Deux ans plus tard, les promesses de mariage tombaient. Dans la maison de bois reconstruite près de la côte, à Santa Monica, les inséparables amis s'étaient retrouvés chez Derek: il avait une annonce à faire. Jesse arriva dans le salon, radieuse, le ventre arrondis. Derek était tout excité à l'idée de faire une surprise à son auditoire, mais le malheureux se rendit vite compte que tout le monde s'était aisément douté de quoi il allait s'agir.
- D : bon, alors voilà: Jesse et moi allons nous marier.
Les applaudissements, les sifflements et autres accolades fusèrent dans tous les sens. Dans l'agitation, John surprit le regard explicite d'Allison. Il se rapprocha discrètement et lui dit tout bas:
- J : non, Allison, pas maintenant. On va pas leur voler la vedette. C'est leur soirée.
- A : allez, John! Tout le monde le savait, c'était pas vraiment une surprise. Tandis que pour nous… je suis sûr qu'ils ne nous en voudront pas.
- J : bon, comme tu veux. Tu t'expliqueras avec Derek et Jesse… et c'est toi qui cause.
- A : mais quel trouillard tu fais!
Allison attira l'attention du petit groupe.
- A : John avait peur de vous voler la vedette, mais moi je n'y tiens plus: nous allons nous marier, nous aussi!
Les hurlements se firent encore plus virulents. Allison eut du mal à calmer son auditoire.
- A : et… on voudrait que Cameron soit notre témoin. Notre unique témoin, pour nous deux. Tu veux bien, Cameron?
- C : ce sera un honneur, petite sœur. Mais il faudra me briefer un peu. On ne peut pas dire que j'aie l'habitude.
- A : petite sœur? En théorie, je suis plus âgée que toi. C'est toi ma petite sœur.
Allison enlaça Cameron dans ses bras et lui dit tout bas.
- A : je suis tellement heureuse, Cameron. Et ce bonheur je te le dois. Je t'aime petite sœur. Merci. Merci du fond du cœur.
John prit un peu de recul en observant ses amis, devenus sa propre famille… et dans un sens, c'était un peu vrai. Il repensa à tout ce qu'ils avaient accompli depuis la fin de la guerre.
Kyle n'était pas retourné dans le passé, et pour cause, la technologie du voyage temporel n'existait plus. De toute façon, il n'aurait jamais demandé à son père de le faire. Il se demandait comment l'autre John avait pu avoir la force - ou la folie? - d'envoyer son père se faire tuer… sans doute les enjeux de la guerre. Mais il n'avait pas vécu ce que son homologue avait vécu. Les longues années de guerres, un maturité encore plus développée. Il ne jugeait pas et ne voulait plus y penser. En tout cas, lui, était toujours là! Preuve que les conséquences et les relations entre différentes lignes de temps n'étaient pas toujours aussi simples à comprendre. Une quantité de paramètres leur échappait. Peut-être Cameron avait-elle vu juste?
Il repensa à elle, au jour où ils avaient enfin pu lui rendre son corps. Tout ce travail… et ils avaient réussit au-delà de toutes leur espérances. Le résultat était parfait, Cameron était en tout point identique à ce qu'ils avaient connus d'elle. Lorsqu'il inséra sa puce dans le nouvel endosquelette, émus jusqu'à ne plus pouvoir retenir ses larmes, il eut énormément de mal à patienter durant les 120 secondes les plus longues de sa vie. Cameron eut un léger tressautement, ouvrit les yeux et sourit immédiatement. John remarqua tout de suite ce sourire inhabituel qu'elle n'avait pas eu depuis le premier jour où il l'avait rencontrée au lycée, lorsqu'elle avait voulu l'amadouer.
Mais cette fois-ci, ce magnifique sourire était sincère. Il lui ouvrit les bras et la serra fort. Et pour la première fois, il eut l'impression qu'elle lui rendait vraiment son étreinte… pas seulement pour lui faire plaisir, pas mollement de peur de lui faire mal, pas une vague main dans le dos, figée et froide dans son attitude. Non, Cameron lui rendait sa première vraie accolade. Elle serra à la limite de lui broyer les os, mais John ne la repoussa pas. Il avait attendu cet instant depuis si longtemps déjà. Lui aussi la serra de toutes ses forces.
- J : oh, Cameron! Comme tu m'as manqué. Je suis tellement heureux de te revoir parmi nous.
- C : moi aussi, John. Je vous dois tellement. Vous m'avez aidée quand j'en avais le plus besoin, vous m'avez soutenue comme si…
- J : c'est ce que font les amis. On est même plus que ça, Cameron. On forme une vraie famille, maintenant.
John sortit de sa rêverie. Quelqu'un toquait à la porte. Jesse se leva.
