Salut à toute la compagnie ! Nouveau chapitre, où l'on discute un peu de stratégie, et où les gens commencent à se disputer méchamment. Bonne lecture à tous.

Et une minute de silence à la mémoire de Jean Giraud - Moebius.


Chapitre 5 : Considérations Philosophiques

- Ta mère ? finit par croasser Harry en dévisageant son parrain.

Il ne voyait pas la moindre ressemblance entre cette momie et Sirius Black.

- Ma chère vieille mère, oui, répliqua Sirius. Ça fait des semaines que nous tentons de la décrocher mais elle a dû faire installer un maléfice de glu perpétuelle sur ce portrait. Viens, descendons avant qu'ils ne se réveillent à nouveau.

- Que fait le portrait de ta mère dans cette maison ? C'est à elle ?

- C'était à elle, corrigea Sirius. Comme je suis le dernier survivant de la famille à porter le nom de Black, j'en ai hérité. Je l'ai mise à la disposition de l'Ordre du Phénix. C'est bien la seule chose utile que j'ai réussi à faire.

Harry s'était attendu à un accueil un rien plus chaleureux que cette mine morose et ce ton morne. Il suivit son parrain vers la cuisine, faisant taire Salazar qui s'agitait dans sa poche.

C'était une vaste salle en entresol, mal éclairée par une cheminée et des chandeliers à plusieurs branches. Malgré cela, elle paraissait bien plus propre et ordonnée que le reste de la maison. Il ne s'y trouvait pas un atome de poussière. Une odeur prenante de tabac bon marché flottait dans l'air, noyant les parfums de bons petits plats qui montaient de grosses casseroles de cuivre. Toute une batterie de cuisine luisait sur un des murs. Des chaises entouraient une longue table de bois couverte de parchemins, de coupes, de bouteilles et à un bout, d'un vieux tas de chiffons. Non loin étaient assis Mr Weasley et son fils aîné Bill, qui n'avait toujours pas renoncé à son crochet de serpent à l'oreille. Leur épouse et mère respective toussota et les deux hommes s'aperçurent qu'ils avaient de la compagnie.

- Harry ! s'exclama gaiement Arthur Weasley. Ça fait plaisir de te voir ici !

Il existait au moins un adulte heureux de croiser sa route...

Le sorcier à lunettes serra vigoureusement la main de Harry, de même que Bill, qui s'affaira ensuite à ramasser les parchemins qui traînaient sur la table.

- Tu as fais bon voyage ? Maugrey n'a pas tenté de vous faire passer par le Groenland ?

- Oh, il a essayé... soupira Tonks en levant les yeux au plafond.

Elle tenta de venir en aide au jeune homme, mais renversa au passage une bougie sur les papiers, que Mrs Weasley dut éteindre à grands coups de baguette. Harry n'avait hélas pas eu le temps de voir grand-chose avant que la matriarche ne fît disparaître tout ce fatras.

- Ces choses-là devraient vraiment être rangées tout de suite à la fin des réunions, dit-elle d'un ton sec, l'air de ne s'adresser à personne en particulier.

Elle se dirigea ensuite vers un buffet pour en sortir des assiettes de porcelaine épaisse.

- Assieds-toi, dit Sirius quand Harry voulut aller lui prêter main-forte. Tu connais déjà Mondingus, je crois ?

Il désigna le tas de chiffons, que son filleul eut un peu de mal à identifier.

- Encore bourré... grommela Bill en posant deux assiettes sur la table.

- Gnia kékun qui m'app'lé ? marmonna une voix ensommeillée. Chuis 'accord avec Chirius... ajouta le lamentable personnage en levant une main pas très nette comme pour voter une motion.

Ginny mima des haut-le-cœur dans le dos de Sirius.

- La réunion est terminée, expliqua patiemment Sirius. Harry est arrivé.

- Gné ? Alors le voilà, nom de nom... marmonna Fletcher en regardant Harry à travers des mèches de cheveux sales. 'a va ?

- Ouais, répondit le garçon sans se mouiller.

Mondingus entama la fouille minutieuse de ses poches pour en extirper une pipe qui devait déjà être pleine car à peine l'eut-il allumée qu'une épaisse fumée verdâtre et malodorante se répandit dans la cuisine.

- Te dois des excuses, ajouta Fletcher.

- Je crois, oui, répliqua Harry.

