Le moment que vous attendiez tous ! ^^ Mouahaha ! Les souvenirs de...*roulement de tambours* Mister Bean ! Quoi ? Comment ça, "Mister Bean", c'est quoi ce zigouigoui ?... Ah, OK, j'ai compris (Dites à Jack de courir très très vite quand j'aurais fini).
Bref ! Non, c'est bien les souvenirs d'Elenor qui, j'espère, vous aiderons à mieux comprendre toute cette histoire sans queue ni tête. Je précise aussi : C'est le seul chapitre, je dis bien le SEUL, où ce sera entièrement à la troisième personne du singulier pour Elenor. Je trouve qu'on avait plus l'impression d'assister à un spectacle, comme ça, puisque, disons le tout haut, le passé est le passé (Pas de candidats pour Docteur Who ? Nan ? Dommage !)
Bon, j'arrête de blablater ! Encore une fois, j'ai plus qu'à espérer que vous ne me prendrez pas pour une folle dingue (tout va bien ! Pitch est baillonné !) à la fin de ce chapitre et je vous dis Bonne Lecture !
Pour une Etincelle…
Le matin d'Halloween contient toujours dans l'air une sorte d'effervescence agréable, malgré les citrouilles grimaçantes, les faux squelettes pendus aux arbres et les épouvantails plantés dans les pelouses. De la paille est répandue sur les allées dallées des maisons, qui rivalisent pour paraître la plus hantée du quartier en l'honneur de l'antique fête qui se déroule le soir même.
Mais cette fête, maintenant un moyen pour les enfants de s'amuser et d'obtenir des friandises pour tenir au moins trois bonnes semaines pour les plus malins, n'a pas toujours été source d'amusement et de rire. Elle était autrefois source de peur et de croyance païenne : la Fête des Morts. Une nuit de Peur par an. C'était la loi.
Mais cette peur n'est plus…
Vraiment ?
Devant une maison joliment décorée de toiles d'araignées et de fantômes suspendus au dessus de quelques citrouilles évidées, une petite fille aux cheveux bouclés et aux yeux bruns dessine en regardant de temps à autre un garçon plus jeune qui joue avec deux de ses voisins. Ce sont les vacances, l'air d'automne est délicieusement revigorant, et l'excitation de la fête d'Halloween déchaîne les enfants qui ne peuvent se retenir de sauter partout en poussant des cris de joie. Il fait néanmoins un peu froid sous l'ombre des arbres perdant leurs parures éclatantes, ces arbres qui se penchent sur le toit de la maison comme si leurs branches tordues sont des griffes. La fillette frissonne, et le crayon dérape légèrement, donnant une apparence plus effrayante que prévu à son dessin enfantin. Elle lâche un soupir désolé.
- « Elenor ! », lance une voix adulte depuis l'intérieur de la maison, « Dis à ton frère de venir ! J'ai quelques dernières retouches à faire sur son costume ! »
La petite Elenor hoche la tête d'un air absent, puis attrape un autre crayon, plus sombre, et s'écrie :
- « Willy ! Maman t'appelle ! »
Willy tourne la tête vers sa sœur et abandonne ses amis en leur promettant de revenir. Il remonte l'allée de ses petites jambes à toute vitesse et s'arrête au milieu des marches pour regarder ce que fait Elenor. Quand cette dernière s'en rend compte, elle écarte son cahier et foudroie le petit garçon du regard.
- « Arrête de regarder mes dessins ! Maman t'as dit d'aller la voir ! »
- « Qu'est ce que c'est, ce grand monsieur aux yeux jaunes ? Ton prince charmant ? », se moque le petit garçon.
Elenor rougit et repousse William d'un geste brusque avant de se décaler pour pouvoir être tranquille. Mais son petit frère la suit, espérant avoir trouvé quelque chose qui pourrait l'aider à embêter sa grande sœur. D'un geste vif, il s'empare brusquement de la trousse de crayons qu'Elenor utilise pour dessiner, s'attirant un cri de protestation de sa part.
- « Maman ! William m'embête ! », chouina Elenor.
- « Dis moi qui t'as dessiné, et je te les rends ! », chantonna William.