- Je : ce doit être ma demoiselle d'honneur. Je voulais vous la présenter ce soir. Je suis sûre que vous allez l'aimer. John, ça va te faire un choc, je préfère te prévenir.
Jesse alla ouvrir. John ne comprit pas ce qui pouvait bien l'attendre. La porte s'ouvrit et John se leva d'un bond, comme tétanisé par l'apparition.
- J : RILEY? C'est toi?
La jeune-fille sourit à l'assistance. Chacun avait le regard braqué sur elle. Elle se sentit un peu gênée et voulut dissiper le trouble le plus vite possible… en commençant par John. Elle se dirigea vers lui après avoir salué tout le monde.
- R : oui, John, c'est moi. C'est la première fois que je te vois, mais Jesse m'a avoué l'histoire que tu lui as racontée. Et… j'ai encore du mal à y croire… mais rassure-toi… et surtout rassure Allison. Je ne vais pas te tourner autour. Je suis là ce soir pour apprendre à vous connaître et commencer mon rôle de témoin.
- K : et comment vous êtes-vous connues?
- Je : je l'ai recueillie quand elle était une petite fille, orpheline. Et puis elle a fait partie de mon équipage sur le Jimmy Carter. Avant la fin de la guerre, elle était affectée sous le commandement de San Francisco, c'est pour ça que vous ne l'avez pas vue ici, à Los Angeles.
- R : et puis les derniers temps, depuis la fin de la guerre, j'étais à la recherche de traces de ma famille, que je croyais disparue et dont on m'avait signalé des traces sur la côte est ces dernières années. J'ai retrouvé une cousine.
- Je : En réalité, c'est grâce à elle et l'évocation de son nom que tu m'as convaincue, John. Quand tu m'as parlé de Riley et de ce que j'avais pu lui faire d'où tu venais, j'ai su que tu disais vrai. J'ai eu un véritable choc mais je ne vous l'ai pas montré. Ce nom que je connaissais si bien… comment aurais-je pu lui faire ça? Je n'ai toujours pas d'explication. Mais je sais que je ne lui ferai jamais de mal. Riley est comme ma propre fille.
John resta quand-même bouche bée devant elle.
- R : j'espère que j'aurais plus de chances avec toi cette fois-ci, Cameron.
- C : je vois à quoi tu fais allusion, Riley. Je ne t'ai jamais voulu de mal personnellement, mais tu représentais à l'époque un danger pour John. Et je savais que tu nous cachais quelque-chose. J'ai fini par comprendre que tu venais du futur avant que John le découvre. Tu ne peux pas me reprocher d'avoir été méfiante.
- R : mais je ne te reproche rien du tout, Cameron. Et ce que tu racontes, moi je ne l'ai pas vécu. Je disais ça pour engager l'amitié… pour rire.
- C : j'ai encore un peu de mal à savoir quand vous ironisez. Mais je m'améliore, n'est-ce pas, John? Et parfois, c'est moi qui vous fait marcher.
- J : ça c'est vrai. Hier encore elle m'a eu. J'ai cru qu'elle avait comprit une expression au sens littéral alors qu'elle avait très bien pigé. Et elle m'a laissé me dépêtrer dans une explication confuse où je ne trouvais plus mes mots, avant de sourire et de se fiche de moi. Méfiez-vous, je vous préviens. Cameron est très taquine.
- K : c'était quoi l'expression?
- C : péter le feu!
- K : ah, ouais! Je comprends que tu aies eu du mal à t'en sortir. J'aurais aimé te voir te démêler avec ça!
La soirée passa tranquillement dans les rires et la bonne humeur. Derek se pencha vers Jesse pour lui demander discrètement:
- D : dis donc, Jesse, tu trouves pas que mon frangin regarde beaucoup ta petite protégée?
- Je : si, c'est vrai. Et alors? Laisse-le.
- D : mais ils ont au moins dix ans d'écart. Plus même…
- Je : laisse-le, je te dis. Elle est assez grande pour accepter ou refuser ses avances. Kyle a le droit comme tout le monde de s'éprendre de quelqu'un, non?
Derek se redressa, pas vraiment convaincu.
Jesse et Allison commençaient à parler des préparatifs du lendemain, le jour de la commémoration internationale des grands résistants morts au combat, dont Sarah en premier lieu, mais aussi Savannah, et, chose que John réussit à obtenir, John Henry et Catherine Weaver. Des machines "promues" au même rand d'honneur que des humains! En tant qu'orateur principal à la tribune de Los Angeles, John occupait une position de premier ordre pour imposer ses choix. Il y avait eu des heurts, mais son infatigable travail de persuasion avait finalement porté ses fruits au cours des dernières années.
Ben et Cameron s'éclipsèrent un moment pour prendre l'air sur la plage.
- B : alors, Cameron. Comment te sens-tu?
