Boule de neige et cauchemars

« T'es sérieuse ? »

« Ouiiii ! »

« Vraiment, vraiment, vraiment ? »

« Ouiiii ! »

« Je te crois pas ! »

« Ouiii… Euh, mais je te jure ! »

J'ai secoué la tête en voyant Laura se mettre à rigoler, fière de sa blague. Comme la plupart des camarades de ma classe, elle m'avait accueilli à grand renfort de « Bon anniversaire ! », tellement repris en chœur que je me suis sentie rougir. Heureusement pour moi, le professeur d'histoire était entré au même moment ou presque, coupant court à leurs vœux.

Ca n'avait pas empêché Laura d'en rajouter une couche en chuchotant pendant que le prof se mettait à parler des épisodes barbants de la Guerre de Sécession, me faisant régulièrement pouffer et rougir d'embarras.

C'était ce que j'appréciais chez Laura. Ouvertement drôle, elle allait toujours chercher à faire rire les gens. On ne s'ennuyait jamais avec elle. Je la connaissais depuis très, très longtemps, et j'espérais bien continuer.

Bien sur, j'avais espéré me retenir à propos des billets pour l'Angleterre, cherchant à lui en parler plutôt pendant la pause, mais elle avait insisté pour que je lui dise en prenant la voix nasillarde de notre professeur principal, qui avait le don de me faire rire et de m'énerver en même temps, si bien qu'on a failli finir à la porte deux fois. J'ai abandonné et j'ai fini par lui révéler la nature du cadeau que mes parents m'avaient offert.

Elle a battu des mains, totalement excitée. Je me suis mordue la lèvre pour ne pas rire. Elle allait être intenable, maintenant…

« Il faut que j'appelle mes parents ! », a-t-elle soufflé, les yeux brillants, avant de joindre les mains devant elle en un simulacre de prière et de lever les yeux au ciel en prenant une voix mystifiée, « Par pitié, faites que mes parents soient pris d'une grande mansuétude et qu'ils m'accordent le droit de… »

« Si tu continues à faire ça, on va finir dehors et là, je doute que tes parents t'accordent quoi que ce soit ! », l'ai-je coupée en lui donnant un léger coup de coude dans les cotes.

Elle m'a foudroyée du regard dans une vaine tentative pour paraître agacée d'avoir été interrompue dans sa « prière », ses cheveux blonds s'agitant comiquement autour de son visage mutin tandis qu'elle plissait ses yeux bleus.

« Je constate avec un plaisir indicible que l'histoire de la bataille de Gettysburg vous passionne a un point tel que cela fait quand même trois fois que je vous surprend à parler d'autre chose que mon cours, mesdemoiselles », intervint le professeur, l'air outré qu'on ose ainsi le forcer à interrompre son cours.

Laura s'est faite toute petite sur sa chaise, paraissant se rappeler que l'autorisation de ses parents dépendait de sa conduite à l'école. Je me suis mordue la lèvre en l'imitant, même si on retenait vaille que vaille un sourire idiot.

« Morgan, Reed… C'est le dernier avertissement », a menacé le professeur avant de se replonger dans les méandres de sa bataille de Gettysburg.

Notre soupir de soulagement commun a pourtant été largement audible, mais on a fait un effort pour les gloussements qui ont suivi, et on s'est à peu près tenu à carreau jusqu'à la sonnerie de la délivrance.

Tout le reste de la journée n'a été qu'à propos de l'Angleterre et de ce qu'on y ferait, une fois là bas. Ca faisait un temps fou que je n'avais pas vu ma grand-mère, Perry. Il faut dire qu'avant, c'était toujours elle qui venait nous rendre visite, mais une opération, il y a quelques années, l'avait rendue trop faible pour continuer à faire de si longs voyages. Je ne lui avais plus parlé que par téléphone et je suppliais régulièrement mes parents de me laisser y aller. Mais jusqu'alors, ça avait toujours été « non », sous prétexte que j'étais trop jeune.

Ce qui est étrange, avec les adultes, c'est qu'on est jeune ou vieux quand ça les arrange : Je suis trop grande pour avoir peur du noir, mais j'étais trop jeune pour voyager seule… Enfin, jusqu'à maintenant !

