Chapitre 1

Il était encore très tôt lorsque Anzu se réveilla. Le soleil commençait à peine à se lever.

Elle se retourna dans son lit afin de jeter un coup d'œil à son réveil, sur le cadran duquel elle put constater qu'il lui restait pas loin de trois heures avant d'aller au lycée. Puis, elle s'allongea sur le dos pour regarder le plafond avec un air à la fois égaré et las.

-Encore ce cauchemar, soupira t-elle en fermant les yeux.

En effet, cela faisait deux mois que Atem était parti, et que chaque nuit depuis ce jour, elle revoyait les portes de l'au-delà se refermer sur lui. N'importe quelle personne extérieure à sa vie n'aurait pas qualifié ce songe de cauchemar, étant donné que la scène n'avait rien d'effrayante. Mais malgré ça, pour Anzu : s'en était un. Cet événement avait sans doute été l'un des pires moments de sa vie. Elle avait vu disparaître le seul homme qu'elle eut vraiment aimé; sans en plus le lui avoir avoué. Ce qui lui pesait énormément. Mais la raison pour laquelle elle ne l'avait pas fait, c'est que ça aurait été égoïste et hypocrite de sa part d'agir ainsi. Lui avouer ses sentiments au dernier moment aurait été comme lui poser un ultimatum, sans se soucier de ce que lui voulait. En gros, ça aurait fait un truc du style « Sois tu restes et je suis heureuse. Ou sois tu pars et je suis malheureuse ». Ça aurait été un peu le style de chantage que l'on fait dans ce genre de situation quant on veut faire culpabiliser l'autre.

Elle poussa un autre lourd soupir, et rouvrit lentement les yeux tout en les gardant rivés en direction du plafond durant encore quelques instants, avant de s'asseoir et de porter une main sur le pendentif qu'elle portait autour du cou. Il s'agissait plus précisément du cartouche égyptien qu'elle avait offert à Atem, et sur lequel était gravé en hiéroglyphes le nom de ce dernier. Yugi le lui avait rendu quelques jours après le départ du pharaon, en lui disant qu'il était plus juste que se soit elle qui l'ait. Et alors qu'elle le faisait valser entre ses doigts, elle sentit sa mâchoire se crisper et ses yeux piquer. C'était décidément plus fort qu'elle. Fallait croire qu'elle devait être complètement maso pour le porter de puis des semaines, alors que ça la torturait à mort.

Elle se secoua la tête et se gifla mentalement, avant de se lever d'un bond.

Elle enfila son peignoir, sortit de sa chambre et descendit prendre son petit-déjeuné.

-Déjà debout? - lui lança son père de par-dessus son journal qu'il lisait assis à la table de la cuisine, l'air vraiment interloqué, les sourcils levés.

-J'ai fait un cauchemar, lui expliqua t-elle en se dirigeant vers l'un des placards qu'elle ouvrit pour y prendre une tasse.

-Ah, fit t-il doucement en scrutant sa fille d'un œil anxieux.

Monsieur Mazaki était un homme d'affaires qui aimaient arriver à son bureau aux aurores, parce que comme ça il pouvait rentrer plus tôt le soir chez lui. Voilà pourquoi il était toujours le premier levé.

Physiquement, c'était un assez bel homme, mince et élancé, aux cheveux noirs et aux yeux bleus dont Anzu avait hérité.

Il attendit que sa fille s'asseye à son tour, avec le thé léger qu'elle s'était préparé, pour lui demander :

-Y aurait t-il quelque chose qui te tracasse ma chérie?

-Hein? Quoi? - fit t-elle d'un air mi-endormi mi-égaré, en relevant paresseusement la tête, car elle avait le nez à moitié plongé dans sa tasse.

-Je te demandais si tout allais bien pour toi.

-Ben oui pourquoi? - s'étonna t-elle en étant un peu plus réveillée.

-Et bien, ces derniers temps avec ta mère on te trouves bizarre.

-Comment ça « bizarre »?

-Disons que tu sembles distraite, distante, la tête ailleurs... On a d'ailleurs aussi remarqué que tu sortais de moins en moins avec tes amis. Et quant tu es à la maison, tu es les trois quarts du temps enfermée dans ta chambre.

Pendant un moment, Anzu se sentit légèrement défaillir. Qu'allait t-elle bien pouvoir raconter à son père – car si jamais elle lui disait qu'elle se mettait dans cet état à cause d'un garçon – il allait à coup sûr péter un câble. Lui qui, depuis qu'elle avait été en âge de s'intéresser à l'amour, n'avait eu de cesse de lui répéter que les mecs ne méritaient pas que les filles pleurent pour eux. Mais en même temps, elle ne voulait pas lui mentir.

