Bonjour à tous mes lecteurs, et bienvenue à Proserpine, qui a commencé à commenter sur le précédent chapitre.

Ici nous allons parler de feux d'artifices et d'un Serpentard trop curieux. Bonne lecture à tous.


Chapitre 28 : où la Curiosité Tue le Chat

PAR ORDRE DU MINISTERE DE LA MAGIE

Dolorès Jane Ombrage, Grande Inquisitrice, remplace Albus Dumbledore

à la direction de l'école de sorcellerie de Poudlard

conformément au décret d'éducation numéro vingt-huit

Dire que ce nouvel oukase créa un scandale aurait été en-dessous de la vérité. Les affichettes avaient fleuri sur tous les panneaux du château, et n'y étaient pas restées longtemps, arrachées par une main rageuse. D'autre part, le récit de l'évasion de Dumbledore s'était curieusement répandu à grande vitesse dans l'établissement, et aucun des adultes ne comprenait bien sûr comment. Harry n'y était pour rien, mais il soupçonnait que Sarah et son art de l'intox pouvaient bien avoir quelque chose à voir là-dedans, à moins que ce ne fût Blaise. En tout cas, on avait brodé sur l'histoire, et désormais, il se disait que Fudge et l'un de ses aurors séjournaient à Sainte-Mangouste pour se débarrasser de la tête de citrouille reçue en guise de cadeau de départ. Pour plaisante qu'elle fût, l'idée demeurait hélas purement fictive.

Faute de mieux, les élèves se lançaient dans les spéculations les plus poussées pour déterminer où se cachait l'ancien directeur (Harry avait son idée sur la question), ou cherchaient un moyen de se débarrasser d'Ombrage pour que McGonagall prenne sa place. Une chose était sûre, tout Poudlard avait été fouillé de fond en comble sans que l'on retrouvât trace de Dumbledore, et à la grande joie de toute l'école, quand le crapaud avait voulu s'attribuer le bureau de son prédécesseur, la gargouille qui en gardait l'entrée avait catégoriquement refusé de la laisser passer, en dépit de tous les mots de passe proposés.

- Bien fait pour elle, ricana Blaise en l'apprenant. On va voir combien de temps ce gros canari rose va tenir dans notre mine de charbon. Je vous laisse, j'ai du travail, à ce sujet.

- C'est bien ce qui m'inquiète, soupira Théodore quand son camarade fut parti. Il y a des moments où notre Blaise commence à me faire très, très peur.

A ses côtés, Sarah opina gravement.

- Je seconde cette observation, dit-elle sans son habituel sourire en coin. Et les nouvelles que j'ai récolté ne vont pas le mettre de meilleure humeur, je le crains.

- Quoi ? Ombrage a inventé un nouveau décret pour mettre Catwoman à la porte ? s'affola Daphné Greengrass, qui revenait de la bibliothèque avec eux.

Harry ne chercha même pas à savoir comment elle avait fait connaissance avec DC.

- Qui ça ? s'étouffa Théodore.

- McGonagall, expliqua patiemment Daphné.

- Ah, que c'est malin, ricana Sarah. Bon, mon scoop vous intéresse, ou pas ?

- Oui, oui, bien sûr, se dépêcha de garantir Théodore. Nous sommes tout ouïe.

- Ombrage vient de créer un nouveau système de surveillance des élèves... par d'autres élèves. Elle a baptisé ça la brigade inquisitoriale. Les mouchards sont faciles à repérer, ils ont un I en argent épinglé sur leur robe. L'honnêteté m'oblige à dire qu'à part un septième année de Poufsouffle désireux de faire sa cour, tous les autres sont de chez nous.

- Si c'est de Malefoy dont tu parles, coupa Daphné, il n'est pas de chez nous.

- Le pire, c'est qu'ils ont tous les droits, y compris celui de faire sauter des points.

- KGB nous voilà... grinça Harry. Remarque, il est possible que toutes sortes d'accidents rigolos leur arrivent.

