Ni Florent, ni Mikele, ni aucune autre personne ne m'appartient. Je ne touche pas d'argent, je ne connais pas personnellement les personnes desquelles je parle.

Point de vue de Florent : Petit Florent (deviendra grand)

C'est un dimanche comme un autre, je suis assis sur le canapé en mangeant des biscuits et en composant. Mikele court vers moi, saute sur le canapé comme un petit enfant, un carton à la main :

« Me Amore ! J'ai retrouvé des photos de toi petit !

… »

Génial. Je déteste parler du passé. Je déteste me voir sur des photos. Et surtout, surtout, je déteste que Mikele fouille dans mes affaires.

« T'étais mignon mon Flo ! Viens, on regarde tes photos, et tu me parles du bon vieux temps ?

Non… »

Il semble remarquer mon malaise et me prend des ses bras. Puis, il s'allonge et pose sa tête sur mes cuisses.

« Flo ? Tu as eu une enfance malheureuse ? »

Je m'étouffe avec le biscuit que je mange tant ce qu'il me dit me semble absurde. Non, bien sur que non. J'ai eu une enfance tout à fait normale. Mes parents m'aimaient très fort et m'ont toujours soutenu. J'avais des notes plus que correctes dans chaque matière. Bien sûr, il y a eu quelque chose de négatif pendant mon enfance. Mais je ne peux pas lui en parler. Pas encore.

« Non. Non, j'ai eu une enfance parfaite.

Oui mais alors pourquoi tu…

Je ne veux pas en parler ! Laisse-moi ! »

Je le repousse un peu violemment, et il part bouder dans son coin avec le carton. Il grommèle en italien quelque temps en feuilletant les albums photos, puis s'arrête d'un coup. Il regarde une photo, puis me regarde. Il semble bouleversé, comme s'il avait découvert une vérité malheureuse, quelque chose qui chamboulerait sa vision du monde.
Il grimpe sur le canapé et pose un tendre baiser sur ma joue.

« J'ai compris. »

Non. Non mon amour. Tu ne peux pas comprendre ce que je vivais. Tu ne peux pas comprendre mon enfance avec une simple photo… Tu ne peux pas savoir ce que je ressentais en voyant un simple regard de détresse… Tu pourras imaginer tout ce que tu veux, tu seras loin, très loin de ce que j'ai vécu. Ton enfance à été tellement plus douce que la mienne... Ne m'en veux pas si je ne peux pas te dire, mon amour, toute cette peine que j'ai ressentie…

20 ans plus tôt

« Aller les enfants ! On se place, et on fait tous un grand sourire pour la photo de classe ! »

Je m'appelle Florent, j'ai neuf ans, et ma vie à l'école est un véritable calvaire. Les filles sont cruelles avec moi, les garçons me frappent, et je suis seul. La maîtresse ne fait rien pour m'aider. Si je lui dis que telle ou telle personne m'a fait quelque chose, elle en parlera en classe, et je suis sûr de subir les foudres de mes camarades à la sortie…

Nous sommes tous placés pour la photo, et attendons le signal du photographe pour sourire.

« Pousse-toi, le gros ! »

Une fille, Marjorie, me bouscule. J'étais debout sur une chaise, et cette peste me fait perdre l'équilibre. Je tombe sur Kévin, qui me jette par terre.

« Allons, qu'est ce qu'il se passe, ici ! s'écrit la maitresse.

C'est Florent, maitresse ! Il fait que nous embêter ! »

Elle me prend par le bras et me traine dans la petite pièce, puis me fait m'assoir un peu à l'écart de mes camarades.

« Tu as intérêt à être sage, Florent. Tu verras où ça te mènera de faire le pitre ! »

Je ne réponds pas. J'ai l'habitude. Je me contente de m'écarter un peu plus de ces personnes qui me donnent la nausée. Et les larmes coulent d'elles même le long de mes joues. Même si je subis ça chaque jour depuis trois ans, ça fait toujours mal. On dirait que je suis pestiféré. Quoi que non, même quelqu'un qui aurait la peste, on le prendrait en pitié.

Moi, je suis gros. Les docteurs disent que je fais de l'obésité infantile. Et ça, ça ne fait pas pitié. Ça donne envie de me frapper, comme si j'étais un punching-ball. Ça donne envie de m'insulter, comme si mon corps, si gras, si laid, protégeait mon cœur et mon âme de toutes les méchancetés que j'ai pu entendre.

La seule chose qui me tenait compagnie, c'était ma guitare, quand j'étais seul dans ma chambre.

Aujourd'hui

C'est surement celle là, la photo que Mikele a trouvée. Celle sur laquelle des beaux enfants sourient, tous groupés, heureux. Celle sur laquelle une seule personne est à l'écart. Un petit être, gros, laid, et en larmes. La seule chose que mon amant à pu reconnaitre sur cette photo, c'est ces yeux noisette, ce regard que je fais encore parfois, quand je me souviens.

