Dans sa cellule, Jesse se réveilla péniblement, la gorge endolorie. Elle passa instinctivement la main dessus pour la masser et se rendit compte qu'une poche de gel réfrigéré y avait été placée, pour diminuer le traumatisme.
- Je : c'est à toi que je le dois je suppose?
- D : y'a quelques avantages à avoir un frère geôlier. Je lui ai demandé de quoi te soulager. Il n'y est pas allé de main morte, le capitaine.
Jesse se leva difficilement.
- Je : ouais, une poigne d'enfer. Et je dois continuer à croire que ce n'est pas une machine?
- D : Ben n'est pas une machine. C'est un cyborg. Un vrai cyborg. Il est robotisé mais c'est un humain, avec un cerveau et un raisonnement propre. Mais il pète les plombs. Sa nouvelle responsabilité lui monte à la tête. On n'est pas toujours d'accord mais jamais il n'avait levé la main sur quelqu'un. Ni sur une femme, ni sur moi. Je sais pas ce qui lui prend. Je suis désolé… pour toi.
- Je : oui, il m'a l'air complètement allumé, votre patron. Enfin, merci d'avoir pris ma défense. Qu'est-ce qui s'est passé quand il m'a mise HS?
- D : j'ai ramassé ton arme et j'ai essayé de lui faire entendre raison en le braquant mais il s'est passé la même chose qu'avec toi. Il est trop rapide. Il m'a désarmé et m'a assommé. Je me suis réveillé avec une belle bosse, en plus de son coup d'boule, une demi-heure avant toi. Le plus ironique dans l'histoire, c'est que j'étais son supérieur y'a pas si longtemps.
- Je : je croyais que tu étais sergent et lui capitaine.
- D : oui, mais capitaine dans l'armée française et il a renoncé à son grade en s'enrôlant dans mon unité. Et puis ici, comme tout le monde l'a élu à l'unanimité à la tête de la base, il a naturellement repris son appellation. En fait ce sont les autres qui l'appellent "capitaine". Lui, je crois qu'il s'en fout.
- Je : en tout cas, je me rappellerai longtemps de mon retour à la "maison". C'est réussi. Home sweet home…
- D : et d'où tu viens exactement?
- Je : exactement, ça n'a pas beaucoup d'intérêt. Sous l'eau.
- D : avec un sous-marin, je m'en doute. Mais encore?… tu te méfies toujours de moi? Tu crois que les machines réagissent aux coups avec des bosses et des hématomes?
- Je : je les crois capables de ça, oui.
- D : bon… et je dois faire quoi pour te persuader du contraire?
- Je : Y'a deux solutions. Soit je t'ouvre pour voir ce qu'il y a dessous… mais j'ai pas de bistouri sous la main, alors avec les ongles, ça risque d'être long et douloureux pour toi… si tu es bien un humain. Soit tu me racontes une histoire. Tu me parles de ta vie… disons… de tes conquêtes féminines. Un robot serait incapable de broder longtemps sur ce sujet. Je me rendrai vite compte si tu bluffes.
Derek regarda par terre et sourit en secouant la tête. Puis, se passant une main sur la nuque dans un geste de fatigue, il commença à raconter sa vie. Les quelques souvenirs qu'il avait de son enfance avant le jugement dernier. Puis le cataclysme, son adolescence dans les bunkers, son enrôlement dans les forces de la résistance… enfin, mis en confiance par l'écoute attentive et apparemment sincère de Jesse, il évoqua comme elle le lui avait demandé ses rares et malheureuses histoires romantiques.
Jesse ne pouvait pas avoir de doutes, il était bien humain.
En retour, Derek lui demanda de faire de même. Et il écouta l'histoire classique et triste d'une jeune-femme dans la résistance, une histoire pleine de pertes tragiques, de souffrance, et d'endurance au malheur. Jesse avait souffert, beaucoup souffert, mais elle avait survécu et s'était forgé une personnalité forte et courageuse. Son intelligence lui avait permis de progresser rapidement et d'accéder à des postes de haute responsabilité sur le terrain. Quand elle eut terminé, Derek lui demanda:
- D : pour en revenir à ma première question, tu faisais quoi avec ton sous-marin?