- Déjà fait, signala Sarah. Fred et George ont balancé Montague dans l'armoire à disparaître du premier étage.

- QUOI ? Mais c'est super dangereux, s'étouffa Théodore. Ils ont pu l'envoyer n'importe où ! Ils se rendent pas compte des conséquences de leurs actions, ou quoi ?!

- Ce sont des Gryffondor, ne l'oublie pas. Ces deux-là sont gentils, mais faut pas trop leur en demander non plus.

- Nous devrions rester sur nos gardes. Je ne sais pas si leurs futurs gags ont été conçus pour s'occuper d'Ombrage uniquement. Ah ! La barbe !

- Problème, Sarah ?

- Je pense bien, ronchonna la jeune fille. Ce vieux crétin de Rusard arrive droit sur nous.

C'était bien la dernière calamité qui leur manquait. Depuis l'annonce de la nomination du crapaud, le concierge était littéralement intenable.

- Potter, aboya-t-il, la directrice veut vous voir !

- Elle sait que je ne fais pas dans le social ? marmonna Harry en suivant le cracmol grincheux sous le regard soucieux de ses complices.

Ils remontèrent en silence vers le premier étage. La démarche du concierge semblait plus légère, comme si le printemps et les petits oiseaux venaient de revenir avec un peu d'avance. Quand ils parvinrent à destination, Harry comprit mieux les raisons de ce bonheur inattendu.

- Les choses changent enfin à Poudlard, ricana le vieux concierge. Ça fait des années que je disais à Dumbledore qu'il vous laissait trop la bride sur le cou. Faible, qu'il était, avec des petits monstres comme vous. Tout, il balayait tout d'un revers de main. Les boules puantes, les flaques de boue dans les couloirs, les armures enchantées... Ah ! Aucun de vous autres sales gosses pourris n'aurait osé lever un cil s'il avait su que je pouvais lui donner le fouet ou l'accrocher par les pouces dans les cachots !

Eh ben... Même les réalisateurs de films « spéciaux » n'en voudraient pas comme conseiller technique...

- Et enfin, j'ai le décret d'expulsion de Peeves.

Quelqu'un va faire venir les Ghostbusters ?

- Les choses vont enfin devenir comme elles auraient toujours dû être, maintenant qu'elle est à la tête de cette école.

Harry se retint de soupirer. Si Rusard pouvait donner libre cours à son envie quasi démente de s'en prendre physiquement aux élèves, la vie allait tourner à l'aigre dans ce château. Elle pourrait aussi se montrer bien dangereuse pour le concierge si quelqu'un s'avisait de préparer une vengeance.

Il mit ces pensées de côté quand Rusard le poussa dans le bureau d'Ombrage, toujours aussi ignoblement rose, et dont l'unique nouvel accessoire était une immense plaque barrant toute la largeur de la table, indiquant si on l'ignorait que l'occupante des lieux était la DIRECTRICE. C'en était presque puéril. Une des assiettes à chatons émit un miaulement et le crapaud releva le nez des papiers qu'elle signait.

- Merci de m'avoir amené ce garçon, Argus, dit-elle d'une voix presque enjôleuse.

- Tout le plaisir était pour moi, madame, répondit le vieil homme en s'inclinant devant elle.

Ses articulations craquèrent sous l'effort. Harry était dégoûté de voir Ombrage employer des astuces de flirt pour se le mettre dans la poche. Une fois qu'il fut dehors, l'inquisitrice indiqua la chaise en face de la sienne et Harry s'assit en silence.

- Que voulez-vous boire ?

Elle plaisantait, ou quoi ? Voilà qu'elle lui offrait à boire, maintenant. Vigilance constante, cela semblait de rigueur.

- Du thé ? Du café ? Du jus de citrouille ? poursuivit le crapaud en faisant apparaître verres et tasses sur son bureau.

- Euh... du thé, s'il vous plaît, répondit Harry en vitesse, en se demandant quel poison elle comptait mettre dedans.