Comme on a passé notre temps a papoter, on a raté le bus, une mauvais habitude qu'on avait prise depuis le début de l'année, et qui nous forçait à user nos petits pieds sur les trottoirs jonchés de feuilles mortes et parsemés de flaques d'eau sale. Ce n'était pas désagréable, pourtant. C'était même plus tranquille, même si on mettait plus de temps à rentrer. Laura n'avait pas pu résister et avait déjà appelé sa mère pour lui demander à la fois si elle pouvait aller dîner à la maison en restant tout le week-end et partir en Angleterre avec moi, mettant sur la table tout les arguments les plus imparables qu'elle connaissait, et même certains dont je n'avais jamais entendu parler. Après une lutte verbale interminable, elle avait fini par avoir l'autorisation, ce qui a déclenché chez nous des cris de joie et de victoire. Il faut dire que Laura avait beaucoup de mal à demander quelque chose à ses parents, ce qui avait tendance à l'énerver.

« Fiou ! Nous avons gagné cette bataille, camarade ! », me suis-je exclamée lorsqu'elle a rangé son téléphone d'un air satisfait.

« Tu l'as dit ! Mais c'est toujours pareil avec eux ! Ou ils sont trop sévères, ou ils sont trop protecteurs… M'enfin, dans les deux cas, je n'ai en général pas le droit de faire des trucs cools ! », a rouspété Laura en levant les yeux au ciel.

Je lui ai tapoté l'épaule avec un air de sympathie, mais elle m'a lancé un regard dit « à la Sherlock Holmes » (c'était le genre de regard qui, chez nous, présageait un interrogatoire envers la victime dudit regard…) qui m'a fait me raidir.

« Bon, maintenant que ce problème est réglé et qu'on a rassasié notre soif de papote en matière de projets complètements géniaux, on va parler de toi, ou plutôt des seaux à charbons qui te servent de cernes, sous les yeux. »

J'ai évité son regard et j'ai shooté dans un caillou, les mains dans les poches. Laura savait sans trop être au courant que j'avais une peur panique du noir, mais je devais aussi avouer que jamais une crise de peur ne m'avait encore mise dans un tel état, avant. Malgré mon excitation quant au voyage qui était prévu, je m'étais littéralement traînée toute la journée, me surprenant même, les rares fois où ma meilleure amie ne pouvait pas s'asseoir à coté de moi à cause de profs méfiants, à piquer du nez dans mon cahier, commençant à écrire de travers jusqu'à ce que mon voisin ou ma voisine ne me remette d'aplomb en me donnant un petit coup de stylo dans les cotes.

Et là, Laura ne venait pas de me faire un cadeau. J'avais passé une bonne journée, mais celle-ci s'est assombrie d'un coup lorsque les souvenirs de la nuit dernière sont remontés à la surface de ma mémoire comme un nuage de sable remonte du fond d'une mare à cause d'un caillou. De plus, on était sorti des cours à l'heure où, en hiver, le soir commence à tomber, et je sentais ma peur malheureusement familière revenir en un assaut d'abord timide, mais qui, je le savais, prendrait de l'aplomb avec l'avancée des ténèbres.

Laura a froncé les sourcils et je l'ai sentie poser une main sur mon épaule. Elle m'a fait tourner pour que je la regarde en face.

« Qu'est ce qui se passe ? T'as rêvé que le prof venait te dire que tu avais eu zéro à tous tes examens ? A moins que tu ne craques pour quelqu'un au point de ne pas en dormir et que tu ne veuilles pas me le dire ! »

J'ai rougi face à ses suppositions. A tout prendre, celle à propos du rêve du prof était plus proche de la réalité que la seconde hypothèse ! Je n'avais encore jamais été amoureuse, et Laura était en première ligne pour le savoir !

Cette dernière m'a agrippé le bras en manquant de me faire tomber et s'est mise à sautiller sur place, complètement excitée.

« Je suis sure que c'est ça ! Allez, dis moi qui c'est ! Dylan ? Matt ? Thomas ? »

« Mais… Mais personne, Lau ! », ai-je protesté en essayant de retrouver un semblant d'équilibre.

