fabriquer? Avait-elle été interceptée par Skynet… ou même détruite? Ben calcula rapidement qu'il pouvait recommencer cette nuit ce qu'il avait fait pour retrouver la lettre de Sarah, sans que personne ne s'en rende compte.
S'il l'avait dit, chacun l'en aurait dissuadé. Et il ne voulait pas dépenser son énergie à essayer de convaincre.
Il se décida aussitôt.
Ses nouvelles capacités lui permettraient d'avancer rapidement et en toute discrétion. Vers minuit, il quitta la base vêtu d'une combinaison noire et d'un équipement léger. Pas question de jouer au cow-boy s'il rencontrait une patrouille de machines. Il ferait tout pour les éviter. Mais il ne ferait pas de cadeau s'il était forcé de se battre.
La nuit était douce et sans vent. Il filait dans la pénombre comme une panthère, tous les sens aux aguets. Le calme qui l'entourait était apaisant, il se sentait en forme et ne faiblissait pas alors qu'il courait à vive allure, sautant par-dessus les décombres, évitant les trous. Tout autre homme aurait déjà du ralentir sa course, essoufflé par cet effort soutenu. Mais Ben profitait pleinement du bienfait de ses nanomachines. Il riait intérieurement de la rage que devait éprouver Skynet, s'il en était capable, de lui avoir fait un si beau cadeau, et surtout si utile.
Il arriva rapidement au site de montage des robots. Il stoppa un peu avant, et accroupis derrière une bloc de béton, parcourut les environs en zoomant comme avec des jumelles pour s'assurer que le calme n'était pas trompeur. Rassuré, il se faufila sans un bruit entre les débris qui le séparaient de l'intérieur du complexe. Il tomba tout de suite sur une silhouette dans un recoin, debout et immobile. Ben se contracta et se prépara à attaquer. La machine l'avait forcément vu. Pourtant en regardant mieux, il vit qu'elle lui faisait face… et ses yeux étaient éteints. Bizarre. Cameron! C'était elle, aucun doute. Jamais il n'avait vu d'autre Terminator de petite taille. Ben s'approcha doucement en passant sa main devant ses yeux… rien. Alors il chuchota:
- B : Cameron… c'est moi, Ben. Je suis venu te chercher. Qu'est-ce qui s'est passé ici?
Mais elle ne répondit pas. "Merde, qu'est qu'elle a bien pu fabriquer, ici? J'espère que j'arrive pas trop tard… si je dois la porter en plus, on va mettre une plombe à rentrer!"
Ben tenta de la secouer un peu et au bout de quelques secondes, les yeux rouges se rallumèrent, et la tête pivota doucement vers lui.
- C : Ben? Que fais-tu là?
- B : à ton avis?
- C : tu n'aurais pas du, Ben. Je ne vous suis plus utile, là-bas.
- B : c'est ce que tu penses?
- C : oui.
- B : et si on pense tous le contraire, peut-on supposer que ce soit toi qui te trompes?
- C : je suppose. Mais je ne vois pas en quoi.
- B : en tout ce qu'un résistant peut faire pour aider ses semblables, et toi tu abats le boulot de dix hommes. Et puis… la joie que nous avons à t'avoir à nos côtés.
- C : ce n'est pas drôle, Ben.
- B : qui te dit que je fais de l'humour? Tu nous manques et on s'inquiétait pour toi.
- C : pas tout le monde, je crois.
- B : pas la peine de rester évasive, je sais de qui tu parles. Mais tu te trompes. John tient toujours énormément à toi. Il me l'a dit. Et je le crois. J'en suis convaincu. Simplement… il découvre Allison et personne ne peut lui en faire le reproche. Ça ne veut pas dire qu'il te renie.
- C : tu n'as pas vu son regard quand il a posé les yeux sur moi.
- B : c'est vrai, mais tu as encore beaucoup de choses à apprendre sur les humains. Si John a pu te montrer un visage surpris, tu ne peux pas forcément en déduire ce qu'il pense au plus profond de lui. Moi aussi, j'ai été surpris de te voir ainsi. On n'est pas habitué, ça fait bizarre. Pourtant je suis ici ce soir. Pour toi. Pour te ramener.