Elenor sait que si elle se lève, son frère n'a aucune chance, mais là, il se mettra à crier en disant qu'elle l'aura frappé, et elle risquerait la punition. Soufflant d'irritation, la gamine regarde ailleurs et finit par lâcher :
- « Je sais pas… Je crois que c'était le Croquemitaine, parce qu'après, j'ai eu un cauchemar. »
William la regarde puis se met à rire.
- « C'est pas drôle ! », proteste Elenor, « Maintenant, rends moi mes crayons, abruti ! »
- « Ouh ! Elle a peur du Croquemitaine ! », raille son petit frère, « Mais t'es trop nulle ! Il existe pas le Croquemitaine ! »
Elenor se retient de retirer sa chaussure et de la lui balancer à la figure. Il l'énerve ! Pourquoi ses parents avaient fait un petit frère, hein ? En plus, elle était fière, car elle commençait à ne plus crier et appeler sa mère ou son père quand elle se réveillait à cause d'un cauchemar, la nuit… Même si c'était dur, elle y arrivait de mieux en mieux. Elle savait aussi que William était jaloux parce qu'elle n'avait plus besoin de lumière pour dormir, la nuit. Le noir ne lui faisait plus aussi peur… Ce n'était que du noir, après tout ! Comme celui qu'elle mettait dans ses dessins. Ca l'amusait de penser que l'obscurité dont elle avait peur quand elle était petite se transformait peu à peu en crayon pour qu'elle puisse dessiner. Et William avait lui aussi essayer de ne pas mettre la veilleuse, mais sans succès. Il ne tenait pas le coup, ce qui faisait bien rire sa sœur.
Mais là, ce n'est pas elle qui rit.
- « Et pourquoi il existerait pas, le Croquemitaine ? », réplique-t-elle, « Le Père Noël et le Lapin de Pâques existent, eux ! »
- « Ouais, mais eux, ils sont gentils ! Et puis le Croquemitaine… Qui aurait peur de lui, à part toi ? T'es une poule mouillée, poule mouillée, poule mouillée ! »
- « C'est pas vrai, espèce d'andouille ! »
- « Le Croquemitaine existe pas ! Et même s'il était vrai, il fait pas peur ! T'es juste trop nulle ! »
C'en est trop. Elenor se lève et se jette sur son frère, juste au moment où leur mère apparaît sur le perron. Elle écarquille les yeux et sépare ses enfants qui semblent prêts à une bonne bagarre.
- « Mais qu'est ce qui se passe, ici ? », gronde-t-elle en les secouant par le collet.
- « C'est lui qui a commencé ! », grogne Elenor.
- « Pas vrai ! », réplique Willy.
- « Qu'est ce qui s'est passé ! », répète leur mère avec sévérité.
Elenor jette un nouveau regard noir à son petit frère avec sa figure d'ange, puis regarde sa mère d'un air penaud.
- « Je dessinais et Willy a commencé à m'embêter parce que je faisais le Croquemitaine… »
- « Mais il existe pas le Croquemitaine ! Pas vrai, Maman ? », raille le petit garçon.
- « Willy, arrête d'embêter ta sœur ! », coupe la femme, « Elle a le droit de dessiner ce qu'elle veut, même si c'est vrai que le Croquemitaine n'existe pas, ma chérie… »
Elenor lui jette un regard hésitant, se retenant de frapper William pour effacer son air triomphant.
- « Maintenant », continue-t-elle, « Vous allez arrêter de vous disputer pour si peu. Willy, il me semble t'avoir dis de venir me voir, à moins que tu n'aies plus envie d'aller faire la récolte de bonbons… »
William se redresse et Elenor renifle d'un air exaspéré. Leur mère fait demi-tour en faisant signe à son fils de la suivre dans la maison. Le petit garçon, avant de rentrer, se tourne une dernière fois vers sa sœur et souffle :
- « Le Croquemitaine ne fait pas peur parce qu'il est trop nul ! On l'a juste inventé pour faire peur aux filles comme toi ! »
Puis il disparaît dans la maison en riant, laissant Elenor seule sur le perron. Elle maudit son frère et veut retourner à son dessin, mais un soudain vent violent arrache les pages fragiles du cahier et les disperse dans le jardin. La fillette s'empresse d'aller les chercher, et se fige en entendant un chuchotis étrange et colérique qui parait provenir de l'ombre épaisse des arbres. Soudain tenaillée par un mauvais pressentiment, Elenor ramasse le reste de ses feuilles et court s'enfermer dans la maison. Elle n'en sortira plus avant l'heure de la récolte, incertaine de ce qu'elle a pu entendre.