« Je suis sure que ce n'est pas vrai ! »

« Tu me connais mieux que ça ! »

Elle s'est alors arrêtée et m'a fixée en silence quelques instants, comme interloquée de ne pas avoir trouvé la bonne réponse. Gênée, j'ai tenté de trouver une explication valable.

« Je… Je ne me sentais… Pas bien, c'est tout… », ai-je balbutié en me frottant la tête.

Laura a alors eu un grand sourire, puis m'a reprise par le bras et ouvrait la bouche pour dire quelque chose lorsque quelque chose de froid et d'à moitié dur nous a percuté à l'arrière du crâne. Surprise, on s'est retourné, mais il n'y avait personne sur le trottoir derrière nous à part des gamins d'environ dix ans, et trop loin de nous pour être les coupables. J'ai porté la main à mes cheveux, manquant de sursauter en sentant mes cheveux humides d'une eau glacée à moitié congelée à l'état de…

« De la neige ? », a fait Laura, interloquée, avant de secouer ses cheveux pour s'en débarrasser.

Je n'ai rien dit immédiatement, parce qu'un autre souvenir m'est soudainement revenu en tête : Des lignes de givres et des fougères gelées qui s'étalaient en corolle sur le verre de ma fenêtre ouverte, ce matin…

Et maintenant ça ?

Pendant que je fixais le reste de neige qui fondait entre mes doigts, Laura cherchait vainement le coupable aux alentours en maugréant des choses que je ne répéterais pas ici. Ces boules de neige ne s'étaient pourtant pas envoyées par magie ! Laissant Laura derrière moi, je me suis dirigée vers les trois garçons qui riaient en mangeant des viennoiseries.

« Dites moi, les gars », ai-je fait en m'arrêtant devant eux, « Vous n'auriez pas vu quelqu'un entre vous et moi, il y a quelques instants ? »

Tout trois m'ont regardé avec un étonnement non feint.

« Non… Il n'y avait personne… Pourquoi ? », a finalement demandé le plus râblé.

Laura nous a rejoint et je l'ai empêché d'aller coller son nez à celui qui venait de parler. Elle avait l'air plutôt énervée.

« Pourquoi ? Parce qu'on vient de se recevoir des boules de neige dans le col, patate ! »

J'ai levé les yeux au ciel devant l'impulsivité de ma meilleure amie. Du tact, Laura, du tact !

Mais les trois garçons paraissaient sincèrement interloqués par son « témoignage »… Enfin, deux d'entre eux. Le troisième, plus petit de taille, eut un air songeur, puis lâcha d'une petite voix :

« C'était peut être Jack Frost ? »

Son hypothèse a déclenché des rires de la part de ses deux camarades, le faisant rougir. Laura les a foudroyé du regard, néanmoins, ce qui les a fait taire.

Pour ma part, je ne savais pas trop quoi penser. Le nom de Jack Frost me disait bel et bien quelque chose, mais sans plus.

« Jack Frost existe pas, Marc ! », a déclaré le râblé, « C'est pas possible, c'est tout ! »

Le visage de Marc est devenu rouge.

« Si, il existe ! Je l'ai vu l'année dernière ! »

J'ai préféré calmer le jeu avant que ca ne dégénère.

« Olà ! Doucement ! … »

« C'est qui, Jack Frost ? », a demandé Laura.

Marc a sauté sur l'occasion. Avec ses yeux brillants et son énergie, il me rappelait, dans mes vagues souvenirs, l'enfant que Willy avait été avant de grandir.

« C'est celui qui fait le vent et la neige ! Il est trop fort ! Et il sait voler ! Et faire de la glace ! Et il adore faire des blagues, mais ça, c'est Jamie, le copain de mon grand frère, qui me l'a dit… Moi, je l'ai juste vu, un peu après Noël, l'année dernière. Et le lendemain, il y avait tellement de neige qu'on ne pouvait pas sortir de la maison ! »

Je me rappelait effectivement de ce jour là. La neige et le vent avaient été particulièrement efficaces pour bloquer tout le monde chez soi… J'avais d'ailleurs été très contente, parce que j'avais passé trois jours près du feu constamment allumé, sans craindre le noir ni les cauchemars qui l'accompagnait habituellement. C'était aussi l'un des rares moments de convivialité que j'avais partagé avec mon frère ces dernières années, à regarder des films avec lui et à jouer aux cartes avec les parents.