- Oh, pour la dernière fois, cria Mrs Weasley, voulez-vous bien cesser de fumer cette horreur dans la cuisine ? Nous allons manger !

- Hein ? Ah oui, d'accord, désolé...

La fumée se dissipa rapidement mais l'odeur de chaussette moisie resta encore un moment dans l'air ambiant.

- Et si vous voulez manger avant minuit, j'ai besoin d'un coup de main. Non, Harry, mon grand, tu as fais...

- J'ai déjà dîné avant de partir, intervint Harry. Vous ne pensiez pas que je me laissais mourir de faim, tout de même ?

- Qu'est-ce que je peux faire ? demanda Tonks avec un grand sourire.

- Rien, répondit Molly avec un brin de sécheresse dans la voix.

Tonks se rassit avec une mine défaite. Pendant quelques minutes, des couteaux s'activèrent tout seuls à couper la viande, le pain et les légumes, tandis que la cuisinière remuait le contenu d'un chaudron accroché au-dessus de la cheminée. Les autres convives posaient les couverts et sortaient des ingrédients du garde-manger. Harry était content de donner un coup de main, pour éviter de se retrouver sous le regard de son parrain et de ce bon à rien de Mondingus. Qui parvint encore à ouvrir la bouche.

- T'as revu la vieille Figgy ?

- Non. Ni personne d'autre.

- Normalement, je serais pas parti, mais j'avais repéré une affaire en or...

Harry ne se donna pas la peine d'écouter la suite. Sirius regardait toujours dans le vide, puis il finit par s'animer un peu.

- Tu as passé de bonnes vacances ?

- Pas vraiment. Il fait trop chaud pour sortir. C'était un peu morne.

- Moi, je ne vois pas de quoi tu te plains, dit Sirius en souriant pour la première fois.

- Pardon ? s'exclama Harry en manquant de faire tomber un verre.

- Personnellement, j'aurais été ravi d'être confronté à des détraqueurs, poursuivit Black sans remarquer les regards surpris, assassins ou choqués que lui lançaient son filleul, Ginny et Bill. Une lutte mortelle pour le salut de mon âme aurait été bienvenue, ça aurait rompu la monotonie. Je suis resté enfermé ici depuis un mois, vois-tu.

- Ah ?

- Le ministère me recherche toujours et à présent Voldemort doit savoir que je suis un animagus grâce à Queudver. Alors mon beau déguisement ne me sert plus à rien. Je ne peux pas faire grand-chose pour l'ordre. En tout cas, c'est ce que pense Dumbledore.

- Et les capes d'invisibilité ? Et les détecteurs de Maugrey ? s'étonna Harry. Ne me dis pas que tu n'as pas pensé à ça ? Il n'y a pas que des bagarres pour rendre service...

Apparemment, Sirius n'avait pas du tout pensé à "ça", pas plus que les autres. Ou alors, ils s'étaient bien gardés de le lui dire…

- Et pendant tout ce temps, il a fallu que j'écoute les rapports de Rogue en supportant ses sarcasmes sur le fait que je restais bien au chaud ici.

- Évidemment, si tu démarres au quart de tour, il n'a aucune raison de s'arrêter, remarqua Harry.

Sirius cligna des yeux, comme s'il venait de réaliser que la personne se tenant devant lui n'était pas celle qu'il croyait.

- Cesse de geindre, dit Mrs Weasley. Il y a des tas de choses à faire ici pour rendre cette maison vivable. Ça fait au moins dix ans que personne n'a vraiment habité ici, à part un elfe de maison un peu toqué qui n'a plus rien fait ici depuis des lunes.

- Sirius, interrompit Fletcher, qui n'écoutait rien mais observait sa coupe sous toutes les soudures, c'est de l'argent massif, ça ? (Oh bon sang, songea Harry, quelqu'un a pensé à donner un verre à Lupin ?)

- Oui, répondit l'interpellé d'un ton dégoûté. Travail de gobelin de superbe qualité, datant du XVème siècle, frappé aux armoiries des Black.

- Ça doit pouvoir s'effacer... fit Fletcher en tirant la langue, tandis qu'il frottait la coupe contre sa manche.

- Fred ! George ! NON ! PORTEZ TOUT ÇA NORMALEMENT !