- C : pourquoi tu fais tout ça pour moi, Ben? Pourquoi tu t'es interposé entre l'aéronef et moi dans le désert?
- B : parce que je trouve que tu mérites comme n'importe qui d'être aidée. Et que si je dois me sacrifier pour un ami, alors je n'ai pas à prendre en considération ce qu'il est.
- C : un ami?…
- B : une amie, plus exactement. C'est pas ce qu'on est tout les deux? Des amis?
- C : je suis une machine, Ben. Je n'ai pas d'amis.
- B : si. Tu as moi. Et aussi Kyle, Derek, Allison… et John qui est encore plus pour toi, même si tu ne sais pas exactement ce qu'il représente.
Cameron ne répondit rien et pencha la tête sur le côté.
- B : Aaaah, je te retrouve, ma Cameron!
Ben s'avança un peu et prit Cameron dans ses bras, pour l'entourer dans une solide étreinte, chaleureuse et sincère. Il se moquait de serrer du métal froid, il savait qu'elle était là, Cameron, l'unique Cameron dont il avait tant craint de ne plus jamais la revoir.
Ben avait beaucoup d'affection pour elle. Il comprit à ce moment qu'il éprouvait un véritable amour, comparable à celui d'un père pour sa fille, incapable de supporter qu'elle soit triste et esseulée.
Cameron se laissa faire et replia même son bras dans le dos de Ben.
- C : pourquoi tu continues à m'appeler Cameron, Ben? Et pourquoi tu me considères comme une… fille? Telle que je suis maintenant, je suis totalement asexuée. Mon nom n'a plus de sens.
- B : tu crois vraiment que je m'arrête à ton apparence extérieure?
- C : je n'ai pas d'autre apparence.
- B : bien-sûr que si. Tu as celle que te fait exister dans ma tête. Et dans ma tête, tu es une jeune-femme, belle et séduisante. Tout ton être est imprégné de cette féminité, Cameron, tu as toujours vécu ainsi ou presque. Tu es encore maladroite et inexpérimentée, mais je sais que tu serais incapable de te comporter comme un homme. Incapable… viens, on va essayer de te redonner ton enveloppe.
Ben se dirigea vers un pupitre de contrôle qui le laissa complètement désemparé. Il ne savait pas du tout que faire ni par quoi commencer, où chercher. Cameron prit sa place et fouilla dans les données du système. Ben à côté réfléchissait, et au bout de quelques minutes, il aboutit à la conclusion qu'ils ne pouvaient parvenir à leur but sans l'aide d'Allison.
En effet, il n'y avait nul mention des caractéristiques de la physionomie d'Allison dans cette base de données, et pour cause, elle n'avait jamais servi de modèle à un Terminator dans cette ligne de temps. Il fit part de son raisonnement à Cameron qui venait d'aboutir à la même conclusion après analyse des données. Ben lui proposa alors de rentrer ainsi et de monter une expédition mieux préparée pour venir avec Allison et permettre au système de scanner son corps pour synthétiser cette nouvelle enveloppe. Cameron finit par céder et accepter de suivre Ben.
- B : d'ici là, je te trouverai des habits à ta taille et on se débrouillera pour te bander le visage ou… peu importe le stratagème. Personne ne te verra ainsi, fais-moi confiance. D'accord?
- C : d'accord.
Le trajet du retour se passa tout aussi calmement qu'à l'aller. Le jour se levait doucement lorsqu'ils arrivèrent à la base. Ben la laissa isolée un moment dans le sas principal le temps de lui trouver des vêtements. Il revint quelques minutes plus tard avec un jean, des petites baskets et un pull fin. Pour les mains, il avait trouvé des gants (en réalité un seul puisqu'une des mains avait fondu) et pour le visage, un bandage pour les grands brûlés.
- B : viens, on va voir si on peut trouver aussi un sweat avec une capuche, tu passeras plus inaperçue. Et puis on va demander à John de réparer ta main fondue avec les pièces de rechange qu'on a pris là-bas.