Mais les dires de Marc étaient étranges. Ce ne pouvait quand même pas être une coïncidence, si ? La glace, les boules de neige, le froid… J'ai secoué la tête. Non, ce ne pouvait pas être possible. Il allai quand même falloir que je m'informe sur ce Jack Frost, juste pour être sure.

Laura a pouffé à coté de moi en écoutant l'explication de Marc.

« En gros, c'est quelqu'un comme le Père Noël ou… Je ne sais pas moi ! La Fée des Dents ? », a-t-elle demandé.

Marc a hoché la tête avec conviction, nous offrant un grand sourire édenté, puisqu'il lui manquait une canine, sûrement une dent de lait tombée un peu plus tôt. Laura a encore pouffé, puis lui a ébouriffé les cheveux en marmonnant « ces gosses… » Avec un grand sourire, l'incident de la mystérieuse boule de neige apparemment oubliée. On les a laissé repartir, vu que la nuit tombait de plus en plus vite, et on s'est dépêché de rentrer chez moi. Si Laura riait de ce que Marc nous avait dit, j'étais encore plongée dans mes pensées, et Laura a eu beaucoup de mal à m'en sortir…

OOOO

Ma mère et mon père nous ont offert un somptueux dîner. Ils avaient fait mon plat préféré, et c'est le ventre plein de saumon sur un lit de pommes de terre aux lardons cuit au four, de salade et de fromage qu'on a vu arriver avec délice un énorme gâteau au chocolat, porté par mon frère ! Je n'en croyais pas mes yeux ! Et j'ai cru encore plus mourir quand il a… souri !

Oui ! Monsieur grognon était capable d'actionner les muscles de son visage pour sourire ! Incroyable !

Les quinze chandelles avaient déjà commencé à fondre en faisant tomber quelques gouttelettes de cire sur le glaçage, mais ce n'était pas gravissime. Après l'éternelle séance photo pour immortaliser le moment (j'étais sure que je devais être rouge comme une tomate sur les photos…), j'ai soufflé mes bougies, ce qui a crée de petites fumerolles élégantes et ondulantes qui se sont rapidement dissipées dans l'air sous les applaudissements.

Laura pouvait sûrement rivaliser avec mon père en matière d'excitation. Elle me sautait au cou, puis dansait autour de la table avant de s'asseoir, puis se relevait et me serrait à nouveau dans ses bras. A force de recevoir des câlins de la part de tout le monde, j'avais un peu de mal à m'y retrouver ! Mais on s'est bien amusé.

J'étais en train de couper le gâteau lorsqu'un bruit sourd a retenti soudainement dans ma chambre. Je me suis figée, le couteau à moitié enfoncé dans la pâte savoureuse, puis je me suis tournée vers ma famille et Laura. Eux aussi avaient entendu et me fixaient avec curiosité. J'ai eu un sourire gêné. Ce devait être ma fenêtre qui s'était ouverte à cause d'un coup de vent un peu trop brusque. J'avais vu les feuilles mortes faire des tourbillons dans l'air au milieu du jardin toute la soirée.

« Excusez moi… », Ai-je prié avant de passer le couteau à mon amie, « Je reviens ! »

Je les ai laissé dans la salle à manger et j'ai traversé le couloir en vitesse pour aller voir ce qui se passait. Pas de raisons pour moi d'avoir peur : Toutes les lumières étaient allumées.

Pourtant, en entrant dans ma chambre, j'ai constaté qu'il y avait effectivement un problème.

J'ignorais d'où venait le bruit qu'on avait entendu, mais ce n'était pas la fenêtre : Celle-ci était soigneusement fermée. Le loquet était toujours en place et rien n'était tombé dans ma chambre. Le bruit était-il vraiment venu d'ici ?