Trop tard. Les deux loustics, qui avaient ensorcelé un chaudron de ragoût fumant, la planche à pain et son couteau, ainsi qu'une grande bouteille de bièraubeurre pour les envoyer se poser sur la table, venaient d'en perdre le contrôle. Le chaudron fila sur la table en laissant derrière lui un sillage de bois noirci, la bonbonne de bière tomba sur le sol dans un grand fracas métallique et perdit au passage une partie de son contenu, tandis que le couteau à pain se plantait juste devant Sirius.

- POUR L'AMOUR DU CIEL ! Vous n'aviez PAS BESOIN de faire ÇA ! Je commence à en avoir ASSEZ ! Ce n'est PAS parce qu'on vous a donné le DROIT D'UTILISER LA MAGIE QU'IL FAUT S'EN SERVIR À LA MOINDRE OCCASION !

- Désolés... on voulait juste gagner un peu de temps... balbutia Fred. Navré, Sirius...

Pendant que les jumeaux tentaient de réparer le désastre, Harry profita de la confusion pour percher Salazar sur l'étagère d'un vaisselier. Puis il se mit à ramasser les couverts qui étaient tombés, l'air de rien. Fletcher jurait comme un charretier en tentant de se remettre debout.

- Les enfants, votre mère a raison. Tâchez de vous montrer un peu plus responsables, sermonna Arthur Weasley. Vous êtes majeurs, maintenant.

- Aucun de vos frères ne m'a causé autant d'ennuis, asséna son épouse en posant brutalement la bonbonne de bièraubeurre sur la table. Bill n'a jamais éprouvé le besoin de transplaner chaque fois qu'il devait faire trois pas ! Charlie n'ensorcelait pas tous les objets de la maison ! Percy...

- Oui, Percy ? dit Fred d'un air narquois.

- Qu'est-ce qu'il ne faisait pas de mal, le grand Percy qu'on nous a montré en exemple pendant des années ? ajouta son jumeau sur un ton féroce.

- Hem ! Je crois que nous devrions nous mettre à table, indiqua précipitamment Lupin en s'asseyant et en prenant les assiettes de ses voisins pour les remplir.

Pendant un moment, la cuisine ne résonna plus que du cliquetis des couverts, de quelques raclements de chaises et de bruits de mastication dont l'origine était, naturellement, l'ami Fletcher. Puis Molly Weasley reprit la parole.

- Sirius, je crois que quelque chose est caché dans le secrétaire du salon. C'est sans doute un épouvantard, mais je voudrais que Maugrey regarde un peu ça avant d'ouvrir.

- Comme tu veux, dit Sirius d'un ton neutre.

Il était évident qu'il s'en moquait totalement.

- Et les rideaux sont infestés de doxies. Il va falloir s'en débarrasser. Je me disais que demain, ça serait faisable.

- Je serai ravi de participer, lança Sirius, sarcastique.

Harry se désintéressa bien vite de son parrain pour observer Tonks, qui multipliait les transformations, à la grande joie de Ginny. Elle imita d'abord le nez du professeur de potions, puis se fit une petite truffe en pied de marmite, avant de se doter d'une énorme moustache rubiconde. A la demande de Ginny, elle produisit un énorme groin. Elle devait sans doute offrir cette distraction bienvenue à chaque dîner.

Pendant ce temps, Bill, son père et Lupin discutaient à propos de gobelins.

- Ils ne disent pas grand-chose de concret, assurait Bill. Je n'arrive pas à savoir s'ils croient ou pas à son retour. Ils peuvent aussi ne pas prendre parti.

- Oh, je suis sûr qu'ils ne se rangeront jamais du côté de Tu-sais-qui, affirma Mr Weasley. Eux aussi ont eu à souffrir de ses actes. Il a fait assassiner plusieurs familles gobelines.

- Ça dépendra surtout de ce que nous leur proposerons en échange de leur aide, dit Lupin. Et il ne s'agit pas ici d'or et de pierreries. Ce qu'ils veulent, c'est la liberté que nous leur refusons depuis des siècles. Ragnok ne parle toujours pas, Bill ?

- Il est toujours aussi anti-sorcier, répondit Bill en haussant les épaules. Il ne cesse de fulminer contre le ministère à cause de Verpey. Il pense que Fudge a fait étouffer l'affaire. Les gobelins n'ont jamais récupéré leur or. Les autres non plus d'ailleurs.

Harry ne put s'empêcher de regarder les jumeaux en entendant cela. De toute évidence, ils étaient restés discrets…

De gros éclats de rire coupèrent leur conversation. Mondingus avait une façon bien à lui de dérider les garçons.