Non, même elle n'était pas assez bête pour l'empoisonner pendant qu'il se trouvait dans son bureau. Par contre, elle pouvait glisser beaucoup d'autres potions dans la boisson. Avec une malédiction à l'adresse de Dumbledore et du veritaserum qu'il avait utilisé l'année précédente, Harry prit la tasse qu'Ombrage lui tendait. Elle n'avait pas été spécialement discrète en ajoutant le lait dans la tasse, le dos tourné. Vraiment nulle, comme agent secret.

- J'ai pensé que nous devrions avoir une petite conversation, Mr Potter.

Il ne réagit pas. Elle l'ennuyait déjà.

- Vous ne buvez pas ?

Mais c'est pas possible d'être aussi bourrin ! songea-t-il avec stupéfaction. Pour donner le change, il porta la tasse à ses lèvres et fit semblant de boire. Au moins, il était doué pour mimer quelque chose, lui.

- Bien, bien, fit Ombrage. Maintenant... Où est Albus Dumbledore ?

Il haussa poliment un sourcil. Franchement, comme si le vieux manipulateur allait lui dire où il comptait passer ses vacances forcées...

- Aucune idée, lâcha-t-il.

En réalité, Harry se doutait de l'endroit où s'était installé l'ancien directeur. S'il n'était pas allé prendre ses quartiers à Grimmauld Place, Harry voulait bien être... pendu ? Oh, ça lui allait. Comparée à rester dans ce bureau, l'idée lui paraissait de moins en moins repoussante.

- Cessez ces enfantillages, dit sèchement l'inquisitrice. Où se trouve-t-il ?

- Je ne le sais vraiment pas. D'ailleurs, pourquoi le saurais-je ?

- Vous avez toujours été un élève particulier pour lui, dit Ombrage avec ce qu'elle pensait être de la douceur.

- Ça ne veut pas dire qu'il me fait plus confiance qu'aux autres. Je ne sais vraiment pas où il se trouve en ce moment.

C'était vrai, après tout. Harry n'avait pas la moindre idée si Dumbledore lisait à la lueur du chandelier dans la bibliothèque de Grimmauld Place, s'il faisait la sieste dans une chambre à l'étage ou s'il déjeunait dans la cuisine avec le colonel Moutarde, après tout. Il se retint de sourire tandis que l'expression d'Ombrage virait à la déception la plus intense.

- Admettons, Mr Potter, je veux bien vous croire sur parole, cette fois-ci.

Quelle grandeur d'âme...

- Mais souvenez-vous qu'au moindre faux pas, vous aurez des comptes à rendre, et que si jamais vous êtes surpris à contacter Albus Dumbledore... je le saurai. Ma brigade inquisitoriale surveille le courrier et Mr Rusard se charge des passages secrets. Allez déjeuner, maintenant !

Il ne se le fit pas dire deux fois. Il était plus que temps de regagner le réfectoire, en espérant qu'il restait trois petits pois au fond des plats de service. Profitant de ce qu'Ombrage lui tournait le dos pour ôter une poussière imaginaire sur une de ses assiettes à chatons, Harry balança le contenu de sa tasse dans l'encrier avant de se sauver dans le couloir, en réfléchissant à ce qu'il avait appris. Il faudrait trouver un moyen de neutraliser cette brigade de malheur...

Alors qu'il atteignait les portes massives du réfectoire, un énorme BOUM le fit sursauter, et les lustres accrochés au plafond cliquetèrent de toutes leurs breloques de cristal. Harry eut un nouveau sursaut quand un dragon vert et or pétillant d'étincelles jaillit de sous la balustrade du palier, crachant flammes et nuages de fumée, suivi de soleils roses, rouges, bleus, jaunes qui sifflaient en tournoyant. Le spectacle était aussi assuré par des galaxies d'étoiles dorées et argentées qui montaient se perdre au plafond.

D'autres élèves se ruèrent hors du réfectoire. Il était si absorbé par la contemplation des feux d'artifices qu'il sentit à peine qu'on lui glissait un sandwich dans la main.