J'allais sortir lorsque quelque chose, un éclat particulier, a attiré mon regard du coin de l'œil. Indécise, je me suis penchée.

Le sol de ma chambre était couvert ça et là d'une fine couche de sable. Mais pas du sable ordinaire, non : Celui là était d'une couleur si noire qu'il paraissait absorber la lumière environnante, parsemé d'éclats métalliques et froids qui captaient des larmes de lumière de manière assez agressive. J'ai écarquillé les yeux en voyant l'étendue des dégâts, tournant sur moi-même jusqu'à ce que je constate, avec un éclair de terreur, que la quantité de sable était beaucoup plus dense au pied de mon armoire. Je me suis approchée à contrecoeur... Pour voir mes craintes se confirmer.

Le sable à son pied avait bien coulé de là. On en voyait encore les traces.

Prise d'un sentiment d'angoisse soudaine, j'ai reculé brusquement, manquant de me casser la figure en glissant sur les autres tas de sable, qui ressemblait à de la poussière volcanique, et j'ai fermé la porte de ma chambre avant de m'y adosser en relâchant mon souffle.

La peur se disputait à l'incompréhension en moi. Ce n'était que du sable, bien que je ne comprenne pas ce qu'il pouvait bien ficher dans ma chambre, alors pourquoi une telle frayeur ?...

Peut être était-ce parce que ce qui se dégageait de ce sable était si… noir, si cruel, que j'en avais presque la nausée ? Je ne saurais vraiment expliquer ce que j'ai ressenti en voyant cette masse noire et granuleuse sur le plancher de ma chambre, mais c'était comme si tout ce qui m'effrayait me revenait brusquement en mémoire, me sautant aux yeux pour prouver ouvertement que ça existait… Et l'atmosphère de peur qui régnait à nouveau dans cette pièce ? Et les traces qui menaient à l'armoire fermée à clef ?

Sentant venir la migraine, tremblant encore, je me suis passée une main sur le visage dans l'espoir de reprendre contenance, mais j'ai quand même sursauté lorsque Laura est tout à coup apparue devant moi.

« Ca va ? », m'a-t-elle demandé avec inquiétude, « Qu'est ce que tu faisais ? »

« Oh, euh… Je… J'ai… », ai-je seulement pu balbutié.

J'ai vainement tenté de calmer les battements frénétiques de mon cœur à qui j'en demandais beaucoup, ces derniers temps.

« Elenor ? Mais qu'est ce que tu as ? »

« Tu m'as juste fait peur ! C'est tout ! »

J'ai eu un sourire crispé, qui ne l'a convaincu qu'à moitié à voir sa moue dubitative.

« Allez viens… On n'attend plus que toi pour le gâteau. »

Je me suis laissée emmener, me forçant à ne pas regarder derrière moi. De toute façon, je retournerais dans cette chambre bien assez tôt. Trop, à mon goût…

OOOO

Personne, ou presque, n'a paru remarquer quoi que ce soit tandis que le gâteau était englouti. Je n'ai pourtant presque pas touché à ma part, la poussant de temps à autre du bout de ma fourchette, l'air livide, évitant le regard de Laura, en face de moi.

Au bout d'un moment, ma mère a fini par se rendre compte que je n'étais pas comme tout à l'heure.

« Tout va bien, mon poussin ? », s'est-elle inquiétée en se penchant vers moi, « Tu n'as pas touché à ton gâteau ! »

Elle avait l'air déçue, et je m'en voulais pour ça. Mais j'ai trouvé plus simple de lui mentir à elle qu'à Laura, étrangement.

« C'est que je n'ai plus très faim… Et je suis plutôt fatiguée, alors… »

« Oui, c'est vrai que tu n'as pas l'air d'avoir beaucoup dormi, ces temps ci », a innocemment fait remarquer Laura en plissant les yeux.