OOO
Les enfants arpentent les rues et déambulent de maison en maison, leurs sacs se remplissant peu à peu de friandises et de bonbons de toutes sortes tandis qu'ils vont toquer ou sonner aux portes des demeures, elles mêmes apparemment déguisées pour cette soirée unique. La lune ronde et pleine n'est même pas dérangée par quelques nuages osant se mettre devant elle pour lui cacher le spectacle qu'est celui de cette multitude de sorcières, chevaliers, momies, zombies, loups garous, chats noirs, princesses, astronautes, fantômes, elfes, trolls, mousquetaires, lutins et farfadets riant aux éclats en tentant de se faire peur dans une atmosphère de gaieté et de festivité.
Elenor et Laura sortent d'une maison particulièrement réussie, essoufflées et ravies. Invitées avec un autre groupe d'enfants à pénétrer à l'intérieur, elles ont été accueillies par un majordome zombie qui leur a fait signe de prendre d'énormes sucettes oranges et noires dans un chaudron au dessus d'un feu artificiel. Mais l'un des enfants a à peine tendu la main pour s'emparer des friandises qu'une sorcière a brusquement surgi du faux mur de la cheminée en criant d'une voix grinçante : « Je vais vous faire cuire dans ma marmite ! »
La panique s'est emparée du groupe qui s'est mis à crier, sauf pour le plus petit qui s'est avancé d'un pas en criant en retour, déguisé en Merlin l'Enchanteur : « Et moi, je te transforme en crapaud baveux ! ». La sorcière et le majordome se sont mis à rire, puis leur ont distribué les sucettes avant qu'une momie ne les chasse de la maison.
- « Où est ton frère ? », demande la petite blonde en croquant dans un chocolat.
Elenor hausse les épaules, ses ailes de fée suivant le mouvement. Elle est particulièrement mignonne, ce soir, dans sa robe étincelante parée de plumes que sa mère a aidé à faire. Les ailes pétillent sous la lumière des lampadaires et un diadème retient ses boucles en arrière, dégageant son visage d'enfant. Elle tient une baguette à la main et son sac de friandises dans l'autre.
Laura, de son coté, s'est habillée en sorcière, avec un nez crochu retenu par un élastique et une perruque de cheveux noirs. Des deux, c'est toujours elle qui a voulu les costumes les plus effrayants, bien que celui là fasse rire Elenor.
- « Je sais pas et j'ai pas envie de le savoir. Il m'énerve ! », répond la petite fée en fouillant dans son sac pour voir son butin.
- « Les frères, tous les mêmes ! », rigole Laura.
- « Tu dis ça, mais t'en a même pas, espèce de chanceuse ! »
Laura a un sourire mutin et se met à marcher en équilibre sur l'extrême bord du trottoir en chantonnant la dernière chanson qu'elle ne peut se sortir de la tête. Mais cette fois ci, Elenor ne se joint pas à elle. Au contraire, elle tourne la tête vers la seule portion de bitume non éclairée par la lumière froide de l'éclairage public.
De nouveau, ces chuchotements. Comme ce matin.
- « Qu'est ce qu'il y a ? », demande Laura en tournant la tête vers elle.
- « …Rien. T'as raison, faudrait peut être que je retrouve mon idiot de petit frère. Maman m'avait demandé de garder un œil sur lui… »
Elle s'empresse de se détourner des ombres, hâte le pas en scrutant les enfants costumés qu'elles croisent lorsqu'elles remontent la rue. Elenor ne peut s'empêcher de repenser à leur dispute de ce matin. C'est idiot, mais elle sent quand même un frisson descendre le long de son dos lorsqu'un nuage brumeux et soudain obscurcit fugacement la lueur opalescente de la lune. Et pendant cette semi noirceur, il lui semble que le noir même s'agite en sifflant comme un serpent en colère.
Puis ca s'arrête. Comme ça.
Elenor déglutit, puis accélère encore davantage. Le mauvais pressentiment de ce matin est revenu, sourdant et tordant ses entrailles comme si elles étaient remplacées par des serpents.
