Chapitre 21 :l'Œil du Serpent

En dépit d'une charge de travail impressionnante, Hermione avait décidé de venir en aide à Hagrid pour qu'il ne commît aucun faux pas lors de la tournée d'inspection d'Ombrage. Elle y consacra tout un dimanche, mais Ron doutait que cela servît à grand-chose. D'après lui, si le crapaud avait décidé de mettre le professeur de Soins aux créatures magiques à la porte, aucune force au monde ne l'en empêcherait. Il ne pensa même pas à nuancer d'un « sauf Dumbledore », ce que Harry trouva de très bon augure pour le développement du sens critique du Gryffondor. Lui-même ne participait pas aux efforts d'Hermione. Il était surchargé de travail et ses responsabilités au quidditch lui prenaient aussi du temps. Le même jour où sa camarade se prenait la tête sur les plans de cours de Hagrid, Ron avait reçu un grand nombre de boules de neige enchantées. Certaines venaient de ses frères, et il les tolérait relativement bien. D'autres arrivaient de la part de Finnigan et compagnie, et celles-là passaient nettement plus mal.

- Bande de pauvres ploucs, ragea Weasley dès qu'il put retrouver l'abri de la salle sur demande, en compagnie de Harry, Théodore et Sarah. M'étonne pas que j'ai renoncé à intégrer le club. D'un autre côté, ça me surprend aussi que je prenne le risque d'être vu en public avec des Serpentard. Je suis vraiment dans une situation pourrie.

- On le sait bien, compatit Théodore. Tu sais quand Hermione doit revenir de son soutien scolaire ?

- Oh, ça ne devrait plus tarder, assura Ron. Vu la pile de devoirs qu'elle a, elle ne pourra pas se permettre de rester là-bas jusqu'au dîner.

De fait, Hermione les retrouva pour le thé, crottée comme un barbet, grognon et guettée par le rhume. Les garçons s'empressèrent de lui préparer une tasse bien chaude, sous l'œil amusé de Sarah.

La jeune fille ne fut en état de parler qu'après avoir avalé tout le contenu de sa tasse, et fait sécher sa robe à grands coups de baguette. Harry se dit que dans certaines circonstances, le règlement de l'école aurait dû autoriser aux filles le port du pantalon. Obliger des gens à sortir en jupe par un froid pareil relevait de l'homicide involontaire.

- Quand je pense, pesta Hermione, que j'ai dû attendre une demi-heure devant sa porte. Et vous savez où il était ? Dans la forêt ! martela-t-elle. Merlin seul sait ce qu'il étudie là-bas.

Les autres étudiants gémirent à l'unisson. Si Ombrage était intervenue en troisième année, les hippogriffes et leur sale caractère auraient suffi à faire mettre Hagrid à la porte. A présent, qu'allait-il bien pouvoir leur ramener de plus dangereux ?

- Il n'a rien voulu me dire, continua Hermione sur sa lancée. Et il n'a vraiment pas l'air de comprendre comment fonctionne Ombrage, ni qu'elle peut passer par-dessus Dumbledore si ça lui chante. Et que ça lui chante souvent ! Il ne fait pas attention quand je lui dis d'amener en cours de petites créatures non venimeuses, qui ne mordent pas et qui n'essayent pas de dévorer les élèves. J'ai cru comprendre, cependant, qu'il avait tenté de se procurer des œufs de chimère...

Ses comparses commencèrent à se prendre la tête entre les mains.

- … mais qu'il a échoué dans sa tentative. Trop cher.

Tout le monde laissa échapper un soupir de soulagement non déguisé.

- Et pour clore le dossier, acheva Granger, ses blessures ne cicatrisent pas bien. J'ai même l'impression qu'il en a de nouvelles. Mais il refuse également d'aller consulter Pomfresh. Je crois que je ferai mieux d'aller me frapper directement la tête contre un des murs du château.

- Ce serait dommage pour ta tête, objecta Théodore.

- Et aussi pour nous, trancha Sarah. Nous avons besoin du château et de ta cervelle en état de marche.