- C : ça va. Je te remercie, Ben. Nos séances me font beaucoup de bien. J'ai l'impression d'apprendre plus vite grâce à toi. Tu es un très bon médecin et un excellent psychologue.
- B : tu sais, je ne sais pas si je fais bien les choses. Il faut que je m'adapte à toi, aussi. Tu ne raisonnes pas tout à fait comme une humaine et je ne sais pas toujours si je te dis les choses qu'il faut. Avant de te faire comprendre une idée, un concept, je dois d'abord comprendre comment tu fonctionnes et je crois que nos séances, comme tu dis, nous servent autant l'un à l'autre dans la compréhension mutuelle. Je suis heureux que tu aies accepté.
- C : tu es le premier thérapeute pour robot, mon petit cyborg!
Et elle partit en courant sur la plage. Ben lui cria:
- B : fais gaffe à ce que tu dis, Cameron. Je peux te rattraper, je te signale!
Ben entendit au loin:
- C : essaye, si tu t'en crois capable.
Et il se mit à la poursuivre.
Du haut de la petite falaise, derrière la baie vitrée, leurs amis virent avec amusement deux fous filer à tout allure sur la plage en rigolant, dans la douce lumière du jour tombant.
Ben était grisé par la vitesse qu'il pouvait atteindre. En vitesse de pointe, il pouvait facilement la rattraper et il était devenu plus endurant avec ses nanomachines, qui semblaient ne pas vouloir quitter son corps. Mais Cameron resterait toujours plus endurante puisqu'elle n'avait pas besoin de respirer ni de récupérer après un effort.
Ben arriva pourtant derrière elle et se jeta sur ses jambes. Avec la vitesse, ils firent plusieurs tonneaux avant de se relever plein de sable.
- C : ça me rappelle la première fois que tu m'a plaquée, dans la cave à Palmdale. Tu avais raison, je crois que je t'en ai voulu, ce soir-là.
- B : pas besoin d'être psy pour le savoir. Ça se lisait sur ton visage. Tu m'en veux toujours?
- C : non. Bien-sûr que non. Plus maintenant. Depuis tu triches, de toute façon, avec tes nanos.
- B : décidément, je crois que John ne se trompe pas sur ton compte. Tu es de plus en plus taquine.
Ils continuèrent encore un peu leur balade. La nuit tombait. Ils marchaient en silence, chacun perdu dans ses pensées. La mélancolie reprenait souvent le dessus. Ben et Cameron se ressemblaient en ce sens qu'ils avaient définitivement perdu leur amour dans la guerre. Lui comme elle resteraient inconsolables et le lien qui les unissait dans cette douleur les rendaient très proches. Ils se comprenaient mieux que les autres. Seul John gardait encore une place aussi importante dans le cœur de Cameron.
Ils s'assirent sur un rocher en regardant les petites vagues mourir sur le rivage. Cameron posa sa tête sur l'épaule de Ben. En retour, il passa son bras sur ses épaules. Puis il tourna la tête vers elle et lui déposa un baiser dans les cheveux. Ben lâcha comme dans un soupir:
- B : ma petite fille…
- C : pardon?
- B : rien, je… je divaguais tout haut.
- C : j'ai très bien entendu, Ben. Tu as dit "ma petite fille".
- B : oui… [silence gêné]… je me rends compte que je ressens pour toi ce que je ressentais pour mon fils. Ce désir de passer du temps avec toi, de faire l'effort de te comprendre… et te protéger… me soucier de ton bonheur…
- C : tu veux dire que… tu m'aimes comme un père?
- B : ça n'a pas l'air de te plaire… j'aurais du me taire. Ça te met mal à l'aise?
- C : non… au contraire.
- B : ?
- C : je crois même qu'après la confiance de John, c'est le plus beau cadeau qu'on ait pu me faire.
- B : te considérer comme ma fille?
- C : oui. Tu me donnes ce que ma condition me refuse: une filiation. Je n'aurai jamais d'enfants mais… un père?… Toi et les autres, vous faites tout pour me donner chaque jour un peu de ce qui fait de vous des humains. Je ne pourrai jamais vous remercier assez… et … j'ai peur de vous décevoir, surtout John, parce-que je sais au fond de moi qu'en dépit de vos efforts, je ne serai jamais humaine. Je sais que toi tu l'as compris et accepté. Mais malgré tout… je suis touchée par toutes ces preuves d'affections que vous me témoignez.
Ben sourit et prit une expression rêveuse en regardant la lune se refléter sur l'eau.
- C : quoi?
- B : rien… je trouve que tu parles aussi de plus en plus comme une humaine. Il y a quelques années, tu aurais été incapable d'avoir ce genre de discours construit et analytique. On dirait que tu te comprends mieux.
- C : c'est grâce à vous, grâce à John… et… grâce à toi… papa.