Finalement, elle voit un groupe de garçons faire les fous en criant à tue tête dans la rue. Parmi eux, elle aperçoit le costume de fantôme de son petit frère. Ce dernier enfourne une poignée de bonbons, dévoilant la place vacante laissée par sa dernière dent de lait à être tombée. La suivante n'a pas encore commencé à pousser.
Laura et Elenor s'approchent en ralentissant, jusqu'à ce qu'elles se rendent compte de ce que les enfants sont en train de brailler :
- « Le Croquemitaine est nuleuh ! Le Croquemitaine ne fait pas peur ! Le Croquemitaine est nuleuh ! Le Croquemitaine fait notre bonheur ! »
Elenor rougit face à ces paroles, s'élance et met une claque derrière la tête du fantôme sous lequel se cache Willy, faisant cesser les chants des autres gamins.
- « Aïeuh ! T'es méchante, j't'ai rien fait ! », proteste William en retirant sa cagoule blanche.
Il a les larmes aux yeux, mais Elenor sait que c'est du cinéma. Elle ne l'a pas frappé assez fort pour qu'il pleure vraiment.
- « Rigole pas sur ça ! », gronde-t-elle, « Maman t'avais dit d'arrêter ! »
- « Mais j'ai juste dit que le Croquemitaine était nul ! C'est pas parce que toi, t'as peur de lui que j'ai pas le droit de dire que c'est qu'un épouvantail qui me fait pas peur, à moi ! », piaille le petit garçon en tapant du pied.
Elenor se mord la lèvre, hésite. Peut être que William a raison. Peut être n'a-t-elle que rêvé… Elle n'aurait pas du le frapper, après tout… Mais elle n'aime pas entendre parler du Croquemitaine, quand même.
Laura et les amis de Willy ne disent rien, se contentant de regarder la scène avec de grands yeux pour les plus jeunes, et un air désolé pour l'amie d'Elenor. Le frère et la sœur s'affrontent du regard, refusant de baisser les yeux en premier…
Mais c'est Elenor qui perd.
Elle pince les lèvres.
- « Je devais te surveiller, ce soir… Les parents me l'ont demandé. Pourquoi t'es parti ? », lâche-t-elle pour espérer changer de sujet.
- « Pour donner un coup de pied aux fesses au Croquemitaine ! », répond-t-il d'un ton moqueur.
- « Arrêtes ! »
Cette fois, une faible once de peur se fait entendre dans sa voix tintée de colère enfantine. Elenor en a assez de ce sujet. Elle n'aurait jamais du en parler à son frère.
Mais ce dernier est doué pour sentir les sentiments dans la voix.
- « T'es qu'une poule mouillée ! T'es nulle comme sœur ! »
Il la bouscule et s'enfuit en remontant la rue. Elenor manque de tomber, mais Laura l'aide à garder son équilibre. La fillette sait que les mots de son frère ne sont que pour la provoquer, mais elle ne peut s'empêcher de se sentir blessée. Fronçant les sourcils, elle jure d'en parler à leurs parents. Willy dépassait les bornes !
- « Je vais le retrouver », lance-t-elle à Laura.
Mais celle-ci secoue la tête et la prend par la main. Les amis de William sont déjà repartis vers une autre maison. Ils ont l'habitude des disputes entre Willy et Elenor et n'y font plus attention.
- « Laisse le. T'as vu comment il t'a parlé ? Allez, viens ! Il reste encore plein de maisons à aller voir ! »
Normalement, Elenor aurait accepté, se serait laissée tenter. C'est mieux que de courir après un petit garçon ingrat comme William ! Et son sac à friandises n'est qu'à moitié rempli, ce qui est moins que son record de l'année dernière. Normalement…
Mais pas ce soir.
- « Non. J'ai pas le droit de le laisser tout seul à la maison. Si mes parents rentrent et le trouvent, il va leur raconter des bobards et je vais tout prendre… »
- « Pourquoi t'es toujours à sa botte ? », ronchonne Laura.
Elenor rougit de nouveau.
- « Je suis pas à sa botte ! Je suis sa grande sœur ! », proteste-t-elle.
- « Il te trouve nulle comme grande sœur, alors… », lâche la blonde.
Elenor se vexe.
- « T'es sympa, toi ! Merci beaucoup ! »
Puis elle fait demi tour et court sur les traces de son frère, ses ailes pailletées captant de fugaces éclats de lune. Elle allait étrangler son frère ! A cause de lui, elle s'était disputée avec sa meilleure amie ! Il ne perdait rien pour attendre !