- Merci, répondit Hermione avec un faible sourire. Dis-moi, est-ce que Salazar t'a rapporté des choses intéressantes ?

- Mpfff... pas vraiment, grommela Sarah. Dumbledore s'occupe beaucoup du fonctionnement de l'école, encore heureux, contacte des amis à Londres pour savoir ce que mijote le ministère en matière de lois et de décrets d'éducation, mais rien de bien folichon en ce qui nous concerne. Il va falloir apprendre la patience.

Ils se séparèrent sur ces bonnes paroles.

# #

Le lendemain matin, Hagrid fit son apparition à la table des professeurs. Gobe-Planche échangea une bise râpeuse avec lui, et l'accueil délirant que lui firent Fred et George, ainsi que quelques autres farfelus, ne dissimula pas le sentiment certain de malaise avec lequel les autres élèves le virent à nouveau parmi eux. Harry pouvait les comprendre. Gobe-Planche était la femme la plus mal embouchée qu'il eût jamais rencontrée, elle jurait, traitait ses élèves comme des bons à rien, mais n'amenait jamais en cours de créatures dangereuses, et personne ne risquait de se faire croquer une main ou une tête lorsqu'il suivait ses leçons. Harry savait que les Serpentard de troisième année avaient cours de Soins aux créatures magiques durant l'après-midi, aussi tenta-t-il de mettre la main sur l'un d'entre eux, mais il fallait pour cela échapper au mouchardage de Piers Gerins, qui rapportait absolument tout ce qu'il entendait à Drago Malefoy, comme un bon chien de chasse.

Il fut sauvé par Beline Urquhart. La petite sœur de Philip avait elle aussi posé beaucoup de questions à la troisième section, et fut en mesure de lui fournir quelques renseignements. Apparemment, Hagrid avait fait venir des créatures invisibles qui mangeaient de la viande, mais ne s'intéressaient absolument pas aux élèves, et somme toute, devaient être assez inoffensives. D'ailleurs, les troisième année n'avaient pas eu à les étudier, mais Hagrid leur avait signalé de ne pas aller embêter les êtres qu'il nourrissait tandis que ses apprentis soigneurs s'occupaient de niffleurs. Quelque peu rassuré, Harry put se concentrer plus aisément sur les leçons de la journée sans songer à d'horribles monstres friands de bons petits humains à croquer.

Néanmoins, lorsqu'il descendit vers la prairie bordant la forêt en compagnie des Gryffondor et de ses confrères Serpentard, il croisa les doigts pour que le garde-chasse n'ait rien changé à son programme, et qu'il n'ait pas, en fin de compte, adopté un nouveau cerbère ou une manticore.

- Approchez, approchez ! lança gaiment Hagrid dès qu'il les vit arriver. Nous allons nous rapprocher des arbres, expliqua-t-il lorsque tous ses étudiants furent réunis. Les créatures que nous observerons à partir d'aujourd'hui aiment vivre à l'ombre.

- Et ça, c'est quoi ? demanda Blaise en pointant ce que Hagrid portait sur l'épaule.

- Leur nourriture du jour, répondit l'enseignant.

- Ça ressemble beaucoup à une carcasse de vache, remarqua Ron.

- C'est parce que c'en est une. Ils tolèrent bien cette viande, même s'ils ont une nette préférence pour les animaux sauvages. Allez, suivez-moi.

- Qu'est-ce qui préfère les animaux sauvages ? demanda Malefoy d'une voix légèrement tremblante.

Harry et ses deux acolytes échangèrent un regard narquois. Depuis leur première année à Poudlard, Malefoy avait une peur bleue de la vieille forêt. Non sans quelque raison, d'ailleurs.

- Voilà, annonça Hagrid après quelques minutes de marche. On y est.

Il déchargea la carcasse sur le sol et émit un léger sifflement.

