Chapitre 15 : Dégel
Arthur et Merlin chevauchèrent lentement vers Camelot. Ils avaient beaucoup de choses à se dire mais aucun ne trouva le courage d'entamer la conversation. Ils avancèrent donc en silence, accompagnés uniquement des bruits de la forêt. Techniquement ils n'étaient qu'à une journée de cheval du château, mais ils progressaient à un rythme beaucoup plus lent que d'habitude pour ne pas épuiser leur unique monture et durent se résigner à dormir une nuit de plus à la belle étoile. Ils mirent pied-à-terre près d'une clairière et commencèrent à installer sommairement leur campement. Arthur s'assit sur une souche et observa avec un certain amusement, son serviteur essayer, sans succès, d'allumer un feu. Au bout de quelques minutes, exaspéré par le ridicule de la situation, il parla pour la première fois depuis des heures.
« Merlin. Pourquoi n'utilises-tu pas ta magie ? »
Le jeune sorcier le regarda, dépité.
« L'habitude, sans doute. »
Il resta immobile, comme dans l'attente d'une permission, alors le Prince lui lança un regard insistant. Merlin regarda intensément les bûches jusqu'à ce qu'elles s'enflamment soudainement. Il se tourna de nouveau vers le blond.
« C'est bizarre. »
Il se leva pour installer sa couche.
« Pour moi aussi. » Répondit Arthur.
Un long silence s'étira dans l'obscurité.
« Pourquoi me l'avoir caché ? Tu n'as pas confiance en moi ? »
« Bien sûr que si, Arthur. Le problème n'est pas là, vous le savez très bien. Le problème, c'est l'obsession de votre père, les lois qu'il a mises en place. Je vis dans l'angoisse depuis que je suis né, en sursit depuis que je suis à votre service. J'ai frôlé la catastrophe un nombre incalculable de fois. Vous l'avouer n'était pas envisageable. J'ai voulu vous en parler, un million de fois. Mais le courage me manquait toujours. »
Le Prince resta silencieux, digérant le trop-plein d'information et une certaine culpabilité.
« Je pensais te connaître. »
Merlin sembla blessé par ces paroles.
« Je n'ai pas changé. Je suis toujours tel que vous m'avez connu. La magie ne change rien à ce que je suis. »
« Et qu'est-ce que tu es exactement, Merlin ? Ma destinée ? Une espèce de foutu Ange gardien ?! Je ne comprends rien à toute cette histoire ! » S'emporta soudain le Prince.
Merlin se leva, furibond, appuyant chacune de ses paroles en faisant un pas vers le blond.
« Ce que je suis, Arthur ? Un être humain, comme vous ! Voilà ce que je suis ! Qui pense, qui ressent et pour ce que j'en sais, je suis né uniquement parce que vous êtes venu au monde ! Et j'ai dû vivre avec cette idée ! Le fait de n'être qu'un pantin, de n'exister que dans l'unique but de vous protéger ! Qui je suis, moi, dans tout ça ? Je n'en sais rien ! Je n'ai pas demandé à naître comme ça ! Le Destin, Dieu, qui vous voulez, me l'a imposé et j'ai dû faire avec. Ma mère a dû faire avec ! Vivre dans la peur qu'on m'enlève à elle, qu'on m'exécute alors que je n'étais qu'un enfant ! Alors quand j'ai atteint l'âge de 18 ans et que ma nature est devenue trop évidente, elle m'a confié à Gaïus. Pour qu'il m'apprenne à me contrôler. Je ne me doutais pas qu'en venant à Camelot, je ne faisais qu'accomplir une quelconque destinée. Mais je vous ai rencontré, Arthur. Et avant même de savoir qui vous étiez, je vous ai détesté, vous et votre arrogance ! Puis un Grand Dragon s'est senti obligé de m'annoncer que j'allais devoir mettre ma vie en danger pour protéger la vôtre ! Et je l'ai accepté ! J'ai accepté de vous laisser une chance et de voir en vous autre chose qu'un Prince vaniteux. Et je ne le regrette pas, Arthur, pour rien au monde ! Parce que vous êtes bon et que votre courage est sans limite. Mais, je vous en prie, ne me faites pas l'affront de penser que je me suis joué de vous, que je joue un rôle depuis tout ce temps. Je suis toujours le Merlin simple, à votre service, quoiqu'il arrive et même si maintenant vous savez que je suis bien plus puissant que vous. Il y a bien longtemps maintenant que j'ai mis mon cœur, mon âme et ma magie à vos pieds, Sire. Et je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour que la paix revienne sur la terre d'Albion et pour que vous deveniez ce grand Roi dont Kilgarrah m'a tant de fois parlé ! » Il termina sa tirade, essoufflé par un trop-plein d'émotions et s'assit de l'autre côté du feu, soudainement épuisé moralement et physiquement.