Aïe ! J'allais y passer…

« Eh bien, va te coucher », a déclara mon père en se levant, « Vous pouvez dormir, demain. On est en week-end… »

J'ai hoché la tête, puis je me suis levée en faisant mine d'être absorbée par le pliage méticuleux de ma serviette. Laura m'a imitée en souhaitant bonne nuit au reste de l'assemblée, puis m'a fait un signe discret, mais autoritaire qui ne faisait aucun doute quant à sa signification. Me mordant la lèvre, je lui ai fait signe de m'attendre. Je ne pouvais pas la laisser entrer dans ma chambre sans lui expliquer avant, dans la mesure du possible. J'ai écourté les « Bon anniversaire » dont mes parents m'ont encore recouverts, leur ai dit bonne nuit, ainsi qu'à mon frère et j'ai entraîné Laura jusque dans le couloir. Rien que voir la porte close de ma chambre suffisait à me donner des frissons, à présent.

« Bon, tu m'expliques ? », a grogné Laura, « Parce que là, on me la fait pas ! »

« OK, c'est bon… »

Par où commencer, bon sang ? Pourquoi fallait-il que tout soit compliqué comme ça ? Surtout que Laura avait l'air sincèrement énervée et que je savais qu'elle n'allait pas tarder à prendre des initiatives. Elle avait toujours été la plus forte de nous deux.

« En rentrant dans ma chambre, tout à l'heure, j'ai… »

« La fenêtre était ouverte ou pas ? », m'a-t-elle coupé.

J'ai secoué la tête.

« Alors qu'est ce que c'était ? »

« J'en ai sincèrement pas la moindre idée, mais ce n'est pas la première fois que des trucs bizarres se produisent dans ma chambre et… »

Laura ne m'a pas laissée finir. Elle m'a dépassée et a attrapé la poignée de la porte qu'elle a tournée avant que je n'aie pu dire quoi que ce soit. Je me suis crispée, attendant sa réaction.

Quand elle s'est retournée vers moi, elle fronçait franchement les sourcils.

« Il n'y a rien d'anormal, là dedans. »

« Quoi ? »

Je l'ai poussée sur le coté pour rentrer dans la pièce, me retenant pour ne pas me frotter les yeux. Elle avait raison. Pourtant, je n'avais pas rêvé ! Les petits tas de sable étaient là il n'y avait pas une demi-heure !

Mais là, plus rien. A croire que quelqu'un était passé faire le ménage…

Mon front s'est plissé sous l'incompréhension. Laura s'est approchée de moi en me fixant du regard, tentant de comprendre à quoi je pouvais penser. Si c'était bien le cas, je lui souhaitais bonne chance, car moi-même je ne savais pas quoi penser.

« Alors… Ce truc bizarre, c'était quoi ? »

« … Du sable noir. »

« Ah… Et où ? »

« …Partout. »

Laura a posé une main sur mon épaule.

« Sincèrement, ma grande. Je crois que tu as besoin de repos. Les hallucinations, ca peut être très grave, tu sais ? »

Je me suis dégagée, commençant à m'énerver. Pourquoi personne ne me croyait jamais ?

« Je te jure, sur tout ce que tu veux, qu'il y avait du sable partout ! Je ne comprends pas ! »

« Moi non plus », a répondu Laura, « Mais si on doit chercher du sable, alors allons-y, pour te permettre de mieux dormir cette nuit ! Tu n'as qu'à regarder sous le lit, je vais vérifier l'armoire… »

Elle devait bien s'amuser, celle là ! Fronçant les sourcils, je me suis avancée vers le lit, lorsque l'intégralité de sa phrase m'a finalement percutée.

L'armoire ?

« NON, LAURA N'OUVRE PAS ! »

Trop tard.

Laura avait tourné le loquet, que je n'avais pas encore fermé à clef, avait saisi les poignées et avait ouvert le meuble imposant en grand.

En réponse, la porte de la chambre a claqué avec violence, se fermant toute seule à double tour, les lumières ont grésillé… Et une tornade de fumée et de sable noir a jailli dans la pièce. Des tentacules ont fendu l'air en sifflant, frappant tout ce qui était à leur portée. Meubles, bibelots, vêtements… Tout a été fracassé et pris dans une tourmente indescriptible.

Aveuglée, je me suis retrouvée par terre, tétanisée par ce que je voyais. On aurait dit que les ombres, le noir même dont j'avais si peur avait pris vie sous mes yeux, pour créer un monstre, une abomination de la nature enfermée dans ma chambre, dans mon armoire, et dont on venait de briser les chaînes.