- Et alors, disait Fletcher en s'étouffant à moitié, le visage écarlate de rire, vous n'allez pas me croire, il me dit – je vous jure que c'est vrai : "Hé Ding, où c'que t'as trouvé tous ces crapauds ? Parce que moi, y'a un fils de cognard qui m'a piqué tous les miens !" Et moi, je lui dis : "Piqué tes crapauds, Will, la vache, c'est pas de bol ! Du coup, il t'en faut d'autres ?" Et là, je le jure sur la tombe de mon père, mais cette espèce de gargouille abrutie me rachète ses propres crapauds trois fois le prix du marché...

- Je crois que nous en avons assez entendu sur votre façon de faire des affaires, merci beaucoup, coupa sèchement Molly Weasley tandis que les garçons, Harry compris, s'amusaient comme des fous.

- Pardon, Molly, fit Mondingus, mais en fait, Will les avait déjà piqué à Harris Laverrue, alors je faisais rien de mal, juste lui donner une bonne leçon, quoi.

- Je ne sais pas où vous avez appris les notions de bien et de mal, mais j'ai la sérieuse impression que vous avez raté quelques leçons fondamentales, réplique Mrs Weasley d'un ton glacial.

Les jumeaux finirent le nez dans leur coupe de bièraubeurre, tandis que Harry réprimait mal son hoquet. Mrs Weasley jeta un regard noir à Fletcher et Sirius, avant d'aller chercher une tarte à la rhubarbe de proportions éléphantesques.

- Ta mère n'aime pas beaucoup Mondingus, on dirait, chuchota Harry à l'oreille de Ginny.

- Ce type est un escroc, répondit la jeune fille. Elle a peur qu'il déteigne sur mes frères, je suppose. Il est membre de l'Ordre uniquement parce qu'il connaît toutes les fripouilles de l'Allée des Embrumes et parce qu'il est à peu près loyal envers Dumbledore, qui l'a tiré d'un mauvais pas. Maman n'est pas d'accord pour que Sirius l'invite à dîner, mais comme ce n'est pas notre maison...

Harry se resservit généreusement en tarte à la rhubarbe (au moins trois bonnes parts) nappée d'une délicieuse crème anglaise, de même que tous les jeunes Weasley présents. A la fin du repas, il sentait son jean le serrer un peu, ce qui en disait long puisqu'il s'agissait d'un ancien pantalon de son cousin. Arthur Weasley souriait aux anges depuis sa chaise. Tonks bâillait et Ginny jouait négligemment avec ses couverts.

- Bon... Il est grand temps de se coucher, fit Mrs Weasley entre deux bâillements.

- Ouais... approuva Harry.

Le bon repas, combiné à ce qu'il avait déjà dans l'estomac en arrivant et au vol en balai, faisait descendre sur lui une douce somnolence... qui fut interrompue quand Sirius reprit la parole.

- Déjà ? Harry, je suis surpris : je pensais que la première chose que tu ferais en arrivant serait de poser des questions sur Voldemort.

Harry poussa un très long soupir. Son parrain avait l'art de mettre les pieds dans le plat au moment le plus inopportun.

- Bien sûr que j'ai posé des questions, finit-il par répondre. Et on ne m'a pas plus répondu qu'à Ginny ou à ses frères. Mais j'avoue que j'aurais pu attendre le déjeuner suivant pour retenter le coup. Je suis complètement à plat, maintenant.

- De toute façon, je ne sais pas combien de fois il faudra vous le répéter, ils sont trop jeunes pour connaître tous les détails des activités de l'Ordre, gronda Molly Weasley, qui n'avait plus l'air endormi du tout.

- Depuis quand faut-il être membre de l'Ordre pour poser des questions ? répliqua Sirius. Harry a été enfermé dans cette maison moldue pendant un mois entier, il a le droit de savoir ce qui...

- Hé ! coupa Fred.

- Comment ça se fait que vous répondiez à SES questions et pas aux nôtres ? enchaîna George.

- Vous êtes trop jeunes, vous n'êtes pas membres de l'Ordre, imita Fred d'une voix aiguë. Harry n'est même pas majeur !

- Ce n'est pas ma faute si vous n'êtes au courant de rien, répondit Sirius. Harry, en ce qui le concerne...