Elenor est bientôt hors d'haleine, mais la colère lui donne des ailes, et elle continue encore et encore, pour ne s'arrêter que devant chez elle. La voiture des parents n'est toujours pas là. Ils sont partis à un bal « pour les adultes », ont-ils dit. La lumière au dessus de la maison est allumée, et le chaudron avant rempli de bonbons et laissé à la portée des enfants de passage est à présent vide.
Mais les ombres n'ont jamais paru aussi noires. Elenor fronce les sourcils face à une telle couleur. Est-ce normal ? Sans doute pas. Elle sent un nouveau frisson lui parcourir la colonne vertébrale, mais se secoue et monte les marches du perron, ses ballerines faisaient un bruit sourd sur chacune des marches à son passage. La porte d'entrée est ouverte, ce qui veut dire que Willy est déjà rentré. Il doit être en train de bouder dans sa chambre, ce bébé…
Elenor pose son sac de friandises dans le couloir et marche d'un pas ferme vers la porte close de la chambre de son frère. Elle pose une main sur la poignée et la tourne, mais celle-ci est bloquée.
Le sale petit… Il a mis sa chaise devant la porte !
- « Willy ! Ouvre ! ».
- « Va t'en ! Le Croquemitaine doit t'attendre dans ta chambre ! »
- « Arrête avec ça ! »
Elenor tape du pied, essaie de forcer sur la poignée, mais son frère est devenu un expert pour empêcher sa sœur d'entrer dans son sanctuaire. Exaspérée, la fillette donne un coup de pied dans le mur, attrape son sac et s'enferme dans sa propre chambre, fumante de rage.
Elle le déteste, elle le déteste, elle le déteste !
Sans réfléchir, elle jette le sac par terre, se laisse tomber sur sa chaise à son bureau, attrape son carnet de dessin et se met à gribouiller pour laisser passer sa colère. Quelle soirée ! En plus, elle était brouillée avec Laura, maintenant !
- « C'est de sa faute ! », lâche-t-elle entre ses dents serrées, appuyant le crayon plus fort que nécessaire sur le papier, ce qui manque de le trouer, « Stupide, stupide, stupide William ! »
Mais au bout d'un moment, sa colère se calme, comme une mer après la tempête. Encore légèrement énervée, Elenor appuie son menton contre le bois du bureau, fixant son dessin inachevé avec un œil noir et les sourcils froncés. La seule lumière de la pièce est celle de la lampe à coté d'elle et le clair de lune qui zèbre le sol de ses rayons doux, berçant l'ombre ondulante des arbres comme si les branches tordues dansent, dansent…
OOO
C'est un cri qui la réveille.
Elenor sursaute, manque de tomber. Les crayons roulent sur le sol, les papiers volent. Perdue, la fillette ne sait pas trop où se donner de la tête, car son diadème a glissé pendant son sommeil, entraînant ses boucles avec lui, les faisant tomber sur ses yeux encore bouffis d'un mauvais sommeil. Sans perdre de temps ni prendre de pinces, Elenor le retire brusquement, tirant sur quelques mèches au passage, ce qui la fait brièvement grimacer.
Un nouveau cri la fait bondir sur ses pieds. Cette voix, elle la reconnaîtrait entre mille.
Willy !
Sans réfléchir, Elenor se précipite. Le silence du reste de la maison lui apprend que les parents ne sont toujours pas rentrés, mais elle n'y pense pas pour l'instant. Seul compte ce cri déchirant, de désespoir pur.
La fillette arrive à la porte close de la chambre de son frère. Oubliant que ce dernier l'a bloquée quelques heures plus tôt, Elenor tourne la poignée et ouvre, poussant brusquement la chaise qui se trouve encore derrière.
Elle pénètre dans ce qui semble être le cœur même de la Nuit.
Devant elle, la chambre de William est envahie par des… choses. Des monstres hurlants, des bêtes noires aux yeux jaunes, à la consistance de fumée et de sable noir. Ils s'accrochent aux étagères, à la lampe éteinte qui vacille, envahissent le bureau, font gronder le lit… Les rares objets fragiles explosent ou se fendillent. Ca ricane, ca hurle, ca gronde.
C'est un véritable cauchemar.