- Je : le commandement américain nous a chargé de coordonner la résistance partout dans le monde. Il ne faut pas se voiler la face, on est en train de perdre la guerre. Les pertes humaines ne cessent de croître. Chacun dans son coin porte des petites frappes timides sans réel effet sur Skynet qui devient plus puissant jour après jour. Aucun projet de grande envergure, aucune coordination. Seule une attaque de grande ampleur pourrait nous sauver… ou nous perdre définitivement. Mais je crois que nous n'avons plus le choix. Une ultime attaque, voilà ce qu'il nous faut, quitte à fournir à Skynet l'occasion d'en finir avec nous en une seule fois.
- D : ouais… je suis assez d'accord mais je ne vois pas bien le rapport avec ta mission…
- Je : c'est très simple, on m'a demandé de convaincre tous les commandements de la planète. Je suis partie depuis plus d'un an.
- D : un an? Je comprends mieux que tu apprécies moyennement d'être aussi mal reçue. Et alors?
- Je : très positif. Mon plus gros handicap était que je ne savais pas encore parler de la frappe en question car elle n'est toujours pas décidée. Elle est en pleine discussion. Je ne savais donc pas que proposer exactement aux résistants que je visitais. Mais j'ai communiqué une unique fréquence radio pour faire cet appel à tous le moment venu.
Derek avait changé de regard. Il n'en croyait pas ses oreilles. Jesse avait sans le savoir oeuvré pour faciliter leur propre plan. Il leur manquait un projet de frappe? Ils avaient le leur, celui de John. Eux n'avaient pas encore définit avec précision le moyen de prévenir tous les résistants? Jesse avait commencé à y travailler. Elle remarqua le changement d'attention de Derek.
- Je : tu vas bien?
- D : oh oui, plus que tu ne crois. Tu n'imagines pas à quel point ce que tu viens de dire va nous aider.
Il se leva, l'aida à se relever aussi et la tint par les épaules.
- D : commandant Flores, il faut que je vous embrasse!
- Je : et en quel honneur, soldat?
- D : en l'honneur de l'espoir. A mon tour de te raconter notre mission…
24 heures étaient encore passées avant que John et tous ceux qui l'aidaient ne parviennent à coupler le supercalculateur à la puce de John Henry.
Il était trois heures du matin. Seul John n'était pas encore couché, la tête dans les micro-câblages et les plans de l'IA. Une forte odeur d'étain, presque entêtante, flottait dans l'air. Les fers à souder avaient fonctionné toute la journée.
Cameron entra soudain. Elle tenait justement à vérifier que John n'en faisait pas trop et ne négligeait pas son sommeil.
Elle dit sur un ton indulgent:
- C : John… tu exagères. Tu abîmes ta santé à te priver si souvent de sommeil. Va te coucher.
John se redressa sur son siège et se passa les mains sur le visage, puis se frotta les yeux. Il dit en baillant:
- J : je sais, Cameron. Je pensais pouvoir finir. Mais je crois qu'il faut encore une heure ou deux. Je finirai demain.
- C : tu n'as rien à prouver, tu sais, John.
- J : je croyais qu'il fallait que je me montre à la hauteur de mon rôle de "super leader"…
- C : tu fais de l'ironie?
- J : on peut dire ça, oui.
- C : je suis désolée d'avoir top insisté. Tu avais raison. On a changé de futur. La réalité n'est plus la même. Tu n'as plus besoin d'être le n°1.
- J : heureux de te l'entendre dire, Cameron.
- C : mais tu restes quand-même l'une des personnes les plus importantes de la résistance… et je continuerai à te protéger.
Un petit silence passa. John s'apprêtait à se lever quand il se ravisa et se réinstalla en invitant Cameron à faire de même.
- J: Cameron?
- C: oui?
- J: tu… tu ne me mens plus? Tu ne me caches plus de choses?