- Tu n'es pas le plus à même de juger ce qui est bon ou pas pour Harry ! l'interrompit Molly. Tu as déjà oublié ce qu'a dit Dumbledore ?

- A quel moment ? demanda poliment Sirius, prêt à déclencher une bagarre verbale.

- Quand il nous a demandé de ne pas en dire plus qu'il ne le fallait pour garantir la sécurité de tout le monde, répéta Mrs Weasley en s'échauffant de plus en plus.

Les plus jeunes dîneurs suivaient l'échange comme un tournoi de tennis. Lupin surveillait Sirius du coin de l'œil.

- Je n'ai pas l'intention de lui en dire plus qu'il n'a besoin de savoir, martela Sirius. Mais comme il a vu revenir Voldemort, il a davantage le droit que beaucoup d'autres de...

- Il n'a que quinze ans ! Tu crois qu'il a envie d'être bassiné à longueur de temps avec ces horreurs ?

- Il a dû affronter plus d'épreuves que beaucoup d'entre nous.

- Je ne nie pas ce qu'il a fait ! cria Molly, mais il est encore...

- Ce n'est plus un enfant ! aboya Sirius.

- Mais il n'est pas encore adulte, enfin. Une bonne fois pour toutes, ce n'est pas James !

- Tu crois que je suis stupide au point de...

- STOP ! TEMPS MORT !

Harry était monté suffisamment haut dans les décibels pour faire taire les deux opposants, qui le dévisagèrent avec des mines ahuries.

- D'abord, ce serait gentil de ne plus parler comme si je n'étais pas dans la pièce. Ensuite ne comptez pas sur moi pour vous départager, parce que vous avez tort tous les deux. Effectivement, je ne suis plus un bébé et j'aime bien être au courant de ce qui se passe. Mais je ne veux pas non plus savoir ce que Lucius Malefoy a pris au petit déjeuner hier matin. Et Mrs Weasley a quand même marqué un point : je ne suis pas James.

- J'avais remarqué... marmonna Sirius.

- Ça veut dire quoi, ça ? embraya aussitôt Molly. Il n'est pas comme tu le voulais ? Pas assez casse-cou ? Pas assez irrespectueux des règles ? Trop discipliné et poli pour être vraiment à la hauteur de ton meilleur ami ? Ce n'est pas vraiment le genre d'exemple à donner à un garçon qui, je le sais, a envie de réussir.

- Ce qui signifie que je suis un parrain irresponsable ?

Sans doute Mrs Weasley mourait-elle d'envie de lui dire que oui. Mais elle se contint au prix d'un remarquable effort et se contenta de lâcher :

- Je dis simplement que tu es réputé pour ton comportement irréfléchi et impulsif. C'est tout. Harry a besoin de stabilité, pas d'être lancé à la poursuite de chimères.

- Et pan dans les dents... murmura Fred.

C'était bien la première fois que Harry entendait une Gryffondor asséner à un autre Gryffondor un jugement aussi sec, impitoyable et froid. Et juste. Car en dépit de l'affection réelle qu'il ressentait pour Sirius, Harry se doutait bien que celui-ci voyait aussi en lui la copie presque parfaite de son défunt ami. Les préjugés anti-Serpentard de Black n'arrangeaient naturellement pas les choses.

- S'IL VOUS PLAIT ! cria Harry.

Mrs Weasley et Sirius se tournèrent à nouveau vers lui.

- Comme je vous l'ai dit, je ne suis pas James. Je ne compte pas « me lancer à la poursuite de chimères », pas plus que je ne voulais participer au Tournoi des Trois Sorciers. Seulement voilà, je n'ai pas besoin de chercher les ennuis pour qu'ils me trouvent. Alors, ce serait sympa pour une fois qu'on m'explique à l'avance ce qui risque de me tomber dessus…

- Personnellement, intervint alors Lupin, qui cessa de surveiller Sirius, je pense préférable que Harry apprenne les faits sans qu'ils soient déformés par une translation... un peu exagérée.

L'ancien professeur devait connaître l'existence des oreilles à rallonge survivantes, mais il valait mieux ne pas lui poser de questions à ce sujet. Pas devant les parents Weasley, en tout cas. Lupin ne se départit pas de son habituelle expression bienveillante et Molly finit par céder. Personne autour de la table ne la soutenait vraiment, pas même son mari.