- Asseyez-vous sur ces souches, là. Vous n'allez pas rester debout pendant une heure, hein ? Bon. Ils ne devraient pas tarder à arriver, alors regardez bien ce qui va se passer. Vous avez de la chance, poursuivit Hagrid avec une certaine fierté. Ce sont des animaux assez rares, et je dois bien être le seul en Grande-Bretagne à en avoir dressé.

Il sourit, puis grimaça car les contusions vertes et violacées qui «ornaient» son visage devaient être encore douloureuses.

- Vous êtes sûr qu'elles sont bien dressées, vos créatures ? s'inquiéta Pansy Parkinson.

- Mais oui, mais oui, rassura le garde-chasse. Elles ne s'intéressent pas aux humains. A moins bien entendu qu'une personne mal intentionnée s'approche de leurs petits, auquel cas elle deviennent très agressives. Mais ça, c'est pareil pour tous les animaux. Bon, je vais les appeler, ça les fera venir un peu plus vite.

Hagrid releva la tête et lança un étrange cri modulé semblable à la plainte d'un oiseau des marais. Un léger bruissement de feuilles lui répondit et il renouvela son appel. Les élèves entendirent bien du bruit et virent quelques herbes foulées non loin d'eux par des pieds fantômes, mais rien d'autre, ce qui fit monter d'un cran la frayeur des plus impressionnables.

- Les voilà, chuchota Harry.

Une tête reptilienne aux grands yeux blancs et vides apparut entre deux buissons, suivie d'un grand corps décharné portant des ailes de cuir épais. L'animal flaira l'odeur des humains, puis se dirigea vers la carcasse, qu'il attaqua avec un goût certain. Certains sursautèrent en voyant de petits os se casser apparemment tout seuls, et des morceaux de viande jaillir en l'air pour disparaître ensuite. A part Harry, Neville Londubat semblait le seul à pouvoir les discerner.

- Et en voilà un autre ! dit gaiement Hagrid. Ceux qui peuvent les voir, levez la main, s'il vous plaît.

Avec hésitation, les deux garçons se signalèrent.

- Ah... Bien sûr. Pourriez-vous les décrire à vos camarades ? Les autres, prenez des notes. Sachez que ces créatures, que l'on appelle des sombrals, ont la particularité de ne pouvoir être vues que par ceux qui ont déjà observé la mort... et qui l'ont comprise.

- Mais monsieur, s'effara soudain Parvati Patil, les sombrals portent malheur ! C'est le professeur Trelawney qui...

- Balivernes que tout cela ! balaya Hagrid. Les sombrals ne sont pas maléfiques. Il y a tant de bêtes et d'êtres qu'on qualifie de porte-malheur uniquement à cause de leur apparence un peu spéciale. C'est regrettable. Les sombrals sont très intelligents et comprennent partiellement le langage humain, voyez-vous. Ils s'apprivoisent très bien et peuvent porter des cavaliers sur de longues distances. Tenez, quand le professeur Dumbledore n'a pas de balai sous la main, ou qu'il va trop loin pour le transplanage, il en prend un comme monture. Vous pourriez le faire sans problème en cas de besoin, et...

- Hem, hem...

- Oh non... gémit Sarah.

Le professeur Ombrage venait d'arriver. Elle portait à nouveau un ensemble d'un vert si affreux qu'il aurait forcément plu à Rita Skeeter. Son bloc-notes à la main, elle était prête à passer les troupes en revue.

- Ah, bonjour, dit Hagrid en souriant. Bienvenue au cours.

- Avez-vous reçu le mot que je vous ai envoyé dans votre cabane ce matin ? demanda le crapaud d'une voix lente en détachant bien les mots, comme si elle craignait qu'il ne comprît pas tout.

- Naturellement, répondit Hagrid. Content que vous ayez trouvé l'endroit sans problème. Je ne sais pas si vous les voyez, mais aujourd'hui, nous étudions les sombrals.

- Pardon ? dit Ombrage d'une voix trop appuyée, une main derrière l'oreille. Qu'avez-vous dit ?