-Ce n'est rien de bien méchant. C'est seulement petit coup de blues. Comme il peut en arriver à n'importe qui sans raison particulière, exposa t-elle, en étant à la fois surprise et satisfaite d'avoir trouvé aussi rapidement une explication qui tenait parfaitement debout, et sans avoir eu à ne lui débiter que des salades.

-Tu n'as pas d'ennuis à l'école au moins? Ils n'y a aucun garçon qui te harcèle, j'espère? - insista son père.

-Mais non. Je t'assure que tout va bien. C'est seulement une petite déprime passagère. Ça ira mieux dans quelques temps. Et puis, si j'étais réellement persécutée par un garçon; tu penses bien que mes amis ne le laisseraient pas faire. Jounouchi et Honda l'auraient sûrement déjà soulagé de quelques dents, ironisa t-elle.

Monsieur Mazaki eut un petit sourire amusé, et afficha un air un peu plus décontracté. Mais ils se sentait aussi passablement idiot de ne pas avoir pensé aux meilleurs amis de sa fille; et que ces derniers ne la laisseraient en aucun cas s'enliser dans les ennuis.

Il posa son journal et se leva doucement.

-Si tu dis que tout va bien, c'est que tout va bien. Sans compter qu'il est vrai qu'avec tes amis qu'il n'y a pas de soucis à se faire, dit t-il alors qu'il relavait son bol dans levier. Mais si tu veux, pour te remonter le moral, samedi je t'emmène faire les magasins, et je t'achèterai tout ce que tu voudras, ajouta t-il en revenant à la table.

-Je ne voudrai pas t'embêter, s'empressa t-elle de répondre.

-Qu'est-ce que tu me racontes là? Ma petite fille ne m'ennuiera jamais voyons? - s'exclama Monsieur Mazaki outré par ces propos.

Anzu ne répondit rien mais eut cependant un petit sourire ému.

-Bon, j'y vais ma puce. À ce soir, dit t-il à sa fille en lui déposant un baisé sur le dessus de la tête; et il sortit de la cuisine.

Tout en buvant son thé, Anzu ne put s'empêcher de se dire qu'elle devait être, par certains côtés, sacrément chanceuse pour avoir un père aussi adorable. Et une fois qu'elle eut terminé de petit-déjeuner, elle alla dans le salon pour regarder la télé, vu qu'elle avait encore pas mal de temps devant elle avant d'aller à l'école. Néanmoins, elle ne s'éternisa pas non plus devant car, il n'y avait soit que des infos soit que des rediffusions d'épisodes de la veille de divers feuilleton à l'eau de rose. Et comme elle n'avait pas la tête à ça. Du coup, elle préféra aller prendre tout de suite sa douche, et ensuite commencer à lire un livre, sans histoire d'amour bien sûr, pour finir de s'occuper jusqu'à ce qu'il soit l'heure de partir en cours.

Durant ce laps de temps, elle avait vite fait croisé sa mère dans le couloir du premier étage, où elle s'échangèrent seulement le traditionnel « Bonjour! Comment ça va? - Bien! Et toi? ». Il en fut d'ailleurs de même avec quasiment tout le monde au lycée. Sauf avec ses meilleurs amis évidemment. Avec eux, elle avait quand même gardé le sens de la conversation.

-Hey Anzu! - l'interpella Yûgi, tandis qu'il s'approchait de son pupitre pour discuter, vu que c'était la pause.

-Oh, bonjour Yûgi! - lui rendit t-elle. C'est vrai qu'on a pas eu le temps de se parler ce matin.

Depuis ces deux derniers mois, à chaque fois qu'elle voyait Yûgi, elle devait faire des efforts considérables pour paraître joyeuse, et ne pas fondre en larmes. Et ce à cause de l'extrême ressemblance entre lui et Atem. Mais après tout, quoi de plus normal puisqu'il était la réincarnation de celui-ci. Néanmoins, elle se doutait bien que ça devait être aussi terrible pour Yûgi que pour elle que le Pharaon ne soit plus là. Seulement lui, grâce à sa passion des duels de monstres, qu'il avait un excellent moyen de s'occuper l'esprit et de poursuivre son petit bonhomme de chemin.

-La fédération des jeux de notre ville – commença t-il à déclarer, après s'être assis à l'envers sur la chaise du pupitre d'en face d'elle – et qui avait été désertée par son propriétaire le temps de la pause – organise samedi, en plein centre ville, un tournoi de duels de monstres. Mais ce n'est que purement amical. Tout le monde peut participer.