Cameron pencha la tête sur le côté. John l'imagina froncer les sourcils.
- C : que veux-tu dire?
- J: et bien, euh… tu te souviens des premiers mois où on a vécu ensemble?
Cameron redressa la tête pour l'encourager à continuer.
- J: tu te souviens quand tu nous as dit avoir tout détruit du Terminator Vick? Et que Derek a pourtant trouvé sa puce dans ta chambre?
- C: tu m'en veux encore?
- J: c'est pas la question… oh bien sûr, c'était pas la première fois que tu nous mentais, ni la dernière… mais je crois que c'est la première fois que ça m'a frappé de plein fouet. C'est à ce moment que je me suis rendu vraiment compte que tu pouvais nous manipuler.
- C: John, je…
- J: attends! Attends un peu, j'ai pas fini. J'ai besoin de prendre mon temps pour te dire tout ça. Tout ce que je ressens et tout ce que j'ai ressenti à ce moment-là… peu de temps après, alors qu'on était seul, je t'ai demandé si tu me mentais aussi à moi.
- C: je me souviens.
- J: et tu m'as avoué le plus simplement du monde, comme si tout était normal, que oui, y compris sur des choses importantes. Bien-sûr, pourquoi s'embarrasser avec ça?
- C : John, tu n'arrives toujours pas à comprendre comment je fonctionne. J'ai une mission, je suis une machine. Et pour réaliser cette mission, je mets toutes les chances de mon côté, sans considérer ce que tu appelles le bien ou le mal. Je n'ai pas ton jugement de valeur. J'ai des objectifs. Tu comprends? Te mentir pour te protéger ou arriver à remplir ma mission, ce n'est pas un problème pour moi. C'en est un pour toi.
- J : je n'te l'fais pas dire… et quand tu parles de mission, je te signale que tu nous as avoué que c'était toi-même qui te l'était fixée… mais bon, on va pas encore rentrer là-dedans.
Tout ce que tu dis, je le sais. Je sais que tu ne t'embarrasses pas de ces "détails" et que quand parfois tu le fais, c'est parce-que moi ou ma mère te l'avions demandé. Mais je voudrais que tu comprennes aussi que ta réponse m'a fait beaucoup de mal, ce jour-là. Je me suis senti…
- C: trahis?
- J: exactement. Tu l'as compris maintenant ou à l'époque?
- C: j'en avais l'intuition. Je t'ai déçue.
- J: non, tu ne m'as pas déçu, j'ai été déçu tout court. Je pensais qu'on avait une relation un peu plus privilégiée que celle que tu avais avec ma mère ou Derek. Un relation qui excluait le mensonge. On est naïf à 16 ans.
- C: …
- J: et au John du futur, tu lui mentais, aussi?
- C: non, pas à lui.
John soupira:
- J: non, pas à lui…
- C: John, … je suis désolée de t'avoir fait du mal. J'ai du te cacher des choses mais il ne fallait pas que tu en saches trop sur ton futur. Si je coupais court à nos conversations parfois, c'était aussi dans ce but.
John ne semblait plus écouter Cameron. Il était ailleurs, dans ses pensées. Et puis il revient à lui, et à la question qu'il avait commencé à lui poser.
- J: alors maintenant je voudrais que tu me répondes sincèrement: est-ce que tu m'as menti dernièrement?
- C: je ne crois pas.
- J: tu ne crois pas? Ça veut dire quoi? C'est oui ou non?
- C : je pense que non.
John resta un moment à la dévisager.
- J : je te crois. J'espère que je ne le regretterai pas. Et… est-ce que tu me caches encore des choses?
- C: …
- J : Cameron?
- C: il y a encore une chose que je ne t'ai pas dite… et que tu ne vas pas aimer. Une chose que j'ai faite alors que je ne te connaissais pas et que j'étais sous le contrôle de Skynet.
- J: c'est le moment.
- C: ça concerne Derek.
- J: je t'écoute.
- C: tu es vraiment sûr?
- J: Cameron!