- Les sombrals, répéta Hagrid sans déceler l'insulte. Vous savez, ces grands chevaux noirs avec des ailes... Vous avez des problèmes d'audition ?

Venant de tout autre, la question aurait forcément eu des arrières-pensées, mais c'était Hagrid, et il n'y voyait pas malice. Néanmoins, Harry et Sarah échangèrent un sourire tandis que Blaise levait le pouce.

- Bien... Où en étions-nous ?

- Semble... avoir des problèmes... de mémoire, écrivit Ombrage tout en se relisant à voix assez haute pour être entendue de tous.

Hagrid ne se démonta pas et reprit son cours.

- Ah ! Voilà... Je voulais vous expliquer que nous avons ici, vivant autour de Poudlard, un troupeau qui a débuté avec un mâle et cinq femelles. Au cours des années, il s'est agrandi, et nous avons environ une trentaine d'individus. Ce grand gaillard – et là, Hagrid caressa le garrot de l'une des bêtes – s'appelle Tenebrus. C'est le premier sombral né dans un élevage.

- Savez-vous que le ministère a classé les sombrals dans la catégorie des créatures dangereuses ? demanda doucereusement Ombrage.

- En effet, même si c'est très exagéré, répondit Hagrid. Comme je l'ai déjà expliqué aux enfants, un sombral est d'un naturel calme et assez peu sociable avec les autres espèces, mais il se soucie des humains comme d'une guigne, sauf si on menace ses petits. Dans ce cas, oui, bien sûr, il peut mordre. Mais un chien vous fera la même chose, et pour moins que ça. Et puis, les élèves qui ne respectent pas les consignes n'ont pas le droit de s'approcher, ajouta-t-il en jetant un regard mauvais à Malefoy.

- Ne respecte... pas... la législation en vigueur... sur les créatures magiques... fut le seul commentaire. Continuez à faire votre cours sans vous occuper de moi, poursuivit Ombrage.

- Ça ne va pas être simple, ronchonna Weasley.

- De mon côté, je vais me promener et poser des questions aux élèves.

Tout en parlant, la vilaine bonne femme mimait ses actions, sous l'œil vaguement inquiet du garde-chasse. Tout le monde l'entendit marmonner de façon très intelligible :

- Ils recrutent vraiment n'importe qui, au ministère...

Harry eut soudain le soupçon qu'Hermione n'avait pas été la seule à donner des leçons de protocole au demi-géant. Ladite Hermione était déjà presque cramoisie de rage et elle grommelait des épithètes peu aimables à l'adresse d'Ombrage, dont «harpie» était sans doute le plus doux.

- Bon, reprenons, dit Hagrid. Le mode de vie du sombral, à l'exception du régime alimentaire, est sensiblement identique à celui du cheval que vous connaissez tous. Vie sociale, reproduction, tout ça, c'est pareil. Par contre, le sombral préfère de loin les lieux sombres et abrités, surtout les forêts.

Harry cessa un instant d'écouter pour suivre les agissements d'Ombrage. Elle interrogeait alors Pansy Parkinson. Inutile de tendre l'oreille pour savoir que les propos de la petite garce seraient notés avec le plus grand soin. Hagrid faisait mine de ne pas les voir, et poursuivait avec un sang-froid qui faisait honneur à un Gryffondor.

- Une fois qu'ils sont dressés, disait Hagrid, impossible de vous perdre. Dites-leur où vous avez envie d'aller, ils vous y emmènent.

- S'ils peuvent comprendre l'adresse, ricana Malefoy, déclenchant les rires serviles de Pansy et de ses deux gorilles.

Ombrage les regarda avec l'air d'une vieille tante écoutant la dernière plaisanterie de ses neveux préférés, puis se tourna vers Neville.

- Vous arrivez à voir les sombrals, Londubat ?

Neville fit oui de la tête, toujours concentré sur le cheval ailé qui grignotait des os juste à côté de lui.

- Qui avez-vous vu mourir ?

- Ça ne vous regarde pas, répondit paisiblement Neville tout en tendant la main pour toucher la crinière en broussaille de l'animal.

