Une gigantesque ombre planait au dessus des eaux. Il était midi et le soleil, haut dans le ciel, envoyait refléter ses rayons contre les écailles du dragon qui brillait de mille feux. Il avançait tranquillement, maitrisant les courants d'air de ses vastes ailes. Continuant à planer il ne trahissait aucune fatigue malgré ses deux jours de vol d'affilé. Il allait d'ailleurs bientôt atteindre l'objectif de son voyage. En effet une île se profilait à l'horizon. En la voyant, la majestueuse créature poussa en rugissement assourdissant, symbole de sa victoire mais aussi de son excitation, et commença à perdre de l'altitude afin d'atterrir sur Vroengard et partir à la recherche des ruines de Doru Araeba. Après encore une heure de vol, la ville déchue des anciens dragonniers fut en vue et le dragon s'en approcha. Zigzagant parmi les tours qui tenaient encore debout et les anciens bâtiments à moitié détruits, le dragon finit par se poser sur une place où une ancienne fontaine désormais envahie de lierres avait dû jadis faire couler une eau pure et claire.
Une silhouette sauta du dragon qui se pencha en avant. Atterrissant souplement, elle caressa les écailles jusqu'à l'ouverture de la bouche. Un œil vert presque aussi grand qu'elle la regardait avec affection. Quand enfin la silhouette se tourna, elle sourit et commença à avancer suivit par son dragon qui faisait attention à ne pas détruire des fondations d'un coup de queue hérissée. Cependant après trois pas, les deux compagnons s'arrêtèrent car une personne encapuchonnée, habillée d'amples vêtements sobres, leur faisait face. Aussitôt le dragon vert gronda, signe d'avertissement, montrant que sa dragonnière était sa protégée. Mais la silhouette leva les mains en signe de paix. D'une voix douce il prit la parole :
- Bonjour Arya-Dröttning.
Étonnée et sur ses gardes, Arya devinait cependant que son interlocuteur souriait. Sa voix lui était inconnue, car elle n'avait jamais entendue une telle douceur, à part peut être quand Eragon lui avait murmuré son nom sur le bateau, la dernière fois qu'elle le vit.
- C'est bien moi. Et vous, qui êtes vous ? Humain, elfe ?
Au grand étonnement de la dragonnière, la silhouette se mît à rire. Un rire simple et beau, clair comme l'eau des glaciers fondants à l'approche de l'été dans les montagnes. Reprenant son sérieux, il lui répondit mystérieusement :
- Ni l'un ni l'autre.
Un peu énervée, Arya fronça les sourcils et mît la main sur la garde de son épée verte. La patience des elfes, légendaire, était quand même mise à l'épreuve après deux jours de vol tranquille, serte mais pas pour autant reposant.
- Assez d'énigmes. Qui êtes vous et que faites vous ici ?
- Quelles questions... je t'attendais bien sûr, et tu es d'ailleurs en retard. Fírnen serait donc moins endurant que je ne le pensais ?
Le dragon gronda d'avantage et laboura le sol de ses griffes ee qui parut amuser l'homme encapuchonné. Celui ci arrêta cependant de se moquer. Arya fut presque impressionné par courage de cet homme qui osait provoquer un dragon et l'appeler directement par son nom. Cependant elle fronça les sourcils, essayant de déterminer ce qu'elle allait faire. Dans son esprit elle sentit la fureur de Fírnen dont la fierté blessée demandait réparation dans le sang.
Je n'aime pas ce deux-pattes.
Ignorant de la conversation entre le dragon et la dragonnière, l'homme reprit la parole.
- Ne te vexe pas dragon ! Tu étais en compétition avec un autre membre de ta race, et pas des plus faibles...
Aussitôt, telle une réponse à cette remarque, un rugissement assourdissant fut poussé derrière l'homme, provocant une rafale telle que ses vêtements claquèrent.
Immédiatement Arya, alarmée et toujours la main sur l'épée, projeta ses pensées tout autour d'elle en quête d'ennemis, mais elle ne sentit aucune présence. Le sourire de l'inconnu s'élargit et il abaissa sa capuche.
Frappée, Arya observait le visage parfait de... l'elfe? qui lui faisait face. Les pommettes hautes, la mâchoire bien formée, les yeux noisettes emplis d'une antique sagesse, les cheveux mi-longs argentés presque blancs. Pourtant il ne faisait absolument pas vieux, bien que ses yeux trahissaient les années qu'il avait déjà vécu. Aussi, et contrairement aux mortels, les âges le rendaient plus beau encore. Ce visage lui rappelait quelqu'un, il y a si longtemps. À nouveau, comme si il la voyait pour la première fois, il prit la parole en ancien langage.
- Bonjour, Arya-Dröttning, Tueuse d'Ombre et bonjour à toi Fírnen le Vif.
Arya lui répondit en langage d'homme, toujours méfiante.