Willy est recroquevillé sur un bout de son lit, petite silhouette tremblante qui se tord au milieu des draps en criant sa peur, ses doigts griffant son visage déformé par une terreur pure. Elenor a un coup au cœur lorsqu'il hurle brusquement son nom, les joues trempées de larmes, face vers le ciel et les yeux exorbités.
Et là, au milieu de la pièce…
La fillette se plaque une main sur la bouche et sent son cœur accélérer. Cette haute et imposante silhouette, comme issue des ombres les plus obscures, dégageant une telle aura de peur qu'elle a l'impression que des entrailles se nouent douloureusement, avec cette peau de la couleur d'un clair de lune d'hiver blafard et glacé…
Et ces yeux.
Jaunes et gris.
Empoisonnés par une cruauté et une colère sans nom.
Ca ne peut pas être…
- « Le Croquemitaine… », lâche-t-elle en se mettant à trembler.
Elle a à peine murmuré, mais l'homme tourne la tête vers elle en vrillant son regard jaune dans ses yeux sombres. Elenor a un mouvement de recul lorsqu'il sourit.
- « Je vois que l'on a une audience », déclare-t-il en faisant apparaître un nouveau monstre du bout de ses longs doigts, « Tant mieux, ce n'en sera que plus intéressant… Tu aurais du retenir ton petit frère de dire autant de mauvaises choses à mon sujet, Elenor… Maintenant je suis obligé de sévir. »
Ca a moins l'air d'une obligation que d'un plaisir teinté de courroux pour lui. Elenor voit la joie qu'il retire de leur peur, ca brille dans ses yeux mordants et cruels… Elle veut accéder à Willy, mais des bêtes immondes, serpents et araignées de sable, l'en empêchent en sifflant pour qu'elle reste à sa place.
Son petit frère ne fait plus que trembler en se roulant en boule, mais ses sanglots de peur sont plus forts que jamais. Elenor ne sait pas ce qui se passe, mais elle sait que Willy a mal, qu'il est terrifié…
Et qu'il a besoin d'elle.
Mais elle ne peut rien faire.
Juste devant le Croquemitaine apparaît soudainement une boule de sable noir, tournant sur elle-même et étincelant d'une manière froide. La Peur qui s'en dégage est plus intense que tout ce qui est réuni dans cette pièce devenue un lieu de cauchemar.
- « Je vais faire en sorte que tu retiennes la leçon, petit William… Ce délicieux cauchemar devrait t'apprendre à tenir ta langue ! », ricane l'homme.
La boule est plus grosse qu'une tête humaine à présent, et arbore une couleur si noire que toute la lumière restante est absorbée. Elenor crie.
- « NON ! ARRÊTEZ, S'IL VOUS PLAIT ! »
Mais le Croquemitaine l'ignore. Son sourire s'élargit, il caresse la boule de sable cauchemardesque du bout des doigts…
Et la lâche.
Elenor ne réfléchit pas.
On dit que la Peur donne des ailes…
On dit aussi que l'amour est plus fort que tout.
Les cauchemars qui retiennent la fillette sont traversés comme s'ils n'existent même pas. Elenor court, bouscule le Croquemitaine…
Et se jette devant son petit frère.
La boule de cauchemars s'écrase sur sa poitrine en sifflant.
- « NOOOON ! », hurle le Croquemitaine avec une rage terrible.
Elenor se fige, se met à trembler. Ses yeux s'obscurcissent d'un coup tandis qu'elle lève la tête vers le ciel, comme un noyé à la recherche de l'air salvateur.
Ca brûle de l'intérieur, ca la déchire, ca fait mal, ca fait Peur.
Elenor crie de toutes ses forces, mais ca ne part pas. Elle se dit alors qu'elle va mourir. Oui, ca doit être ca, la mort. Ca fait trop mal !
Mais ce n'est pas son corps qui meurt.
C'est son innocence. Consumée par les cauchemars que le Croquemitaine destinait à Willy.