- Je vous demande pardon ?

Les yeux d'Ombrage étaient à présent deux fentes brillantes dans son visage ingrat.

- J'ai dit que ça ne vous regardait pas. L'important pour ce cours, c'est que je les voie, pas pourquoi je peux les voir, n'est-ce pas ?

Le sombral abandonna ses os pour donner un petit coup de nez dans la manche du garçon, puis tira légèrement sur son manteau pour ravoir son attention. Neville se fit un devoir de lui faire plaisir, et commença à effleurer les naseaux pointus de la créature, qui avança la tête pour réclamer d'autres caresses.

Tous les autres élèves le fixaient à présent avec une fascination qui, pour beaucoup (moins les quatre habituels), confinait au respect. Ombrage battit en retraite en promettant d'envoyer le résultat de son inspection d'ici une dizaine de jours, mais Hagrid était si intéressé par ce qui se passait qu'il parut à peine remarquer ce qu'elle disait. Harry tenta de rééditer la manœuvre, mais les sombrals semblaient décidément plus attirés par Neville, qui se retrouva bien vite entouré par tous les adultes.

Le cours s'acheva peu de temps après, et Hermione partit vers le château en fulminant contre Ombrage.

- Cette affreuse vieille peau ! Elle n'arrêtera jamais, avec son obsession des hybrides. Si elle veut vraiment trouver quelqu'un qui soit aussi bête qu'un troll, elle n'a qu'à étudier Crabbe et Goyle !

- Marchera pas, contra Ron. Ils sont humains à plein temps. On ferait mieux de trouver un truc pour qu'elle quitte l'école. Définitivement, si possible.

- Parles-en à tes frères, lui chuchota Blaise à l'oreille.

# #

Ron n'eut guère le temps de mettre ses projets à exécution. Le mois de décembre vit s'accumuler une quantité de devoirs aussi impressionnante que celle de la neige qui tombait sans discontinuer sur la région. En plus de cela, les préfets se devaient traditionnellement de participer à la décoration de l'école. Ce travail n'allait pas sans risques, car Peeves le poltergeist y mettait toujours son grain de sel, surtout pour tenter d'étrangler les élèves avec des guirlandes. Il fallait aussi surveiller l'étude des plus jeunes. Weasley se surprit lui-même en déclarant qu'il était très content de voir Rogue se charger d'une partie des heures de permanence. Il était vrai que personne n'osait dire un mot lorsque le professeur de potions assurait son tour de garde. Hermione se lamentait encore plus que les autres, car elle n'avait plus le temps de tricoter les choses en forme de chapeau qu'elle destinait aux elfes de maison. Aucun de ses comparses n'avait encore osé lui avouer que c'était Dobby qui les raflait tous en faisant le ménage.

# #

Harry attendait les vacances avec une impatience grandissante. Il avait hâte de quitter le château et la présence insupportable d'Ombrage, sans compter Malefoy, mais la perspective d'aller à Grimmault Place n'était guère plus encourageante. Une fois encore, les jumeaux Weasley lui sauvèrent la mise en l'invitant à venir au Terrier. Ils savaient bien quel effet la sinistre demeure de la famille Black avait sur lui, pour en avoir souffert eux-mêmes, et étaient très désireux de lui éviter un autre séjour déprimant. Par ailleurs, Sirius ne se manifestait plus depuis leur conversation via la cheminée de la salle de réunion des professeurs, et Harry n'était pas certain de vouloir de nouveau l'entendre se plaindre de tout.

Pour ne pas y penser, il se concentra sur la dernière réunion de l'AP avant Noël. Théodore et Luna avaient décidé de donner un petit air festif à la salle sur demande. Par chance, rouge et or, vert et argent, faisaient partie des couleurs traditionnelles de cette période, et personne ne s'offusquerait de les voir mélangées.

