Chapitre 20 : l'Heure du Thé
Harry se retourna avec lenteur, peu pressé d'avouer les raisons de sa triste figure à son directeur. Voyant le visage vraiment piteux du garçon, Rogue le saisit par le bras et prit la direction du donjon, mais pas vers le sous-sol gelé où il donnait ses cours. Un escalier en colimaçon les mena à la jonction de la tour et des ailes, et Harry reconnut alors son chemin. Ils se rendaient dans la salle de réunion des professeurs.
Un léger coup de baguette amena sur la table un plateau, deux tasses sur leurs soucoupes et un petit pot de miel. Un autre geste et la bouilloire posée dans un coin se remplit d'eau à chauffer.
Ceci étant fait, Rogue s'assit sur une chaise et invita Harry à l'imiter.
- Je suis surpris que vous n'ayez pas suivi Granger et Weasley dans leur tentative d'interrogatoire.
- Je suis sûrement surveillé, pointa Harry. Je n'arrête pas de croiser Rusard en ce moment. Et comme Hagrid doit déjà être fiché en tant que supporter de Dumbledore... Pas la peine d'en rajouter.
- C'est gentil de votre part, assura Rogue. Mais inutile. Le cas de Hagrid est malheureusement mal engagé.
- Il est parti en mission sur le continent, n'est-ce pas ?
- Je ne vois pas l'intérêt de vous le cacher. De toute façon, Granger vous raconterait tout en rentrant.
L'enseignant s'interrompit. Il se leva et fit rapidement le tour de la salle en promenant sa baguette le long des murs, puis au ras du plancher et sur les appuis de fenêtres.
- Aucun sortilège d'écoute, conclut-il avec satisfaction. Il faut dire, ajouta-t-il avec un sourire rusé, que Flitwick fait régulièrement le ménage, ainsi que Minerva et moi-même.
- Bon, alors, cette mission ?
- Vous n'avez pas une petite idée ? Quel genre de créatures Hagrid pourrait-il être à même de convaincre ?
- Des trucs dangereux que les sorciers n'aiment pas, décréta Harry. Oh... des géants, à tout hasard ? S'il en reste encore...
- Bien vu, approuva Snape. Il en subsiste encore quelques dizaines dans le nord de l'Europe. Les sorciers ont été extrêmement efficaces en matière de... nettoyage.
Harry digéra l'information avant de relancer la conversation.
- Et il en a trouvé ?
- Oui... quelques-uns. Heureusement pour lui, il n'est pas parti seul. J'ai cru comprendre que Mme Maxime avait fait le voyage avec lui. Deux sorciers, ça n'est jamais trop, dans ce genre de situation. Les géants ne sont pas foncièrement méchants, mais on ne sait jamais comment ils peuvent réagir.
- Et c'est quoi, le plan ? demanda carrément Harry.
- Comme Monsieur le directeur l'a suggéré au début de l'été, leur envoyer des émissaires pour les convaincre de se ranger de notre côté contre Vous-savez-qui.
Harry haussa les sourcils.
- En croisant les doigts pour qu'ils oublient la chasse que leur ont fait les sorciers, naturellement.
Rogue ricana.
- Ce n'est pas gagné. Hagrid et Maxime ont réussi à se gagner les faveurs d'un chef de clan.
- C'est déjà ça, dit Harry avec ferveur.
- Pour approximativement une journée. Le lendemain, le clan s'était trouvé un nouveau chef, et l'ancien avait été tué.
- Mais pourquoi ? On n'a pas employé les mots qu'il fallait ?
- Au contraire. Les mots étaient rassurants, et les cadeaux de Dumbledore, à la hauteur. Seulement l'ordre n'est pas le seul à chercher une alliance. MacNair et ses copains se sont également répandus dans la nature pour rencontrer des géants et passer de juteux marchés. Jusqu'ici, ce sont plutôt eux qui marquent des points.
- Et pourtant, grogna lugubrement Harry, ils font partie, plus que nous autres, de ces sorciers qui méprisent tout le reste. Si c'est inévitable, j'ai autre question : un géant peut être tué comment ?
- Avec difficulté, répondit Rogue, s'attirant un nouveau grognement désolé.
Pendant un instant, Harry contempla sa tasse de thé.
- C'est fichu ?
- Dumbledore pense que son « ambassade » a donné à réfléchir à certains géants. Mais, outre le fait que ce ne sont pas les créatures les plus propres à la réflexion, il ne faut pas se voiler la face : rien ne leur fera plus plaisir que d'aller rendre la monnaie de leur pièce à ceux qui les ont massacrés, sans se rendre compte qu'ils font le jeu des plus fervents d'entre eux. L'ordre du phénix devrait pourtant avoir retenu la leçon : il ne suffit pas d'un grand sourire et de quelques paroles mielleuses pour faire oublier des siècles d'humiliations. Et encore, pour les géants, ils se donnent la peine de sourire et de sortir le pot de miel...
Harry fronça les sourcils.
- Ce qu'ils ne font pas pour notre maison... Professeur ?
- Hmm ?
- Combien y a-t-il de Serpentard dans l'ordre ?
- A part moi ? Aucun. Vance et Tonks étaient Serdaigle, Jones Poufsouffle. Tous les autres sont Gryffondor.
- Eh ben... C'est pas gagné... soupira tristement Harry en se levant.
- En effet. Et... félicitations pour votre victoire, tout à l'heure, le complimenta Rogue.
- Ouais. Et ce sera la dernière.
- Pardon ?
- Ombrage a viré la moitié de l'équipe. Et une partie des Gryffondor aussi.
Pendant un court instant, Harry crut que son enseignant allait se taper la tête sur le bord de la table tant il était exaspéré. Mais Rogue renonça à ce projet. Il se leva à son tour et se dirigea vers la porte.