Elenor se sent pleurer, mais elle ne voit plus rien. Rien que du noir qui hurle et des bêtes monstrueuses qui la dévorent. Les cauchemars de son petit frère sont devenus les siens. La petite fille vacille et s'effondre sur le lit défait, à coté de William qui plonge sur elle pour essayer de la réveiller, ses larmes traçant des sillons clairs sur son visage tandis qu'il crie :
- « El ! Elenor ! REVEILLE TOI ! »
Le Croquemitaine bouillonne de rage. Il lève un bras, lance un nouveau cauchemar, lorsque de la fenêtre surgit soudain un puissant rayon de lune qui englobe les deux enfants. Le mauvais rêve ne peut traverser la barrière de lumière et s'y écrase en sifflant avant de disparaître. L'homme de ténèbres recule en grondant :
- « Ce n'est pas terminé, l'Homme de la Lune ! Tu ne peux pas veiller au grain pour tous les enfants ! »
Une voix douce mais porteuse d'une terrible colère emplit alors la chambre de manière désincarnée :
- « Tu n'as pas à leur prendre leur innocence ainsi, Pitch. Cette enfant, par son sacrifice, s'est révélée plus grande que toi. Maintenant disparais ! »
Le Croquemitaine lâche un cri de colère, mais le rayon de lune englobant Willy et Elenor s'élargit brusquement et commence à rogner les coins d'ombres encore présents dans la pièce. L'homme n'a pas le choix. Ses yeux meurtriers lancent des éclairs, mais il finit par reculer jusqu'à ce que la dernière ombre ne l'engloutisse. C'est son regard qui s'éteint en dernier.
Puis plus rien.
Le rayon de lune se reconcentre sur les deux enfants. Willy berce sa sœur en pleurant à chaudes larmes, mais Elenor ne bouge plus, ne réagit pas.
Son innocence a presque entièrement disparue.
La voix de la Lune flotte à nouveau dans l'air. Ce qui est étrange, c'est qu'elle n'est pas audible comme une voix habituelle le serait, mais qu'on peut l'entendre quand même autour de soi, et en soi. Il n'y a plus de colère en elle.
Juste de la tristesse.
- « Mon enfant… Laisse moi m'occuper de ta sœur… »
- « Qu'est ce que vous allez lui faire !? », gémit le petit garçon en resserrant sa prise sur Elenor, « Qu'est ce qu'elle a ? »
La panique de sa voix n'est pas celle d'un enfant, à cet instant, mais bien celle d'un frère.
- « Le Croquemitaine a attaqué ce qu'il y a de plus pur en vous : l'Innocence… Sauf que ta sœur a risqué la sienne pour te sauver, toi… Normalement, je ne pourrais rien faire pour qu'elle s'en remette, mais comme elle l'a fait pour un enfant… C'est dans ces cas là que je peux intervenir, William… Mais il faut me faire confiance. »
- « Vous… Vous êtes un docteur ? », demande Willy d'un voix plaintive.
Un rayon de lune effleure sa joue trempée de larmes. Le soupir qui emplit la chambre est celui de quelqu'un qui a beaucoup vécu.
- « Oui… Je suis un docteur très spécial… Mais si je n'interviens pas très vite, la sœur que tu connaissais jusqu'alors n'existera plus jamais… Tu comprends ? »
- « Vous la rendrez comme avant, hein ? », lance Willy en hésitant.
- « Ca, je ne peux pas te le promettre… Un tel choc laisse des traces… », murmure la Lune avec douceur.
Le petit hésite, mais sa prise commence à se desserrer sur le corps d'Elenor. Une part de lui, celle qui a peur, ne veut pas qu'on s'approche de SA sœur pour lui faire des choses bizarres… Mais il sait, au fond de lui, qu'il doit le faire.
Il hoche la tête en retenant de nouvelles larmes. La pièce résonne alors d'une sorte d'étrange soupir, Willy sursaute, puis s'écroule sur son lit, ses petits bras entourant toujours le cou d'Elenor.
La Lune sait qu'elle doit le faire. Le petit ne se rappellera de rien de ce qui s'est passé cette nuit et pensera avoir fait un cauchemar particulièrement dur…
Mais pour Elenor…
A l'aide de ses rayons, l'Homme de la Lune sépare la petite fille de William. Elle est inerte, apparemment sans vie, mais il sait que ce n'est pas la vie qui manque à cette enfant, à présent.
C'est son Etincelle.