Il n'empêche, le jeune homme était légèrement tendu lorsque ses élèves entrèrent dans la salle, mais cette tension se dissipa rapidement au fil de leurs exclamations ravies. Les filles de Serdaigle avaient amené des douceurs à partager après la leçon, et entreposèrent chocolats et gâteaux sur un guéridon, loin de la porte et des mains de leurs camarades.

Hermione arriva peu de temps après elles, Ginny sur les talons, et aucune des deux n'avait l'air satisfaite.

- Personne n'arrivera à remplacer mes frères comme batteurs, je le crains, dit la benjamine des Weasley en réponse au regard interrogateur de Harry.

La salle se remplit rapidement. Beaucoup devaient encore avoir des valises à vérifier, des cadeaux à emballer avant de partir, et souhaitaient terminer la séance dans les meilleurs délais. Aussi Harry avait-il décidé d'alléger le programme, et de se contenter de réviser les sortilèges déjà étudiés dans le courant de l'année.

- Vous allez former des équipes de deux, expliqua-t-il, et reprendre les maléfices d'entrave et de paralysie. Et regardez bien où sont les coussins avant de commencer !

Les élèves étant tous dans leurs premières années à Poudlard, ils se sentaient impressionnés par les consignes, et faisaient bien attention. Sarah devait s'amuser, avec des étudiants plus âgés... Tout autour des « professeurs », des duellistes restaient figés sur place pendant quelques minutes, puis revenaient à la vie et reprenaient leur entraînement de plus belle. Les cadets jumeaux d'Urquhart faisaient merveille, et même la mignonne Rena Fallstar accomplissait de sérieux progrès. Harry savait par les membres de l'autre équipe que Neville Londubat devenait méconnaissable pendant ces cours, et que Ron Weasley n'était pas spécialement manchot non plus.

L'heure supplémentaire s'écoula très vite, et Harry mit tout son petit monde dehors avec des compliments, et la promesse d'attaquer des sorts plus complexes au retour des vacances.

- On va faire du patronus ? demanda Ginny avec une lueur avide dans le regard.

- Pour ceux qui ont le niveau, oui, assura Harry. Pour les plus jeunes, ça risque d'être un peu trop fort. Je sais que tu en meurs d'envie, ajouta-t-il en riant.

- Certainement. J'ai hâte de voir la forme qu'il prendra, dit Ginny d'un air gourmand. Tant que ce n'est pas une bestiole à poil roux...

Ils éclatèrent de rire à cette idée, puis Ginny avisa le bouquet de houx et de gui que Théodore avait suspendu non loin de la porte.

- Tu connais la coutume ?

- Ouais, répondit Harry avec prudence. Chez les Moldus.

- Je crois que c'est la même chez les sorciers, précisa Ginny en avançant d'un pas.

- Aucune bestiole magique n'a l'habitude de loger dedans ? demanda Harry tout en avançant à son tour.

- Non, assura Ginny en répétant la manœuvre. Luna est persuadée que si, mais tu la connais...

A présent ils se trouvaient juste sous la branche aux petites baies couleur de perle.

- Bonne chance pour l'année qui arrive ? suggéra Harry.

- Que tous nos vœux, même les plus méchants, soient exaucés, approuva Ginny, avant de franchir les derniers centimètres qui les séparaient.

# #

Harry rentra un peu plus tard que prévu dans les quartiers de Serpentard, et la soirée n'était pas encore finie pour lui. Alors qu'il se dirigeait en maugréant vers le dortoir, peu pressé de retrouver la sale tête de Malefoy après son aparté avec Ginny, un sifflement lui parvint aux oreilles, et il se hâta se rejoindre Salazar dans sa cachette. En fait, à la grande surprise de l'équipe, il n'avait pas fallu longtemps pour le convaincre d'accepter ce poste. Quant à la baguette-micro, elle avait été déposée chez Dumbledore, via une fenêtre laissée imprudemment entrouverte, par la petite chouette Frida, que Théodore avait prêtée sans se faire prier.

- Tu as l'air bien content de toi, mon gars, décréta la statuette en le voyant arriver. Tu as reçu un cadeau de Noël en avance ?