- Bonjour, elfe. Tu ne ressembles pas à ceux de ma race. Cependant à en juger par ton apparence et par ce rugissement que seul un dragon peut pousser, tu es un dragonnier. Qui es-tu donc ? Je ne te reconnais pas et pourtant j'ai moi même participé à l'éducation de tous les dragonniers depuis près de cinq cents ans maintenant. Et où est ce dragon dont je ne ressens pas la présence ? Pourquoi ne se montre-t-il pas ?
L'homme pencha la tête sur le coté, pensif et pour la première fois, surpris.
- Tu ne me reconnais pas ? Tu crois que tu ne me connais pas ? Mais peut être que tu ne me connais plus ?
Il souriait encore et reprit la parole.
- Quand à une présence... Est-il impossible de dissimuler un esprit ? Il me semble qu'un certain Blathos l'Ancien s'est penché sur cette question... et que l'on ne l'a jamais retrouvé. Il est possible que ses expériences aient finies par le faire disparaitre lui même, ses écrits avec lui... quelle étrange ironie du destin... Enfin, les dragonniers finirent quand même par trouver divers solutions afin de cacher sa présence. Mon dragon, comme tu le dis, est donc peut être dissimulé par un sortilège?
Arya fronça à nouveau des sourcils. Elle n'aimait pas qu'un homme la provoque ainsi. Elle était Arya la Tueuse d'Ombre, reine des elfes et dragonnière de Fírnen le Vif. Personne n'avait le droit de se comporter ainsi. D'une voix d'un calme glacé, certainement hérité de sa mère, elle reprit la parole.
- Il suffit. Si vous ne vous présentez pas immédiatement, j'irais chercher ce que j'attends dans votre esprit ou votre sang.
Le dragon émeraude gronda un assentiment silencieux, mais curieusement l'homme ne réagit même pas. Penchant la tête de l'autre coté, il regarda l'elfe avec des yeux brillants.
- Et bien nous allons voir c...
Fírnen venait de bondir en avant afin de saisir le dragonnier entre deux griffes. Il n'atteignit cependant jamais sa cible car une masse d'un bleu pur fondit sur lui, plus rapide qu'un éclair illuminant le ciel. Grimaçant, et grognant, le dragon émeraude se retrouva à la merci d'un autre dragon, saphir, les ailes immobilisée par deux pattes, la gorge dans la gueule de son adversaire bleu. Le dragonnier n'avait pas bougé. Arya, elle, avait sorti son épée et hésitait à s'avancer, craignant une réaction du dragon ennemie. Celui ci leva cependant sa tête vers son dragonnier et d'un petit grognement de dépit, libera Fírnen qui recula lentement en grognant. Le dragon bleu l'ignora superbement et, s'installant derrière le mystérieux dragonnier, commença à faire la toilette de ses gigantesques griffes à coups de langue plus longue qu'un urgal. Le dragonnier demanda alors :
- Ça va Fírnen ? Elle ne voulait pas être trop violente.
La dragonne bleue lâcha un petit jet de fumée.
Arya, quant à elle, fut frappée. Une dragonne saphir de cette taille...
- Bien Arya, puisque tu ne nous reconnais toujours pas... (nouveau grognement de la dragonne) Je te présente Saphira Écailles-Brillantes et moi même je suis le maître dragonnier Eragon le Tueur d'Ombre, porteur de la flamme d'Yrsia, Protecteur des Eldunarí et Tueur du Briseur d'oeuf, mais il est vrai qu'actuellement je suis plutôt le Tueur de Raz'ac et autres créatures toutes aussi malfaisantes. Je siège avec ma dragonne sur le trône doré du conseil de Dyrthia Telore et suis maitre des terres d'Ehgistrr. Enfin, quant à connaître mon vrai nom, tu as su un de ceux qui furent miens il y a de cela de nombreuses années mais j'en ai eu plusieurs autres depuis que je me suis toujours évertué à porter fièrement.
Devant une Arya et un Fírnen abasourdis, il demanda :
- Et toi, Arya-Dröttning, es tu restée la même depuis notre séparation ?
L'elfe était encore sous le choc quand Eragon s'avança. D'un pas rapide et précis, il avançait jusqu'à l'elfe qui, immobile, ne savait plus que penser. Ses sens devaient lui jouer un tour, ce n'était pas possible. La magie perdue de Vroengard lui donnait des hallucinations. Cependant la main qui caressa sa joue parut bien réelle tout comme les bras qui d'un coup l'attirèrent contre un corps dur et chaud. Toutes ces sensations, odeurs paraissaient bien réelles.
- Eragon... c'est bien toi ?
Une larme coula sur la joue de la reine qui se trouvait maintenant dans les bras du dragonnier. Fírnen n'avait pas bougé mais observait Saphira avec autant de craintes que de respects. La voix reprit.
- Il semblerait que ce soit bien moi.