Le sacrifice qu'elle a fait pour William est digne du plus grand des Gardiens, ca, la Lune ne peut l'ignorer. Mais cette Etincelle d'Innocence est à présent réduite à une braise mourante, sa lumière aspirée par le trop puissant cauchemar que le Croquemitaine destinait à son petit frère parce que ce dernier l'avait raillé avec ignorance. Bientôt, il ne resterait plus rien, et Elenor serait perdue…
L'Homme de la Lune n'avait pas peur de ce qu'il allait faire. Certes, ce serait risqué, et dangereux pour l'avenir, mais Elenor le méritait. Son geste était si beau et si puissant que la Lune ne peut penser laisser cette courageuse petite fille dans le noir pour le reste de sa vie. C'est comme ceux qu'il désigne pour devenir des esprits parce qu'ils ont sauvé des enfants au détriment de leur propre vie, sauf que ce n'est pas une vie qui a été sacrifiée. Le cauchemar dans sa poitrine ne partirait sans doute jamais, ce qui lui laisserait des séquelles pendant longtemps, et accentuerait ses peurs les plus profondes, mais il ne le laisserait pas engloutir son innocence.
Un rayon de lune beaucoup plus étincelant que les autres, beaucoup plus intense, descend doucement sur le fil de ceux déjà présent dans la pièce. Il s'approche de la fillette inconsciente nichée au creux de la lumière lunaire comme un animal sauvage s'approche d'une main tendue avec amitié. Puis il trouve sa poitrine et s'y love, avant d'y être absorbé. La lumière étincelante qu'il portait parait alors se répandre dans tout le corps de l'enfant, puis fait demi tour et se concentre au niveau de son cœur.
La Lune est épuisée, mais heureuse. Elle a sauvé la petite fille, du moins pour l'instant. Mais le prix à payer est grand.
La lumière qu'elle vient de lui donner n'est autre que sa Pureté, celle qui est capable de repousser les ténèbres… Qui est capable de faire naître les esprits. Maintenant, sa force va diminuer. Bientôt, l'Homme de la Lune ne pourra plus parler aux Gardiens pour leur transmettre ses conseils et ses instructions, mais il doit garder ses dernières forces pour les prévenir du passage à l'offensive de Pitch, qu'il sent arriver, et pour désigner un nouveau Gardien, même s'il a déjà une petite idée sur la question…
Elenor non plus ne se rappellera de rien, et cela le désole, en un sens. Il ne pourra lui expliquer la raison de ses peurs soudain intensifiées, ses pressentiments exacerbés et sa recherche pour la lumière… Il y a plein de choses qu'il ne pourra lui expliquer. Mais au moins son Innocence est-elle sauvée, et c'est là l'essentiel. Car elle le mérite.
Les rayons reposent délicatement la fillette au visage désormais paisible près du petit garçon, puis se retirent de la chambre désormais calme après avoir vérifié les ombres une dernière fois.
Cette nuit, la Lune veille…
Les parents finissent par rentrer, et constatent que leur fille s'est endormie avec leur petit garçon. Attendris, ils décident néanmoins de ramener Elenor dans sa chambre et l'installent dans son lit avant de déposer un baiser sur son front. La petite fille ne réagit même pas. Les parents sortent ensuite et referment doucement la porte derrière eux.
Lorsque Elenor se réveille, le lendemain matin, ce sont des yeux d'un gris étincelant qui captent la lumière du soleil. La petite se redresse brusquement. Elle est tombée de son lit pendant la nuit, entraînant ses couvertures avec elle… Elle se sent aussi courbaturée, pleine de sueurs froides et la tête prise dans un étau...
…Mais pourquoi n'arrive-t-elle pas à se rappeler ce qui s'est passé la nuit dernière ?
Alors ? Surpris ? Horrifié ? Affolé par mon esprit tordu ? Ou la "glorieuse" lumière de la vérité vous a-t-elle finalement frappé ? X)
Pitch : Euh, là t'en fais un peu trop ? -_-'
Comment t'a retiré ton baillon, toi ? O.o
Pitch : Bah... Comme on retire un baillon, faut juste pas oublier d'immobiliser les mains, quand t'essaie d'immobiliser quelqu'un ! -_-'
Ah oui, c'est vrai...=^^'=
Pitch : Je t'avais dis de ne pas poster ce chapitre. XI
Euh...Ah bon ? O.o'
Pitch : Oui ! X(
M'en rappelle pas, c'est fou... ARGH ! *S'enfuit en courant, poursuivie par un baillon et une corde* \O/
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