Trois jours plus tard, comme prévu, l'équipage du sous-marin était de retour. La base avait pu communiquer avec le reste du monde sans risque de se faire repérer par Skynet. Les impulsions magnétiques avaient porté leurs fruits: c'était la victoire.
Partout sur terre, les machines avaient été anéanties. La coordination avait été parfaite, le plan bien mené. John était enfin fier de lui et surtout de sa mère. Allison rayonnait à ses côtés.
Skynet n'était peut-être pas encore tout à fait détruit. Il existait sûrement quelques bases souterraines qui avaient pu éviter l'onde, il avait très bien pu se réfugier dans quelque réseau à l'abri… mais il n'était plus rien sans sa force de frappe. Les humains traqueraient les dernières machines à sa solde et détruiraient jusqu'au dernier ordinateur, jusqu'à la dernière fibre réseau avant d'en reconstruire.
Ils étaient maintenant bien supérieurs en nombre et en matériel. Plus rien ne pouvait faire obstacle à la victoire définitive.
Les humains pouvaient ressortir au grand jour, et commencer déjà à profiter de l'air pur, de la vie à la surface, et de laisser libre court à leur imagination pour refaire le monde. Le reconstruire, le repenser. Les sourires étaient partout, sur toutes les lèvres. Les cris de victoire avaient résonné pendant des heures dans la base de Los Angeles comme partout ailleurs. Le nom de John Connor était dans toutes les discussions.
Mais l'humeur de Derek, Kyle, John et Allison était vite retombée en recevant des nouvelles du Jimmy Carter. Leur mission avait été menée à bien… mais à quel prix?… Jesse avait envoyé des nouvelles par radio en faisant surface quelques temps après l'impulsion. Elle expliquait que Cameron avait voulu s'exposer à l'EMP et que Ben avait tenté de la ramener à bord. Il avait risqué sa vie pour elle et il était effectivement sur le point de la perdre. Tout ça pour un résultat nul: Cameron était définitivement détruite.
Ben avait été récupéré à moitié noyé par des hommes en tenue de plongée que Jesse avait déployés autour du bâtiment immédiatement après qu'il l'ait quitté. Ils n'avaient eu aucun mal à le retrouver gisant sur la coque du sous-marin.
Quelques mètres plus loin et il sombrait dans les profondeurs abyssales du pacifique nord, perdu à jamais.
Lorsque l'équipage arriva à la base, les quatre amis savaient à peu près à quoi s'attendre. Pourtant aucune description n'aurait pu les préparer à ce qu'ils eurent sous les yeux. Une civière apporta le corps de Ben, défiguré, le corps en lambeaux, le métal apparent en de multiples endroits, branché de partout, sous assistance ventilatoire… dans le comas, bien-entendu.
Ses nanomachines étaient la seule chose qui permettait de le différencier du simple cadavre qu'il semblait être, la seule chose qui le maintenait encore en vie… enfin si on pouvait parler de vie à ce stade.
Allison se mit les mains sur la bouche en signe d'horreur et les trois garçon restèrent sans voix, médusés par la vision terrifiante de ce corps mutilé. Des traces de brûlures couvraient l'ensemble de la peau qui lui restait. Derek faisait office de léger brûlé en comparaison.
- Je : ce sont les traces des brûlures radioactives. La pile de Cameron a du exploser tout prêt de lui. Je ne comprends pas ce qui s'est passé. Il avait tellement confiance en elle. Je n'avais jamais vu une telle foi en une machine. Et pourtant… sa compagnie était finalement dangereuse, même si elle n'a pas voulu directement le tuer… le résultat est le même.
John n'en revenait pas. Mais qu'avait-il bien pu se passer là-bas? Cameron… morte? C'était impossible. Elle ne pouvait pas… un Terminator ne peut pas s'autoterminer, il le savait pertinemment. Pourtant John Henry… non, lui n'était pas un Terminator, c'était une IA à part. Et comment avait-elle pu mettre à ce point Ben en danger?… était-elle donc aussi désespérée que Ben le disait? Qu'avait-il compris d'elle?