Arya fronça les sourcils, se rendant compte de leur proximité et s'arracha des bras confortables du dragonnier. Puis elle s'écria :
- ERAGON ! Que fais tu ici ? et pourquoi es tu là ? Pourquoi n'as tu pas fait apparition plus tôt ?
D'un air désolé, le dragonnier baissa les yeux pour la première fois.
- Malheureusement j'ai été pris par des problèmes très loin d'ici, et pas que par la formation des nouveaux dragonniers. J'en profite pour te remercier pour tout ce que tu as fait jusqu'à maintenant, la formation et l'envoi des futurs dragonniers... je sais le prix que tu as dû payer.
Arya l'interrompit d'un geste et commença à marcher, tandis que Fírnen prenait son envol suivant Saphira qui voulait laisser les deux anciens amis se retrouver. Arya l'interrogea du regard pour qu'Eragon continue, ce qu'il fit, songeusement :
- Quelques problèmes... oui... mais je n'en parlerais pas ici car certains concernent les plus grands secrets des dragons, tels que seul le chef des dragonniers en a connaissance. Plus secret encore que les Eldunarí. Tous les dragons n'en sont même pas au courant.
Arya le regarda et il sentit son regard le traverser comme elle le faisait il y a si longtemps. Elle sembla accepter ces secrets. Il sourit et lui renvoya son regard, puis d'une voix infiniment douce, il murmura :
- Tu m'as manqué Arya.
Se retournant, elle continua la marche mais ne répondit pas, alors il poursuivit :
- J'ai vécu de nombreuses choses depuis tout ce temps, et je pense que toi aussi. Certaines furent terribles mais d'autres merveilleuses comme le spectacle d'un vol de dragons au couché de soleil qui m'a marqué à jamais.
Souriant en se remémorant cette soirée magique, Eragon fixa le vide un instant. Se reprenant, il fixa Arya de dos et détailla sa silhouette fine qui, parfaite, n'avait absolument pas changée. Sans un mot, tendit la main et une large plaque d'ardoise se posa sur sa main. Là, d'un simple mot, il commença son fairth. Cependant, contrairement à l'habitude, ce n'était pas ce qu'il voyait qui s'affichait parmi les couleurs. En effet, un ciel orangé, un vaste cercle orangé, une étendue verte et des montagnes puis un, deux, trois et bientôt une petite centaine de dragons se dessinaient sur le support de pierre. Enfin, Eragon coupa le sort et contempla la fidèle reproduction de cette soirée lointaine où il avait eu la chance de contempler le spectacle d'un vol de dragons. Admirant son fairth, il s'approcha d'Arya et le déposa à son coté mais celle ci, toujours silencieuse, ne daigna pas tourna la tête. Soupirant, Eragon reprit alors la parole:
- Je n'ai pas répondu à une de tes questions. Je suis ici pour te voir car je savais que tu viendrais sur cette ile, comme tu l'avais toujours désiré. J'ai attendu que tu prennes ta décision et nous sommes alors revenu d'un voyage avec Saphira. Je viens de l'Ouest, loin au delà des océans.
Cette fois ci Arya se retourna vers lui et il se rendit compte qu'elle pleurait. Il s'en voulut mais elle devança ses excuses ou même ses gestes vers elle :
- Tu ne comprends donc pas ?! Toutes ses années, toutes tes connaissances ? Je n'ai pas cessé de penser à toi et tu n'étais plus là !
S'effondrant par terre, elle baissa la tête.
- Tu crois que cinq siècles passent vite en Alagaesia ? Tu nous as forcé à tout arrêter et maintenant tu reviens ? J'avais confiance en toi ! Mais tu as coupé les ponts.
Eragon la dévisagea fixement et son regard devint dure. Il avait espéré qu'elle comprendrait, mais une fois de plus il fut déçu, une lourde désillusion s'effondrant sur ses épaules.
- Toi qui est reine des elfes je pensais que tu pourrais imaginer la tache qui m'incombe. Je suis le protecteur de l'Alagaesia, des dragons et de leur dragonnier. J'ai été obligé de partir. Mon vrai nom à l'époque te révèle bien les sentiments que j'avais, mais je les ai sacrifié pour l'Alagaesia. Et je n'ai jamais vraiment su si il y avait de la place ici (il désigna son cœur) chez toi pour moi. Maintenant je ne te demande pas de me pardonner.
Il se retourna alors et leva les yeux vers le ciel. À peine dix secondes après, Saphira apparu à travers un nuage et se dirigea vers eux. Atterrissant en douceur, elle fixa Arya comme avec reproche mais ne dit rien. Fírnen se posa à son tour derrière sa dragonnière et se coucha à son hauteur, la fixant avec tristesse. Le dragonnier aux cheveux argentés monta sur selle et se retourna vers Arya pour lui parler d'une voix froide.
- Adieu Arya-Dröttning, je sais maintenant que la prédiction d'Angela est exacte, car je ne reviendrais jamais en Alagaesia.
Et sans un dernier regard, la dragonne bleue s'envola.
Arya pleurait encore.