- C : je préfèrerais que quelqu'un d'autre s'en occupe.
- B : c'est lui qui s'y connaît le mieux, Cameron. Il est capable de s'occuper de toi. Il te doit bien ça, non?
Ben conduisit Cameron dans la salle où John travaillait. Au début, il ne comprit pas de qui il s'agissait mais cela ne dura qu'une fraction de secondes. Avant même que Ben ouvre la bouche, John sut, se leva et bondit sur Cameron pour l'entourer dans un geste si spontané qu'il était impossible de douter de sa sincérité. Cameron faillit être déstabilisée et passa timidement les bras autour de John.
- J : Cameron! J'ai eu si peur! Ne refais jamais ça, ok? Je suis désolé, tellement désolé, vraiment, je… j'ai été… surpris de te voir comme ça. C'est idiot de ma part. Je te demande pardon. Je ne veux pas que tu partes. Plus jamais. Tu fais partie de ma vie, Cameron, et je ne veux pas que ça s'arrête. Pardon. Pardon, Cameron.
- C : je te pardonne, John.
- J : Ben, tu es allé la chercher, c'est ça? Je pensais bien que tu allais tenter un truc dans ce genre. Merci Ben.
- B : C'était la seule chose à faire.
- J : vous avez pu… la réparer?
- B : non, on ne sait pas trop comment ça marche et en plus le modèle d'Allison n'existe pas dans les données de l'usine. Il va falloir lui demander de l'aide. Mais pour l'instant, je voudrais que tu essayes de lui réparer la main. Tiens, on a pris un peu de tout en pièces détachées, à priori de la bonne taille. J'espère qu'il ne manquera rien.
Ben lui tendit un lourd sac militaire dont le contenu sonnait effectivement très métallique.
- J : je vais essayer.
Ben sortit et laissa John et Cameron seuls.
- J : viens, assieds-toi. Je vais regarder.
John retroussa la manche. Il constata les dégâts et conclut rapidement qu'il ne pourrait rien faire ici. Il fallait d'abord détacher la partie fondue, soudée au reste du bras dans la fusion du métal, et comme il s'agissait de coltan, du matériel robuste serait nécessaire. Pour le reste aussi, il lui fallait des outils divers, et les quelques tourne-vis et autres instruments fragiles dont il se servait pour l'électronique ne serviraient à rien.
- J : on ve devoir descendre trouver du matériel.
- C : tu avances avec la puce de JH?
- J : non, je m'enlise. La connexion ne se fait pas. J'ai essayé directement sur la puce comme on avait fait avec le triple 8 tous les deux, mais la connectique est différente. Cette puce ressemble à la tienne plus qu'à celle d'un T800 lambda, mais JH a fait encore d'autres modifications dessus. Je suppose pour éviter d'être connecté à une autre support… donc j'ai pensé travailler directement à partir de la tête. Au moins je suis sûr que la connexion se fait. Mais quelque-chose a du griller là-dedans, lors de l'explosion. Le courant ne passe pas. J'ai fait plein de tests et…
- C : je peux essayer?
- J : avec une seule main? Pas pratique. Tu veux pas qu'on s'occupe de ton bras d'abord?
- C : tu m'aideras…
Cameron avait tourné la tête vers lui. Il voyait ses deux yeux rouges par les petites fentes que Ben avait pratiquées entre les bandages. John ne notait presque pas de différence dans sa voix. Un timbre un peu plus métallique, peut-être?…
Ils se mirent au travail, John jouant le rôle de seconde main pour Cameron qui lui donnait ses instructions. Au bout de quelques heures, les yeux de John Henry, qui avait lui aussi des lambeaux de peau détachés, s'allumèrent. Son système vocal était détruit mais John avait prévu une interface par écran interposé. Un message s'afficha, mais avant de l'ouvrir, ils entendirent un petit crépitement qui venait de sa tête, puis un "shcriiit", genre de petit claquement, et les yeux s'éteignirent aussitôt.