- Très bien, je suis en minorité. Néanmoins, j'ai les intérêts de Harry très à cœur et je ne veux pas qu'il ait des ennuis par la suite.

- Il n'est pas ton fils, lança Sirius.

Et c'est reparti, pensa Harry, levant les yeux au ciel.

- Et alors ? Je devrais l'ignorer parce que ce n'est pas moi qui l'ai mis au monde ? Tu m'excuseras, mais tu n'es pas la présence maternelle idéale. Qui a-t-il d'autre ?

- Il a moi ! répondit férocement Sirius.

- Depuis deux ans à peine, et encore, par éclipses, rétorqua brutalement Molly. En passant, si tu avais réfléchi au lieu de foncer tête baissée, tu aurais pu t'en occuper beaucoup plus longtemps que ça. Tu penses lui avoir été utile derrière les barreaux d'Azkaban ? Tu t'es bien assis sur tes devoirs de parrain, ce jour-là !

Harry n'aurait jamais imaginé la gentille mère de famille sous un jour d'une cruauté aussi réaliste. Elle disait sans le moindre ménagement tout ce qui lui trottait dans la tête depuis un bon moment. Sirius était devenu livide pendant ce discours, ce qui signifiait qu'il était prêt à frapper. Par bonheur, Lupin parvint à ramener le calme avant que l'incident ne survienne.

- Harry pourrait peut-être nous dire ce qu'il veut entendre ?

- J'aimerais savoir ce qui s'est passé depuis un mois, s'il vous plaît, lâcha Harry entre des dents serrées.

- Hmmm... Bon, Fred et George vont rester, capitula leur mère. J'en ai assez de crier. Ils ont assez dit qu'ils étaient majeurs. Ron et Ginny, au lit !

Ron s'apprêtait à crier à l'injustice, mais sa sœur le tira par la manche et il se radoucit aussitôt. Il sortit derrière elle avec un petit sourire en coin.

Quand leur mère fut bien certaine qu'ils étaient remontés dans leurs chambres respectives, elle vint se rasseoir à table.

- Alors, que veux-tu savoir ?

- Que fait Voldemort ? J'ai regardé les informations moldues, mais je n'ai rien vu de particulier, donc je suppose qu'il n'a encore rien tenté chez eux.

- En effet, confirma Sirius. Aucune mort étrange. En tout cas, aucune dont nous ayons connaissance. Et nous en connaissons beaucoup.

- Comment se fait-il que personne n'ait été tué ? Ce n'est pas que je m'en plaigne, mais c'est bizarre, vu tous les gens qu'il a tués l'année dernière.

- Il ne veut pas attirer l'attention sur lui, expliqua Lupin. Ce serait trop dangereux. Son grand retour ne s'est pas passé tout à fait comme prévu. Tu le lui as fait quelque peu... rater. Si tout s'était déroulé suivant ses plans, tu n'aurais jamais pu revenir et prévenir Dumbledore de ce qui étai arrivé et il aurait pu commencer son travail de sape sans avoir aucun d'entre nous sur le dos.

- Et ça aide vraiment ? demanda Harry, un rien sceptique.

- Évidemment ! s'exclama Bill, surpris par le ton peu enthousiaste du garçon.

- Grâce à toi, l'Ordre du Phénix a été réuni environ une heure après ton retour au château, dit Sirius.

- Et qu'a fait l'Ordre ? interrogea Harry en haussant les sourcils.

- Tout son possible pour empêcher Voldemort de mener ses projets à bien, répondit Sirius.

- Vous avez plusieurs agents pour récupérer les informations, j'espère ? Un seul, ça fait un peu léger.

- Je te rassure tout de suite, dit Lupin en souriant, nous en avons plus d'un.

- Ah ! Qu'est-ce qu'il mijote, alors ?

- Il veut avant tout reconstituer son armée : mangemorts, sorciers enrôlés de force ou ensorcelés, géants et autres créatures des ténèbres... Il ne va pas tenter de prendre d'assaut le ministère de la magie avec une douzaine de ses partisans.

- Donc vous essayez de l'empêcher de recruter.

- Nous faisons de notre mieux, assura Lupin.

- Mais encore ?

- Le plus difficile est de faire admettre aux gens que Tu-sais-qui est revenu. Rien que ça nous prend déjà beaucoup de temps, dit Bill.

- A ce point ?

- Le ministère fait tout pour démentir. Fudge refuse catégoriquement de croire que c'est vrai.

