Une semaine. Cela faisait une semaine que Lily avait été convoquée dans le bureau du professeur McGonagall. Cela faisait une semaine qu'elle chapardait de plus belle, de plus gros gâteaux, en faisant plus de bruit. La veille, elle avait même crié « Coucou, je suis Lily Potter, et je viens me servir à manger ! » Une semaine, et rien.
Au début, elle s'était dit qu'en se faisant attraper une nouvelle fois, elle pourrait retourner dans le bureau, et converser un peu avec ce drôle de portrait. Il l'intriguait. Et puis, le temps passant, elle s'était impatienté.
La curiosité devenait obsession. Elle devait lui parler, elle devait savoir.
Elle avait perdu goût à la plupart de ses jeux, elle délaissait un peu Hugo, elle en oubliait même de battre des cils quand elle passait devant Scorpius.
Une semaine, et rien ne se passait. McGonagall ne réagissait pas à ses provocations.
Lily traversait le deuxième étage, ruminant sa colère quand… une idée. Oh, une idée idiote, mais une idée quand même.
Elle approcha de la gargouille qui gardait l'entrée de la tour de la direction.
« Poire Belle-Hélène », souffla-t-elle sans grande conviction.
Et la gargouille s'écarta. Et le mur s'ouvrit en deux.
La vieille McGonagall n'était pas très méfiante : une semaine depuis que Lily l'avait entendue prononcer ce mot de passe, et elle n'avait pas songé à le changer. Dans les escaliers en colimaçon qui montaient tous seuls, Lily riait intérieurement : c'était un jeu d'enfant.
Une porte de chêne. Derrière, aucun bruit. Elle pouvait entrer.
Lily poussa la grande porte, prudemment. Personne.
Elle fit le tour de la salle, en un regard. Vraiment, personne.
Sur le mur, Black, Fortescue, Derwent, Everard, Dumbledore, Rogue. Rogue.
Elle regardait ce tableau. Pourquoi la fascinait-il à ce point ?
« Bonjour monsieur Rogue ! »
C'était amusant. S'il n'était pas mort, ç'aurait pu être lui, son directeur…
« Bonjour, Lily. »
Il avait retenu son nom. Lily trouvait que c'était très aimable de sa part.
Elle avait eu très envie de lui parler, et maintenant il l'impressionnait. Il fallait pourtant faire la conversation, après l'avoir engagée.
« Hm… vous êtes ici depuis longtemps ? »
« Assez longtemps, oui. »
Malgré son apparence sévère, il avait l'air doux quand il posait les yeux sur elle. Elle se sentait en confiance, là, à parler avec ce morceau de toile couvert de peinture à l'huile.
« Vous savez, mon grand frère – pas le grand, le petit –, il a le même prénom que vous… enfin, son deuxième prénom. Severus, tout pareil. C'est amusant, parce qu'il n'est pas très sévère, justement. Vous étiez sévère, comme directeur, monsieur Rogue ? »
« Il semblerait. » Sa voix était traînante, assez étrange, grave. En l'écoutant bien, on avait l'impression qu'il réprimait sans cesse un sanglot. Pourtant, il souriait. Faiblement, mais il souriait.
« D'ailleurs, tu ne devrais pas être ic… »
« En effet Severus, miss Potter ne devrait pas être ici. »
C'était le professeur McGonagall. Elle était entrée sans un bruit.
« Il semblerait d'ailleurs que miss Potter me prend pour une idiote. Vous pensiez que je ne surveillais pas vos agissements, miss Potter ? Que je ne me doutais pas que, si vous continuiez ces provocations, il y avait bien une raison qui vous poussait à revenir dans ce bureau ? »
Lily regardait ses pieds. Ses joues étaient en feu.
« Mais j'ignore laquelle… que venez-vous faire ici, Potter ? »
Que répondre ?
« J'ai défié les règles établies avec pour seul objectif de revenir dans ce bureau, et ce pour discuter avec un tableau. » ? C'était un peu faible.
Sa réponse ne fut pas beaucoup plus convaincante : « Et bien … je… en fait… grmblglmb… je… »
Lily cherchait désespérément un soutien du côté du tableau, mais Rogue, ou plutôt son portrait, était sans armes pour l'aider. Il commença un « Minerva… »
« Oh, je comprends. Suivez-moi, Potter. »
Elles entrèrent dans une pièce isolée, vide, qui sentait un peu le brûlé. Vingt ans qu'elle n'avait plus d'usage. C'était là où vivait Fumseck, il fut un temps, mais Lily, bien entendu, ne pouvait le savoir.
« Vous savez, Potter, que vous allez être punie ? »
La rouquine hocha la tête.
« Regardez-moi… je sais ce que vous voulez. Mais je crois que vous ne comprenez pas bien… »
Comprendre quoi ? Lily plongeait ses yeux dans ceux bleus et perçants de Minerva McGonagall.
« Vous savez, les tableaux ne sont que des ombres. Des ombres de ceux qu'ils représentent… Le professeur Rogue était un être exceptionnel, mais il n'est pas bon de converser à des ombres. Les ombres n'ont pas d'âme, Potter… Les autres élèves, les professeurs, en ont. Pourquoi préférez-vous les ombres aux vivants, Potter ? »
Elle ne savait pas.
Elle quitta la place, avec 150 points en moins pour Gryffondor, 8 heures de retenues étalées sur deux semaines, et l'injonction de ne converser qu'avec des êtres, vivants ou non, possédant une « âme » et si possible n'étant pas coincés dans un cadre.
Mais comment des yeux si brillants et si doux, comment une voix si étranglée… pouvaient-ils appartenir à une ombre, une ombre sans âme ?
Elle ne pouvait plus le revoir. Elle ne pouvait plus l'écouter.
Mais rien ne pouvait l'empêcher de lui parler, de lui écrire, de se confier.
Rentrée au dortoir, refusant de raconter à quiconque ce qui venait de se passer, et pourquoi elle s'était absentée, elle ouvrit un petit carnet à couverture rose, cadeau d'Albus pour Noël.
Première page, vierge. De son écriture d'écolière, elle commença à écrire :
Cher professeur Rogue… cher Severus,
Je suis ravie de vous avoir vu tout à l'heure, vous aviez l'air en forme. Néanmoins j'ai le regret de vous informer que, un peu par votre faute, je suis collée…
Et puis de sa mésaventure, elle commença à écrire, écrire, écrire, elle qui n'aimait pas trop ça. Sur ses parents qui la prenaient encore pour une petite fille, sur Hugo qui était trop peureux et qui l'inquiétait (« que deviendra-t-il sans moi ? »), sur James qui oubliait parfois qu'elle n'était qu'une fille, sur Albus qui ne l'oubliait pas assez, sur Scorpius qui ne la regardait pas beaucoup…
Des pages, et des pages, et des pages…
Elle avait un nouvel ami, qu'elle retraçait de mémoire sur la page de garde, à coups de crayons, un nez crochu, des cheveux longs… entre deux confidences.