Ben fut transporté à l'infirmerie puis au bloc où les derniers survivants du personnel médical firent de leur mieux pour résorber les traumatismes, recoudre les organes internes lésés… mais ils ne purent rien faire pour la peau, au-delà de toute intervention chirurgicale.
John ne put se résoudre à une telle issue. Allison lui avait dit un jour qu'il ne fallait pas s'asseoir sur le bord du chemin en baissant les bras et en invoquant la fatalité pour justifier cet abandon.
Il resta veiller Ben comme il l'avait fait avec Allison. Ils se relayèrent en lui parlant, en le stimulant. John mit Derek et Kyle à contribution, et même s'ils n'y croyaient pas, ils n'osèrent pas contrarier le jeune-homme. De toute façon, ils devaient bien ça à leur ami, et ce temps de recueil auprès de son corps leur parut une bonne chose à faire pour lui avant de le voir partir.
Pourtant, John croyait dur comme fer au pouvoir de ses nanomachines, comme il avait toujours eu foi dans la capacité des machines à aider les hommes. Il en avait encore assez dans le sang pour réparer les lésions les plus graves, au cerveau, et peut-être même pour l'aider à cicatriser.
Et effectivement, au bout de deux jours, Kyle observa durant son "tour de garde" une légère amélioration du contour de ses lésions cutanées, à la jonction entre la peau et le coltan… comme si les berges devenaient moins rouges, d'aspect moins brûlé. Il en fit part à son frère qui vint prendre la relève et il leur sembla à tous les deux que les berges s'étendaient tout doucement. Oui, c'était bien ça. En observant très attentivement, on pouvait voir une synthèse de peau presque à vue d'œil. Kyle éructa et se précipita pour aller annoncer la nouvelle à John. Si les machines commençaient à travailler sur la peau, on était en droit de penser qu'elles avaient terminé avec le plus urgent: le cerveau et les organes internes.
John, Allison et Jesse arrivèrent quelques minutes avant que Ben ne fit un léger mouvement de la main, un mouvement parfaitement coordonné qui ne laissait aucun doute sur l'improbable rôle du hasard: il fit un cercle avec son pouce et son index pour signifier que tout allait bien, à la manière des plongeurs. Jesse le savait bien et l'expliqua aux autres.
Chacun se serra dans les bras de son voisin et le moral remonta en flèche les jours suivants.
Seul John ne parvenait pas à se réjouir pleinement de la tournure des derniers évènements. Il n'aurait jamais imaginé perdre Cameron. Le prix de la victoire avait décidément été très élevé et lui laissait un goût amère. Il repensait à elle et à ce qu'ils avaient vécu ensemble.
Elle lui manquait terriblement.
Il se reprochait intérieurement les derniers jours passés avec elle, son désintéressement au profit d'Allison. Non pas qu'il revint sur ses sentiments pour la jeune-femme; il l'aimait, il en était sûr, mais il savait au fond de lui que ce détachement progressif de Cameron lui avait fait mal, et qu'il était peut-être en partie responsable de ce qu'elle avait fait. Il ne se doutait pas à quel point.
Ce fut Ben qui le lui confia après avoir retrouvé l'usage de la parole quelques jours plus tard. Sa guérison ne faisait plus aucun doute. Il allait mieux de jour en jour et la cicatrisation était spectaculaire.
- B : j'ai enfin compris à force de parler avec elle ce qui n'allait pas. Je suppose que tu as bien vu qu'elle n'allait pas bien ces derniers temps?
John répondit du tac au tac, un peu vexé de se voir reprocher à demi-mot le manque d'attention qu'il aurait pu porter à Cameron.
- J : oui, je la connaissais bien quand-même! Ça sautait aux yeux.
- B : et t'es-tu demandé ce qui clochait? En profondeur, je veux dire.
- J : je pense que c'est complexe et qu'il y a plusieurs raisons à ça. Elle n'avait plus de mission, je me suis tourné vers Allison en la délaissant un peu… j'ai souvent essayé de lui en parler mais tu sais comment elle était… elle se dérobait, elle fuyait souvent ce genre de discussion, ou restait évasive.