- Eh bien, dit la voix de Sarah à côté de lui, on dirait que nos chers jumeaux ont mis leurs menaces à exécution, alors que des cierges de flamme blanche traçaient à la fumée des noms d'oiseaux réjouissants.

- Jolie gamme de créations, reconnut Harry. Ils en ont encore beaucoup ?

Une chimère crachant des étincelles passa devant eux avant de filer vers les étages, sa queue de scorpion balayant l'air.

- Je crois que celle-ci vient de Blaise, commenta Théodore. Rien de tel que l'union des maisons pour donner des résultats spectaculaires, n'est-ce pas ?

- QUE SIGNIFIE CE DÉSORDRE ?!

- Et voilà les soldats du pape qui débarquent après la bataille, ricana Sarah.

Les mains dans les poches, ils s'appuyèrent contre le mur, bientôt rejoints par une meute d'élèves en joie, pour regarder Ombrage tenter de faire disparaître les feux fous qui se multipliaient comme des mouches dans tout le collège, résistant efficacement à tous les sortilèges qu'elle pouvait leur envoyer, certains se multipliant même en réponse.

- Ça me rappelle quand Lockhart essayait de dompter les lutins, remarqua Ron en contemplant une fusée qui montait en chandelle vers le plafond en semant derrière elle des miniatures de farfadets qui volaient partout autour des tableaux et des tapisseries. Je sens que mes frères vont faire de très gros bénéfices avec ce coup publicitaire.

Harry n'eut même pas besoin de tourner la tête pour savoir qu'au mot « bénéfices », Sarah avait déjà dressé l'oreille et prenait des notes.

# #

Pendant le restant de la journée, une ambiance étrange s'établit dans le collège. Les cours étaient régulièrement interrompus par l'entrée intempestive de feux d'artifices en goguette que les professeurs prétendaient ne pas pouvoir chasser faute d'autorisations suffisantes. A chaque fois, un élève quittait la salle pour aller chercher Ombrage. Le seul qui fut épargné par la nouvelle attraction était Rogue, sans doute par égard pour les substances dangereuses qu'il entreposait dans sa réserve. Ou bien il avait fourni des ingrédients à Blaise pour ses petites expériences. En tout cas, il avait fermement menacé de représailles permanentes quiconque jouerait au Chef Suédois dans sa classe. Ceux qui comprirent l'allusion regrettèrent de ne pas pouvoir ajouter au chaos qui régnait dans Poudlard. A la fin de la journée, tout le monde était de très bonne humeur, sauf Ombrage, couverte de suie après avoir cavalé après des fusées, épuisée, et incapable de s'en prendre à des enseignants qui, après tout, n'avaient fait qu'appliquer ses consignes très strictement à la lettre. Fudge allait adorer le tout premier rapport qu'il allait recevoir sur les réformes de Poudlard.

Le soir venu, Harry descendit dans la salle commune des vert et blanc pour trouver celle-ci décorée d'un soleil et de quelques petites étoiles crépitantes. Malefoy, écœuré par l'évident manque de goût de ses condisciples, avait préféré aller se coucher tôt.

Sarah leva la main et il alla la rejoindre.

- J'ai une excellente nouvelle, souffla sa complice. Tracy Davis va intégrer la brigade inquisitoriale dès demain. Elle est réputée « neutre », pour ce que ça vaut. A nous les infos...

Harry hocha la tête avec un large sourire, puis gagna le dortoir. Théodore et Blaise étaient déjà sur place, commentant gaiement les dernières inventions des jumeaux Weasley, tandis que les rideaux des lits de Malefoy & Co étaient étroitement tirés. Harry se changea, puis se glissa sous ses couvertures avec satisfaction. La journée avait été longue, mine de rien.

# #

Le surlendemain, Harry se rendit à son cours d'occlumencie. Il n'avait pas beaucoup pratiqué ses exercices mentaux ces derniers temps, mais avec l'agitation et le mouvement perpétuel qui régnaient à Poudlard, rien d'étonnant. Ceci dit, Rogue n'allait pas lui faire de cadeaux pour autant...