- Allons bon, soupira Harry. Il a encore peur que Dumbledore veuille lui piquer sa place ? Il devrait savoir que le directeur a déjà suffisamment de pain sur la planche, depuis le temps.

- Eh bien, oui, il craint toujours que Dumbledore tente de devenir ministre à sa place, ce qui ne serait pas plu mal, d'ailleurs, dit Arthur Weasley. Fudge a pris le pouvoir alors qu'il n'était pas très populaire. Il n'a jamais bénéficié du soutien qu'avait obtenu Dumbledore sans même se présenter comme candidat.

- Fudge sait très bien que face à Dumbledore, il ne fait pas le poids. Il n'est pas aussi intelligent, loin s'en faut, ses pouvoirs sont plus faibles et il est sans cesse entouré d'une clique qui lui donne des conseils pour le moins douteux. Mais il adore sa position de ministre. Le pouvoir est une drogue dure et il ne veut pas en être privé. Il s'est convaincu, ou on l'a convaincu, que Dumbledore tente simplement de provoquer des troubles pour servir ses propres intérêts.

- Mais dites-moi, ironisa Harry, c'est digne d'un Serpentard, un plan pareil... C'est vrai que c'est tellement plus confortable de se dire que rien n'est réel. On se bouche les oreilles et on fait la-la-la pour ne rien entendre.

- Tout juste, reprit Lupin. Et notre action est d'autant plus délicate que la presse est presque totalement sous contrôle. La Gazette ne saurait publier ce que l'on qualifie de fausses rumeurs de Dumbledore. La plupart des gens ne se doutent de rien. Cela en fait des cibles faciles pour l'imperium.

- Et vous faites quoi, concrètement ?

- Ben... Sirius a toujours dix mille gallions de prime sur sa tête, il peut difficilement se faire notre porte-parole. Remus n'est pas très bien vu non plus. Je risque déjà de perdre mon emploi, Tonks et Kingsley aussi, si nous en parlons ouvertement au ministère. Ceci dit, Kingsley nous a aidés en faisant croire que Sirius était réfugié au Tibet.

- Et le peu que nous disons nous cause déjà de sérieux ennuis, ajouta Lupin. Dumbledore a été mis en minorité à la Confédération internationale des mages et a dû en quitter la présidence. Soi-disant parce qu'il est trop vieux. Mais c'est faux. C'est arrivé après un discours où il annonçait le retour de Voldemort. Il a été viré du magenmagot, on veut même lui retirer l'ordre de Merlin.

- Je sais tout ça, je me suis abonné à la feuille de chou officielle, remarqua Harry.

- Et ce n'est pas tout. Il risque de se retrouver à Azkaban si nous continuons sur cette ligne. C'est ce qui pourrait arriver de pire. Si Dumbledore n'est plus en travers du chemin de Tu-sais-qui, nous courons à la catastrophe.

- Oh, soyez réalistes, vous tous ! Vous croyez vraiment que Dumbledore resterait sagement assis dans un trou d'Azkaban pendant que Jedusor mettrait la Grande-Bretagne à sa botte ? Il est assez puissant pour s'évader, pas vrai ? Oui ? Alors il le ferait et puis voilà. Vous le dites vous-mêmes, c'est une situation où on ne peut plus se permettre de respecter les règles du ministère, dit Harry un peu froidement. Et tant que vous y êtes, apprenez un peu à penser sans lui, hein ? Vous feriez quoi, s'il avait une crise cardiaque demain ?

Harry goûta un instant la qualité du silence qu'il venait de créer. Puis il reprit la discussion.

- Est-ce qu'il fait autre chose qu'augmenter ses effectifs ?

- Euh... oui, finit par dire Mr Weasley. Nous pensons qu'il travaille sur d'autres projets très discrets. Des choses qu'il ne veut obtenir que dans le plus grand secret.

- ?

- Une arme, par exemple. Une qu'il n'avait pas la dernière fois.

- Quel genre ?

- Nous n'en savons rien pour le moment.

- Ouais... J'espère que je ne devrai pas refaire des pieds et des mains la prochaine fois que je veux des renseignements, fit Harry en étouffant un bâillement. En tout cas, merci beaucoup.

- Mais de rien, dit Bill. Bonne nuit à tous, moi, je rentre.

- 'nuit, répondit Harry en se dirigeant vers la porte.