- C: bon, comme tu voudras. Nous connaissions depuis un moment les frères Reese et savions qu'ils faisaient partie de ton entourage. Derek et son petit groupe ont été capturés un jour qu'ils étaient en reconnaissance de nuit. Ils ont été amenés dans une maison encore debout que tu connais, car c'était celle où nous avons trouvé ses compagnons morts, tués par Vick. Il ont été amenés un par un à un interrogatoire.
Je dirigeais cet interrogatoire.
Il s'agissait pour moi d'en apprendre le plus possible sur ton entourage, tes habitudes, les habitudes de votre base. J'avais reçu ma mission d'infiltration et je me préparais. J'avais déjà l'apparence d'Allison à cette époque. Je n'ai pas usé de torture physique, mais psychologique. A l'aide de drogues spécifiques, j'ai essayé de recréer un environnement calme et serein. Un décors qui ne fasse plus penser à la guerre mais à l'enfance des résistants, avant le jugement dernier, pour les mettre en confiance. Je me suis aidée de musique douce et de techniques d'hypnose. Certains m'ont livré des renseignements utiles, d'autres moins. Derek a bien tenu. Mais plus on résiste, plus les tentatives d'intrusion dans le cerveau sont difficiles à supporter pour les humains. Il a mit plusieurs jours à s'en remettre. Finalement j'avais appris plusieurs choses et en bonus, la position de la base où tu vivais. On y a envoyé une petite patrouille. Les machines ont saccagé la base. Mais tu ne t'y trouvais pas. Et Kyle non plus. Justement parce-que tu venais de partir avec lui en mission, dans une usine où Skynet venait de mettre au point le voyage temporel. Tout cela s'est passé au moment même où tu envoyais Kyle dans le passé protéger Sarah.
Et c'est depuis cette époque que Derek me vouait une haine incontrôlable. Il m'a immédiatement reconnue dans la nouvelle base que tu avais choisie. Quelques jours plus tard seulement. Quelques jours qui avaient suffis pour mon échec d'infiltration et mon "changement de camp". Mais ça, Derek ne pouvait pas le savoir. Alors quand il m'a retrouvée aussi en 2007, toujours à tes côtés, je pense que ça a été trop pour lui: il me trouvait toujours sur son chemin. C'est peut-être ce qui explique aussi que le Derek de cette ligne de temps est moins méfiant à mon égard. Il n'a pas connu tout ce que je te raconte.
Alors quand tu m'as dit l'autre jour qu'il m'avait surprise à danser dans ma chambre… il t'a dit qu'il avait été choqué, tu as corrigé en "impressionné". Je crois que tu te trompais. C'est bien choqué, qu'il a du être. Sur cette même musique, il a du revoir mon "interrogatoire" et me prendre pour le diable en personne, apprenant encore et toujours à mimer le comportement humain pour mieux m'infiltrer, allant jusqu'à chercher la grâce dans mes mouvements, appréhender… l'art, pour mieux vous duper.
… Maintenant je peux te dire que je ne te cache plus rien.
- J: et je te crois encore. Je te remercie de m'avoir dit la vérité. Effectivement, ça m'aide à comprendre pourquoi il était toujours aussi désagréable avec toi. Comme s'il t'avait craint plus que n'importe quel autre Terminator. Maintenant je dois faire l'effort de me ranger au sage avis d'Allison et ne pas t'en vouloir car tu avais alors une mission dont tu ne pouvais te défaire. Tu obéissait aveuglément à Skynet. Tu étais son instrument et non la responsable de tes actes. Merci Cameron. Ça me soulage de savoir que tu ne me caches plus rien. Mais je me demande toujours quelles étaient tes vraies motivations pour te mettre à danser toute seule dans ta chambre.
- C : je n'en sais rien, John, je te le jure. Je le saurai peut-être un jour. Peut-être ai-je voulu relever un défit que la prof de danse m'avait lancé? Je maîtrisais la technique mais il me manquait la fluidité des mouvements. Elle m'avait dit que j'avais une attitude trop "mécanique" et que je devais m'appliquer à être plus gracieuse, plus féline… être un chat.