- B : ce que tu prenais pour de l'évasion n'en était pas. Ce qu'il faut que tu comprennes, c'est qu'elle ne parvenait pas à analyser ce qu'elle ressentait. Elle n'arrivait pas à mettre des mots sur ses émotions. Nous on peut… encore que parfois, c'est pas toujours facile. Elle, elle découvrait tout ça. Tu imagines un être vivant qui se réveille un jour doué de conscience et d'émotions sans avoir suivi le cours normal de l'apprentissage? Pas de vie de bébé, d'enfant, d'adolescent. Elle a du faire face à tout ça en très peu de temps, tout en accomplissant sa mission. J'ai eu le temps de pousser un peu les discussions dans le sous-marin. Et j'ai compris beaucoup de choses. Je crois que je dois te les dire.
John redevint humble et accepta de bon cœur l'enseignement que Ben allait lui donner. Il était médecin, spécialisé en psychologie, et avait certainement bien mieux compris Cameron que lui-même. Il ne demandait qu'à la comprendre. Il pensait respecter sa mémoire en essayant d'en savoir un peu plus sur la personne qui avait compté le plus dans sa vie passée.
- J : je t'écoute.
Ben se redressa un peu sur son lit et calla un oreiller en plus derrière son dos. Sa mobilité était progressivement revenue, sa peau presque entièrement cicatrisée. Etonnamment, c'était au niveau de la tête que les lésions étaient encore bien visibles, comme si les nanomachines avaient décidé de finir leur travail par cette partie du corps. Des pans entiers de son visage brillaient encore d'un éclat métallique. Une lumière verte filtrait à côté de ses yeux dont les paupières étaient encore très abîmées. Il ressemblait… à un Terminator.
- B : pour commencer, je vais faire une rapide comparaison entre moi et Cameron. Moi je suis devenu une véritable prouesse technologique. Tu vois bien: je me suis pris une explosion nucléaire en pleine tronche et je suis toujours vivant. D'ici quelques jours, il n'y paraîtra plus. Je suis presque indestructible. Les nanomachines se sont même débrouillées je ne sais comment pour faire disparaître toute trace de radioactivité. Bref… c'est formidable. Mais ça reste de la technologie, aussi pointue soit-elle. Cameron, elle, est un véritable miracle. Je n'ai pas d'autre mot: un MIRACLE! 100% synthétique mais douée d'une âme, une vraie, capable de sentiments et d'émotions. Est-ce que tu réalises bien ce que je dis? Seul Dieu a pu créer le vivant, les hommes, les animaux, la nature. Enfin… c'est ma vision des choses… on peut aussi parler du miracle de la vie. Cameron a reçu cette bénédiction, ce don du vivant. En comparaison, Skynet, s'il est un être autonome doué de raisonnement, une vraie IA pensante, ne ressent rien du tout.
Alors je concède volontiers que John Henry et le T1000 que tu appelais Weaver étaient à mi-chemin entre les deux. Mais aucun n'était submergé comme Cameron l'est par un flot d'émotions incontrôlables. Elle lutait pourtant, tu sais, pour contrer ces émotions qu'elle ne comprenait pas. Mais sans résultat. Elle était désespérément humaine. Et elle te le devait entièrement.
- J : comment ça? Que veux-tu dire?
- B : à toi, bien-sûr, mais aussi et surtout au John du futur. Celui qui l'avait déprogrammée. En lui accordant ta confiance, tu l'as fait naître. Et là, une second miracle s'est produit: à force de vivre ensemble, elle est tombée amoureuse de toi. Un amour profond, sincère, unique… indestructible. Et une fois de plus, elle ne l'a pas compris, elle ne l'a pas réalisé. Je pense quand-même qu'elle a commencé à en avoir l'intuition dans les derniers moments de sa vie.