-Et?

-Ben, je voulais savoir si tu venais...

-J'aurai bien voulu, mais j'ai déjà quelque chose de prévu pour samedi.

-Tiens donc! C'est vrai ce mensonge? - lança la voix sarcastique Jounouchi, qui s'approchait à son tour, en compagnie de Honda.

-Pourquoi tu dis que je mens? - répliqua Anzu en démarrant au quart de tour, le mitraillant du regard.

-Parce que – il plaqua lourdement ses deux mains sur le pupitre – ça fait des semaines que, à chaque fois qu'on te demande si tu veux venir avec nous par-ci par-là, tu nous réponds toujours que tu as soit-disant, comme par hasard, quelque chose à faire, expliqua t-il d'un air espiègle.

Anzu, piquée au vif, se leva brusquement et se mit dans le même position que lui en lui faisant bien face, avant de tempêter:

-Navrée de plomber ton soudain sentiment de supériorité, mais ce mensonge n'en est pas un! Figure-toi que mon père à décrété de m'emmener faire du shopping samedi!

-Bah fallait le dire! - ria t-il en lui tapotait gentiment sur la tête.

Si une personne qui leur était étrangère avait observé la scène, elle n'aurait sûrement rien pigé à ce qu'il venait de se passer. Il fallait vraiment les connaître pour savoir qu'Anzu et Jounouchi avaient toujours adoré faire style de s'engueuler.

-Blague à part, intervint Honda, vous avez vu aux infos la très curieuses trouvaille de la police ce matin?

Anzu et Jounouchi tournèrent vers lui des yeux interloqués. Mais pas Yûgi qui semblait avoir tout compris à ce qu'il racontait.

-Tu veux parler de cette fameuse momie? - demanda justement celui-ci.

-Une momie? Quelle momie? - s'étonna Jounouchi en se tournant vers lui en papillotant des yeux.

-Cette nuit une momie a été trouvée dans la ruelle derrière la discothèque. La police a d'abord pensé à un vol qui aurait mal fini, étant donné que le musé n'est pas très loin de la discothèque. Mais après datation et confirmation du musée qu'ils n'avaient subi aucun vol, ils ont très vite écarté cette théorie, exposa brièvement Yûgi.

-Et pourquoi? - interrogea Anzu en se rasseyant doucement.

-Parce que malgré l'extrême ancienneté apparente de la momie; en réalité, elle avait moins de quelques heures.

-C'est dingue ça! - siffla Jounouchi. Probablement l'œuvre d'un dingue qui se prend pour un embaumeur.

-C'est même sûr, assura Honda.

Cette anecdote avait pas mal secoué Anzu. Faillait croire que le sort s'acharnait contre elle pour ne pas lui faire oublier l'Égypte. En plus, si Atem avait été là, il se serait évidemment intéressé de plus près à cette bizarrerie. Et comme autrefois, ils auraient tous les deux joué aux Sherlock Holmes et Docteur Watson. D'ailleurs, une fois que les cours furent finis, elle ne rentra pas chez elle par le chemin habituel. Elle fit tout d'abord un détour par le musée. Ce lieu où, si l'on pouvait dire, était née leur complicité si particulière, autour de laquelle ils avaient bâti leur petit monde rien qu'à eux. Mais le hic à présent était qu'il n'était plus là, et que leur univers avait perdu bien des couleurs. Des couleurs dont Anzu savait très bien qu'elle n'arriverait jamais à restaurer.

Quant elle rentra chez elle, la nuit était déjà tombée, et elle fut accueillit par ses parents soulagés de la voir enfin arriver.

Elle expliqua qu'elle avait eu envie de faire un saut au musée; et s'excusa de ne pas les avoir prévenu et de les avoir inquiéter.

Après quoi, elle monta s'enfermer dans sa chambre dont elle n'alluma même pas la lumière. Ensuite, elle alla se laisser tomber de tout son poids sur son lit en soupirant avec une grande lassitude.

Elle resta ainsi quelques instants; puis elle de releva paresseusement pour se traîner jusque devant son armoire à glaces pour se déshabiller. Sans toujours allumer la lumière. Et telle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle releva la tête vers son propre reflet, alors qu'elle avait commencé à défaire le nœud papillon de son uniforme, de discerner dans le miroir une autre forme que la sienne. En effet, elle put y distinguer une très grande et inquiétante silhouette noire, se tenant derrière elle, et dotée de yeux rouges brillants dans l'obscurité.

à suivre