« ELENOR !»

Laura ! Etouffant un cri, j'ai roulé sur le coté pour éviter un tentacule violent qui s'est écrasé à l'endroit où je me trouvais l'instant précédent, me couvrant d'une poussière noire, scintillante et froide. Tout n'était plus que ténèbres, chaos et désordre, avec un vacarme à réveiller les morts. Mes parents devaient forcément avoir entendu tout ça ! Ils allaient pouvoir venir nous aider !

Je me suis pourtant tout de suite sortie cette idée de la tête. Je pensais comme une enfant ! Je ne pouvais pas mettre ma famille en danger ! Surtout à la merci d'un danger dont j'ignorais tout.

Mais là, Laura avait besoin de mon aide.

Je me suis recroquevillée pour éviter une nouvelle attaque qui m'a envoyé une volée de sable dans la bouche. Berk ! Ca avait un goût de cendre !

« Laura ! Où es tu ! »

C'était la seule chose que je pouvais prononcer, rongée par la terreur. Ca et éviter les tentacules autant que possible, surtout lorsque l'un d'entre eux s'est abattu sur moi et, au lieu de se dissoudre, s'est enroulé autour de mon poignet pour commencer à serrer. Paniquée, j'ai tiré de toutes mes forces, ce qui a libéré mon bras de justesse.

Ces… choses ne cherchaient pas que le chaos. Elles cherchaient quelqu'un.

« LAURA ! », ai-je hurlé.

Mauvaise idée. Apparemment, ces trucs avaient ce qui devaient leur servir d'oreilles, car j'ai du redoubler d'efforts pour les éviter. Plus d'une fois, j'ai failli ne pas réussir. Je ne savais plus du tout où j'étais. Tout avait disparu autour de moi, dans un maelstrom infernal de ténèbres vivantes et d'obscurité sauvage.

Finalement, j'ai enfin entraperçu une main, des cheveux blonds. Sans réfléchir, fermant les yeux, je me suis jetée en avant… Et j'ai attrapé son poignet.

Mais la pauvre était en très, très mauvais posture. Avec horreur, je me suis aperçue que, non contents de chercher d'apparents êtres vivants à piéger, les tentacules les ramenaient ensuite… Dans l'armoire !

« Non, pas ça ! »

« Tire, Elenor ! Je t'en supplie ! »

Je me suis mise à tirer de toutes mes forces vers moi, au point que j'aurais cru lui arracher le bras. Mais elle était presque entièrement recouverte de ténèbres, où que ne savais-je de quelle matière il s'agissait, et malgré tout mes efforts, cette chose était beaucoup, beaucoup plus forte que moi. Son visage était blême de peur, sans doute autant que le mien, et des larmes de terreur avaient tracé des sillons sur ses joues.

« Tire ! »

« Je n'y arrive pas ! »

Il me fallait de l'aide !

Soudain, à ma grande horreur, me suis sentie tirée de tous les cotés. Les tentacules ont commencé à s'enrouler autour de mes bras, de mes chevilles, de mes genoux, de ma taille, de ma gorge.

« Non, non, non, non, non, NON ! », ai-je supplié.

Et ce qui devait arriver arriva. Une traction plus brusque du coté de Laura me fit lâcher prise. Son cri fut englouti par les ombres tandis qu'elle disparaissait dans l'armoire.

« NON ! »

Et la panique est encore montée, si c'était possible, lorsque je me suis sentie entraînée à mon tour vers la gueule béante vomissant des ténèbres vives qu'était devenue l'armoire de mon arrière grand-mère. Je cherchais n'importe quoi qui me permettrait de me retenir, mais il n'y avait plus rien… Les ombres avaient fait leur travail.

« LACHEZ MOI ! »

Je n'étais plus qu'à quelques centimètres à peine de l'entrée de l'armoire. J'ai fermé les yeux, serré les dents, ignorant quel sort me serait réservé, tout comme j'ignorais quel sort était réservé à Laura…

Lorsque le monde s'est brusquement illuminé d'une vive lueur glaciale.