Il me serre dans ses bras, et s'excuse. Comme si ses excuses allaient changer quelque chose. Lui n'a pas eu ces problèmes. C'est le beau gosse talentueux depuis toujours. Moi, c'est parce que les humains me repoussaient que je me suis tourné vers la musique. Lui, il a toujours tout eu. Mon dieu… Je suis jaloux de l'homme que j'aime. J'ai honte. Mais j'aurai tellement aimé, même si ça m'avait couté mon « talent », être heureux ne serait-ce qu'une journée, quand j'étais un enfant… Il faut que j'arrête… Il continue à regarder les photos, j'essaie de composer, mais je n'y arrive pas. Trop de souvenirs ressurgissent, c'est atroce… Il en regarde une en souriant. Je suis assis devant un piano, mes mains posées sur les touches, et je semble heureux.

15 ans plus tôt

J'ai 14 ans, maintenant. J'ai grandi, mais je suis toujours grassouillet, et toujours seul. Tant pis. Mes parents m'ont offert, il y a de cela sept ans, la meilleure compagnie au monde. Une guitare. Je ne peux pas l'emmener avec moi au collège, certes, mais j'ai une autorisation spéciale pour rester en salle de musique à chaque récréation. Le prof s'investi énormément pour m'apprendre. Il dit que j'ai un réel talent, que mes mains sont parfaites et que je suis un musicien né.

Bof. En toute honnêteté, je n'y crois pas. Il dit sans doute ça pour me faire plaisir et parce qu'il sait que je souffre de l'absence d'amis. Aujourd'hui, il m'a fait m'assoir au piano. Il a décidé de m'apprendre deux-trois choses. Et là, il se passe quelque chose de vraiment étrange, en moi. Comme si un vide était totalement comblé. Je n'ai définitivement plus besoin d'ami.

Non. J'ai besoin de musique. J'ai besoin de partitions. J'ai besoin de mon prof, de ma guitare, et surtout d'un piano. Je me sens heureux. Je m'enflamme, je pose mes doigts sur chaque touche, comme un fou. Le prof me regarde, tout sourire. Il vient de me prendre en photo.

« Tu sais Flo… Tu es talentueux. Crois-moi, tu iras loin. Très loin, mon grand. »

Aujourd'hui

« Flo ! Tu avais rasé tes cheveux ? »

Ah oui, cette photo… C'était le premier jour où des gens de mon âge semblaient s'intéresser un temps soit peu à moi. Le jour où je suis monté sur scène, à la fin de l'année de troisième, avec mon groupe. On avait quinze ans, et on se prenait pour des rockeurs. Lost Smile, on s'appelait… J'écrivais les paroles en anglais et chantais, et je jouais de la basse et de la guitare. On était cinq. Je me demande ce que sont devenus les autres… Je pense à eux, souvent, sans oser les appeler. Après quinze ans, ça paraitrai sans doute ridicule.

On a fait pas mal de concert, on a même été en tournée en France et en Allemagne. C'était bien…

« C'était tout pas beau ! Te rase plus jamais les cheveux, amore mio !

Ne t'en fais pas, mon Mikele, ça n'arrivera plus. Et puis, j'avais quinze ans, j'en ai presque le double maintenant. On va dire que c'était une erreur de jeunesse. »

Il me fait un clin d'œil et m'embrasse.

« Assume chacun de tes choix. Tu ne devrais jamais avoir honte. Peu importe l'avis et les critiques des autres. Moi, je t'aime comme tu es. Quand tu étais petit, sur la photo de classe, moi, je serais descendu pour être à coté de toi, et j'aurais sécher tes larmes.

Oui, mon amour… Enfin, si tu avais été dans la même classe que moi ! Parce que bon… T'as quand même pas mal d'années de plus que moi…

Pff… Merci, traite-moi de vieux, je ne te dirais rien… C'est un plaisir de te consoler. »

Mon amant, boudeur, se tourne du coté opposé à moi. Désireux de ses baisers, je l'étreins amoureusement. Il pose ses lèvres sur les miennes, passe avec douceur sa main dans mes cheveux, et murmure tendrement :

« On peut manger des spaghettis à la carbonara, ce soir, Amore mio? »

Tout ce que tu voudras, mon amour, même si tu viens de pourrir un moment magique entre nous… Je te céderais toujours tout, et tu le sais. La page de mon enfance est aujourd'hui tournée, me voila « beau » et populaire. Mais peu m'importe. Tout ce dont j'avais besoin, c'était d'un ami.
Et je l'ai. J'ai même mieux, j'ai trouvé l'amour de ma vie, mon amant, et mon meilleur ami dans le même corps. Pas sous les traits auxquels je pensais, certes.

Mais il est celui qui partage ma vie, et celui auquel je me confie. Personne ne me comprend aussi bien que lui. Il n'y a que lui qui ressent « comme moi ». Il n'y a que lui qui m'aime comme je l'aime.