- Hmmm... C'est à peu près ça, répondit Harry d'un ton rêveur.

- La jolie petite rouquine qui te suit comme ton ombre depuis son arrivée dans ce château ?

- Tout à fait.

Salazar laissa échapper un coup de sifflet à la Tex Avery pour manifester sa satisfaction. En dépit d'une fâcheuse tendance, de son vivant, à collectionner les aventures, il n'avait jamais abandonné l'idée de trouver le grand amour. Malheureusement pour lui, le jour où cela était arrivé, la dame avait fini dans les bras de Godric Gryffondor. Sale petit voleur...

- Bon, c'est très bien, tout ça, reprit le petit homme de bois, mais je ne t'ai pas appelé pour causer de ta bien-aimée. J'ai entendu des choses... compléta-t-il en agitant le bout de baguette de Sarah.

- Et alors ?

- Alors je sais ce que les gugusses de l'ordre surveillent au ministère de la magie ! s'exclama gaiement Salazar. Ils doivent garder à tour de rôle un endroit qui s'appelle la salle des prophéties. On parie combien que l'une d'entre elles s'applique à mon couillon de descendant, et qu'il veut la récupérer pour savoir ce que l'avenir lui réserve ?

- Je ne crois pas aux prophéties, répliqua Harry d'un ton sans appel.

- Moi non plus, mais là n'est pas l'important, balaya Salazar. Ce qui compte, c'est que Dumbledore et le jeune Tom y croient, eux. Si j'ai bien entendu, c'est le père de ta mignonne qui s'y colle ce soir. Si tu retournes chez eux, laisse tes oreilles grandes ouvertes, ça pourrait en valoir la peine.

Harry réfléchit un instant. Par définition, les prophéties pouvaient donner cours à toutes sortes d'interprétations erronées. Deux ans plus tôt, il avait lui-même cru que la prédiction de Trewlaney s'appliquait plus à Sirius qu'à un Peter Pettigrew supposé mort et volatilisé depuis douze années. Il fallait qu'il apprenne le contenu de la prophétie surveillée par l'ordre du phénix, et qu'il en tire ses propres conclusions. Les prévisions auto-réalisatrices, il les connaissait bien, et avait d'ailleurs failli se retrouver avec des oreilles d'âne pour en avoir lu une l'année précédente...

Il piqua du nez sans même s'en rendre compte. Il était si fatigué que Salazar n'eut pas le cœur à le réveiller. Ses comparses viendraient bien le chercher quand ils se rendraient compte de son absence.

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Théo rêvait. Il se voyait dans un des romans fantastiques qu'il avait lus récemment, foudroyant ses adversaires de sortilèges variés là où le héros les avait découpés en tranches tels des parts de quiche. Le dernier ennemi défait, il siffla son cheval et l'enfourcha. Celui-ci déploya ses ailes et s'envola vers l'horizon.

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Hermione était en classe. Elle écoutait le cours du professeur McGonagall avec son attention habituelle. Son sang ne fit qu'un tour quand elle entendit la question posée par le professeur. Elle leva la main pour répondre. L'attention de la classe se tourna vers elle… Et elle se rendit compte qu'elle avait oublié de s'habiller ce matin.

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Sarah courait sans se retourner. Elle s'éloignait aussi vite que possible des lieux de son larcin, sac sur l'épaule, casquette sur la tête, regardant devant elle à travers deux les trous de son bandeau noir. Parvenue dans son repaire, elle s'assit lourdement et ouvrit le sac pour compter son butin. Elle sursauta quand une main se posa sur son épaule.

- Sarah ! Réveille-toi !

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Les premiers songes de Harry furent agréables. C'était le soir de Noël et Ginny veillait sous le sapin. Elle lui montrait en riant des décorations farfelues faites de radis oranges qui pendaient aux branches vertes. Elle lui enjoignait de déballer ses cadeaux, et lorsqu'il ouvrit la première boîte...