- Je vais voir ça avec Minerva. Filez vite d'ici. Vous ne voudriez pas me compromettre, n'est-ce pas ?
Harry redescendit au rez-de-chaussée, attendant Ron et Hermione. Il ne tarda pas à les voir arriver au petit trot, des aiguilles de pins accrochées ça et là dans leurs cheveux et leurs écharpes. L'un et l'autre paraissaient très mécontents.
En s'approchant, Harry constata qu'ils étaient également trempés, de la boue et de la neige couvrant leurs chaussures.
- Eh bien ? Quelqu'un vous a envoyé un bonhomme de neige enchanté ?
- Je crois que je préférerais ça, grogna Ron en secouant la tête. Salle sur demande.
Le trio se réfugia dans la pièce, qui se convertit à leur entrée en un confortable salon doté d'une cheminée où ronflait un feu bienvenu, tandis qu'une théière et des muffins attendaient les deux pauvres Gryffondor fort refroidis pour leur redonner des couleurs.
Après avoir avalé plusieurs tasses de thé presque brûlant et englouti une bonne partie des muffins, les deux lions furent assez remis pour faire un rapport. Harry écourta la partie relative au voyage proprement dit, ayant déjà reçu assez d'informations à son goût sur le sujet. Ron mentionna tout de même les commentaires émus de Hagrid sur Mme Maxime. Il n'en revenait toujours pas de ce que cette grande dame était capable de faire.
- Ce n'est pas ça qui vous mettait si en colère tout à l'heure, non ?
- Pendant que nous étions là-bas, Ombrage est passée rendre une petite visite de courtoisie à son « cher collègue », persifla Hermione. Et ça a très vite tourné à la catastrophe. Hagrid est incapable de mentir de façon convaincante.
- Et c'est peu de le dire, grommela Ron. Peuh ! Il a tout juste eu le temps de nous faire passer par la fenêtre de derrière avant qu'elle débarque.
- Ça commence à devenir une habitude, remarqua Harry, faisant allusion à leur sortie précipitée à la fin de leur troisième année.
- Elle l'a interrogé sur ses vacances prolongées, poursuivit Hermione, et sur les bleus qu'il a sur la figure.
Harry haussa les sourcils.
- Les mangemorts leur sont tombés dessus, expliqua Ron. Et certains géants ont aussi joué des poings.
- Aïe, aïe, aïe !
- C'est vrai que ce n'est pas joli à voir, approuva Hermione. Et en plus, sa mission est un échec. Je me demande ce que Dumbledore va inventer à la place.
- On pourra toujours le mettre sur écoute, proposa Harry.
Hermione le regarda curieusement.
- Ouais ! Bonne idée, s'exclama Ron. On va planquer Salazar dans son bureau, et on saura tout ce qu'il dit.
- Salazar ?
- Ah oui, c'est vrai. Tu ne l'as pas rencontré. Harry a dégoté une statuette de Salazar Serpentard qui parle et qui fait des bons mots. Et qui écrit, aussi. On s'en est servi pendant un mois pour espionner l'ordre du phénix chez Sirius. C'était marrant. Lui aussi, il est plutôt rigolo, quand on y pense, dit-il, l'air rêveur.
- Mais il faut l'introduire chez le directeur.
- Et c'est là que ça va devenir casse-pieds, grogna Harry. Bon, chacun va réfléchir à un plan de son côté ?
- Fais carburer Sarah et Blaise. C'est bien dans leurs cordes.
Ils se séparèrent pour se mettre au travail. Harry vérifia que personne ne rôdait aux alentours de la porte des quartiers Serpentard avant de donner le mot de passe et de se glisse dans la salle commune. Quelques élèves s'y trouvaient, faisant leurs devoirs, mais à sa grande déception, Sarah devait encore se trouver à la bibliothèque.
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Quand elle en revint enfin, elle fut emballée par l'idée de mettre le directeur sous surveillance, mais manifesta un complet désaccord concernant l'emploi de Salazar. Si d'aventure le petit bonhomme de bois était découvert, qui pourrait renseigner Harry sur les réunions de l'ordre du phénix, par la suite ?
- On n'aurait pas quelque chose de plus discret ? suggéra Théo. Du côté moldu peut-être ?
- Hélas, je n'ai pas ce genre d'équipement sur moi.
Sarah regarda autour d'elle. Baissant la voix, elle ajouta :
- Mais j'ai ceci, par contre.
Sarah tira alors de sa manche gauche la minuscule baguette dont elle avait tenté de se servir contre Telensk lors de leur première rencontre. Puis elle sortit sa baguette normale. Enfin, levant le pied droit, elle tira de sa chaussette une troisième baguette, de taille moyenne.
- Il s'agit d'un lot, expliqua-t-elle, toutes c… toutes trois faites dans la même branche et avec la même plume de griffon. Apparemment, Ollivander les destinait à ceux qui perdent leurs affaires, car chacune permet de retrouver toutes les autres. Mais comme j'ai pu m'en rendre compte, dès la première année, il est aussi possible d'écouter avec une baguette ce qu'une autre « entend ».
- Mais c'est génial ! répondirent Théo et Blaise en chœur.
- Par contre, ça n'enregistre rien.
- On peut toujours mettre Salazar à l'autre bout, la rassura Harry.
- Maintenant, tout ce qu'il faut, c'est trouver un moyen de la planquer dans le bureau…
- Et d'éviter de faire du bruit autour. Quand le sort est activé, il marche dans les deux sens.
- Si on réinstalle notre ami en bois dans le souterrain où on l'a trouvé, le bruit sera le dernier de nos soucis, assura Harry.
- Et le premier, ce sera de convaincre Salazar de retourner dans ce trou boueux et visqueux, riposta Blaise d'un air malin.