- J : ? mais…
- B : laisse-moi finir. Quand tu es mort, le monde s'est écroulé autour d'elle. Elle était folle de chagrin, désespérée, ivre de douleur… la suite tu la connais parfaitement. Mais elle n'a jamais retrouvé en toi le John adulte qu'elle avait connu et perdu à jamais. Ne t'en fais surtout pas le reproche. Tu ne pouvais pas être à 17 ans celui que tu serais devenu une vingtaine d'années plus tard. Ce n'est pas de ta faute. Mais elle a continué à s'attacher à toi quand-même, dans l'espoir de vivre assez longtemps à tes côtés pour te voir grandir et te retrouver enfin tel qu'elle t'avait aimé.
Entre temps, tu es tombé amoureux d'Allison, ce qu'il ne faut pas te reprocher non plus. C'est la vie. Elle est parfois dure et cruelle pour certains. A ce moment, Cameron a cessé d'entretenir tout espoir. Elle voulait ton bonheur, tu l'avais trouvé sans elle. Elle n'a pas pu le supporter et à décidé d'en finir avec sa vie, aussi improbable que cela puisse paraître pour une machine… qu'elle n'était plus depuis longtemps.
John ne savait plus quoi dire. Au fond de lui, il avait toujours eu ce genre de pressentiment, surtout depuis qu'elle lui avait raconté ce qui s'était vraiment passé dans l'autre futur… sa propre mort, le retour de Cameron dans le passé de sa propre initiative… mais Ben le lui avait dit avec des mots et c'est ce qui lui manquait pour réaliser pleinement ce que ressentait Cameron.
Il savait enfin… mais c'était trop tard pour lui parler, la serrer dans ses bras, tenter de la consoler, passer du temps avec elle et lui ouvrir les yeux sur le monde.
Ben observait John perdu dans ses pensées, une larme roulant sur son visage. Il savait qu'en dépit de ce qu'il lui avait dit, le jeune-homme s'en voulait terriblement. Il avait l'impression de lire les pensées de John et de savoir précisément ce qu'il ressentait à cet instant.
Lorsque John releva la tête, il vit Ben se triturer le haut du crâne, encore nu de toute peau. Il fit sauter la capsule de protection et en ressortit une puce.
John ouvrit grand les yeux et crut que son cœur s'arrêta en la reconnaissant: c'était la puce de Cameron. Avant qu'il ait pu ouvrir la bouche, Ben dit dans un sourire:
- B : avant que sa pile explose, j'ai eu le temps d'enlever sa puce et de la mettre dans mon crâne pour la protéger de l'eau de mer. Une seconde en moins et c'était foutu.
- J : Ben, mais… C'EST FANTASTIQUE! On peut la faire revivre, alors?
- B : on peut. Mais elle ne va pas beaucoup aimer. Elle va le prendre comme une sorte de trahison.
- J : il faut essayer, je dois lui parler. On peut la brancher sur le terminal qu'on a conçu pour John Henry. Ils avaient le même format de puce, ça marchera sûrement…
- B : calme-toi, John, je sais tout ça. J'ai eu le temps d'y réfléchir. Voilà ce que je te propose: comme toi je trouve très dommage que Cameron en soit arrivée à cette extrémité. Je tiens moi aussi beaucoup à elle. Mais c'était son choix. Si on reconnaît son humanité, on doit aussi lui reconnaître son libre arbitre. On peut tenter de la raisonner au calme… en pleine tempête de nuit, en mer, c'était pas l'endroit idéal… en plus l'EMP allait nous péter à la figure d'une minute à l'autre.
On peut essayer, ok, mais si malgré nos efforts pour lui redonner un peu goût à la vie elle veut toujours en finir, il faudra qu'on respecte son choix. Je ne te donne sa puce que si tu me promets de tenir cette parole. Alors?
John savait qu'il n'avait pas le choix. Il fallait à tout prix qu'il parle avec elle, qu'il entende sa voix, qu'il la remercie pour tout ce qu'elle avait fait pour lui et pour l'humanité. Il tendit la main pour recevoir la précieuse puce et dit:
- J : ok, Ben. On fait comme ça.