Il avançait dans un couloir sombre, au ras du sol. Il glissait sur des dalles de pierre froide et lisse. Son corps passait entre les barreaux d'une lourde grille et traversait une pièce éclairée de faibles lueurs tremblotantes. Il approchait du but. Mais quelque chose se tenait devant lui, qui l'empêchait de mener à bien sa tâche. Une odeur inconnue frappait ses narines. Un homme était là, tout près. Pourquoi ne le voyait-il pas ? Il pouvait même entendre sa respiration lente et régulière.

Un bout de tissu argenté glissa au sol et il vit l'humain, un grand truc tout mince avec des poils rouges sur la tête. Il était découvert ! Il fallait se débarrasser du témoin. Il se jeta en avant, tous crocs dehors, et mordit violemment l'homme au côté. Des os se brisèrent sous ses dents, son venin se répandit dans le sang de son ennemi. La cible neutralisée, il battit en retraite, prêt à mordre encore si nécessaire. Il devait...

CLAC !

# #

Harry ouvrit grand les yeux. Son front lui donnait l'impression de s'ouvrir en deux et des vagues de nausée lui soulevaient l'estomac. Il y voyait trouble et ne distinguait que des silhouettes bizarres autour de lui. Sa joue gauche cuisait.

- C'est bon, annonça une voix, il commence à émerger.

- Hé, Harry, tu te réveilles ?

Il cligna des yeux et sentit la nausée revenir au galop. Il tourna la tête pour ne pas vomir sur les pieds de ses voisins et entendit des grognements dégoûtés.

- Allez chercher un prof, suggéra une troisième voix.

Harry parvint à se souvenir qu'il avait quelque chose de très important à dire.

- Oui ! Arthur Weasley est au ministère et il a été attaqué ! lança-t-il en se redressant d'un bond.

- Quoi ?

- Il gardait quelque chose...

- La salle des prophéties, indiqua Salazar.

- Et un serpent l'a mordu. Je l'ai... vu...

- Blaise, va chercher Rogue, dit Théodore. Tout de suite.

Un bruit de pas précipités s'éloigna. Harry leva les yeux et croisa ceux de Sarah, qui venait de refermer la cachette, et Théodore. Millicent était assise non loin d'eux, le teint jaunâtre et le regard vague.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? murmura faiblement Harry.

- On espérait que tu pourrais nous le dire, grommela Sarah. Tu nous fais une crise de quelque chose, et Millicent se met à avoir des visions. Je savais pas qu'on avait deux Trelawney potentiels dans notre maison.

Il secoua la tête, tentant de s'éclaircir les idées. Mais que faisait Blaise ? Il y avait urgence ! Des pas ses rapprochèrent et Blaise revint enfin, suivi de près par un Rogue pour le moins perplexe. Il se pencha sur Harry et l'examina un moment sans rien dire.

- Expliquez-moi ça en détail, demanda-t-il aux autres Serpentard.

- Eh bien... dirent Sarah et Théodore en même temps.

- Cobbyte ?

- Je ne savais pas ce qui arrivait à Harry, répondit-elle précipitamment, je suis sortie avec Millicent pour lui faire prendre l'air, elle a encore fait des r... elle a encore eu des visions.

- Oh... Et ?

- Et je suis tombée sur Théodore et Blaise qui essayaient de réveiller Harry.

- Je suppose qu'il est resté levé tard pour potasser des trucs, expliqua Théodore, prenant soin de ne pas mentionner Salazar, parce qu'il n'est pas venu se coucher. A la fin, j'ai fini par m'inquiéter un peu, je suis venu dans la salle commune et je l'ai trouvé en train de parler dans son sommeil. Il disait des trucs à propos d'un couloir, d'un serpent, et d'Arthur Weasley.

- Potter ?

- Je sais pas trop comment l'expliquer, j'ai vu Mr Weasley qui faisait le guet devant une porte et... et quelque chose l'a attaqué. Il avait l'air gravement blessé, et...

- C'est bon, coupa Rogue. Nous montons chez Dumbledore. Et au trot !