Muet de stupeur, Arthur le regarda longuement à travers les flammes.
« Pourquoi ? »
Merlin releva la tête, déconcerté.
« Pourquoi quoi ? » demanda-t-il, d'un ton plus calme.
« Pourquoi avoir accepté ce…destin ? Pourquoi n'es-tu pas parti dès que tu l'as su ? »
Le jeune sorcier médita sur la question quelques secondes.
« À l'époque, je n'ai pas vraiment voulu y croire. Cela me semblait tellement invraisemblable. Puis je vous ai sauvé la vie et votre père m'a mis à votre service. À ce moment-là, j'ai pris conscience que c'était vrai, que quoi que je fasse, je ferais partie de votre vie. Que je le veuille ou non. Mais très vite, j'ai appris à vous connaître et à vous apprécier. Vous n'étiez finalement rien de plus qu'un enfant apeuré et seul qui tentait de donner le change à sa manière. Comme moi. Alors je suis resté et j'ai accepté. »
« Je ne le suis plus maintenant. » Face au regard interrogatif du brun, il précisa. « Un enfant apeuré et seul. Et je me suis rendu compte que c'était en grande partie grâce à toi. »
Merlin accusa le choc.
« Tu étais là quand je doutais de moi, quand j'avais peur de ne pas prendre la bonne décision. Tu m'as appris à tenir tête à mon père, quand la cause était juste. Tu m'as montré que le courage n'était pas toujours dans les muscles. Sans toi, non seulement je serais déjà mort, mais je ne serais jamais devenu ce grand Roi auquel tu crois. C'est surement ça, ce fameux Destin. Je sais ce que c'est de naître en ayant un statut dont on ne veut pas forcément. Être Prince me pèse parfois. Surtout ces derniers temps. »
Arthur détourna son regard, gêné. Merlin hésita à le questionner, mais finalement se décida.
« Qu'est-ce qui a changé, ces derniers temps ? »
« Que veux-tu manger ? Je n'ai plus grand-chose, mais puisque nous serons de retour à Camelot demain, dans la matinée, on ne va pas se priver. Il me reste un peu de pain et du fromage aussi. Ta mère me l'a donné. Elle te dit bonjour d'ailleurs. »
Tout en parlant, le Prince sortit ses victuailles de son sac, en évitant consciencieusement de regarder son serviteur. Merlin comprit que le moment confession était passé et qu'il ne parlerait plus ce soir. Il joua donc le jeu. Ils partagèrent leur repas en silence et se couchèrent pour la nuit.
Quelques heures plus tard, Merlin se réveilla. Il avait vraiment trop froid. La température avait sensiblement baissé et la chaleur du dragon lui manquait. Arthur lui avait donné une de ses couvertures mais ce n'était manifestement pas suffisant. Grelotant et claquant des dents dans son coin, il n'osait pas déranger le blond. Il tendit la main vers le feu mourant et raviva les flammes dans l'espoir de se réchauffer un peu, mais le bruit réveilla Arthur en sursaut.
« Merlin, qu'est-ce que tu fais ? » Lui demanda une voix endormit.
« Je ravivais juste un peu le feu. » Répondit-il en chuchotant.
« Au milieu de la nuit ? Pour quoi faire ? »
Il hésita quelques secondes à répondre. Alors le Prince se redressa, maintenant complètement alerte.
« Qu'est-ce qui se passe ? Tu n'arrives pas à dormir ? »
« Je suis gelé. » Avoua-t-il, dépité.
Le blond soupira fortement.
« Viens. »
« Quoi ? Non ! » S'écria le sorcier.
« Merlin, je te dis de venir ici. Si tu t'obstines à dormir dans ton coin, tu vas mourir de froid. »
De mauvaise grâce, Merlin se leva et déposa sa couverture près de celle d'Arthur.
« Plus près, Merlin. Ne fait pas ta vierge effarouchée. Moi aussi je ne suis pas assez couvert pour un temps pareil. »
Bénissant l'obscurité de cacher son rougissement, il s'exécuta et se coucha auprès du Prince, mais s'entêta à lui tourner le dos, vexé par sa remarque. Néanmoins, peu après, il sentit un torse se coller à lui et un bras enserrer sa taille.
« Maintenant, dors. On a de la route demain. »
Apaisé par la chaleur du feu et du corps contre le sien, Merlin trouva très vite le sommeil.