En se dirigeant vers le bureau de son directeur, des livres sous le bras pour faire illusion, il croisa une fille de Serdaigle portant un I d'argent épinglé à sa robe. Il chercha à se rappeler son nom, sans succès. Elle était toujours fourrée à Cho Chang et se moquait sans retenue de Luna Lovegood. Ombrage avait réussi à contaminer les rats de bibliothèque... Inquiétant.

Il allait faire part de cette réflexion à Rogue, mais le trouva passablement agité, le nez dans un rouleau de parchemin long d'un bon demi-mètre, accompagné des restes d'une enveloppe rouge.

- ?!

- De la part des parents de Montague. Le moins que l'on puisse dire est qu'ils n'ont pas apprécié la plaisanterie des frères Weasley. D'après leur courrier, une autre beuglante a dû arriver dans le bureau de notre nouvelle directrice très respectée, mais c'est une piètre consolation.

- Vous êtes sûr que vous êtes dans le bon état d'esprit pour un cours ? s'inquiéta Harry.

- Petit insolent, répondit Rogue avec un sourire en coin qui démentait ses propos. Si j'étais vous, je ferais très attention à mes souvenirs ce soir...

Rogue extirpa quelques filaments argentés de sa tempe avant de les déposer dans sa pensine.

- Bien, fit-il en se tournant vers Harry. Commençons...

Mais il était dit que ce soir-là, la leçon tournerait court. Quelqu'un frappa à coups redoublés sur la porte du bureau.

- Attendez à côté, siffla Rogue en poussant Harry dans la pièce adjacente. Personne ne doit savoir que vous êtes ici.

Puis il alla ouvrir, et Harry entendit la voix traînante de Drago Malefoy. Il l'avait échappé belle !

- Professeur, Montague vient de réapparaître au quatrième étage ! Il ne sait pas trop comment il a atterri là, d'ailleurs. Je crois que vous devriez venir le voir, il n'est pas en grande forme.

Rogue partit sur les talons de Malefoy, laissant la porte ouverte derrière lui. Dès que l'écho de leurs pas se fut éteint, Harry sortit de sa cachette, et s'apprêtait à quitter les lieux quand son regard se posa sur la pensine du professeur.

La curiosité le saisit. Il s'approcha et se pencha sur la substance aux reflets de vif-argent. C'était une mauvaise idée, se dit-il en se redressant. Si Rogue découvrait que son élève avait - littéralement - mis le nez dans ses souvenirs... Mais avec un peu de chance, Harry y trouverait des informations sur ce que cherchait Voldemort, sur cette fameuse prophétie. S'il pouvait l'entendre ou la lire, cela l'aiderait à mieux comprendre ce que se passait autour de lui. Sans aucun doute.

Il tendit de nouveau la main, laissa ses doigts effleurer la surface mouvante... En un clin d'œil il fut happé par un tourbillon de pensées.

Il aperçut un garçon d'à peu près son âge, l'uniforme de Poudlard sur le dos, s'installer à une table... Non, cela ne l'intéressait pas. Il progressa plus avant dans les souvenirs, et finit par se trouver devant un Rogue d'une vingtaine d'années, plus efflanqué encore qu'à présent, qui avançait discrètement vers l'arrière-cour d'un bâtiment mal entretenu. Harry observa l'endroit. Au loin, il pouvait voir les tours et les clochetons de Poudlard. Il se trouvait au village de Pré-au-Lard, qui n'avait guère changé en quinze et quelques années. Il s'approcha de la mince silhouette noire de Rogue qui se penchait contre une porte, l'œil collé au trou de la serrure. Se sachant invisible dans ce souvenir, Harry se posta derrière la fenêtre pour voir ce qui intéressait tant son futur professeur.

Il fut surpris de reconnaître Dumbledore, installé à une table miteuse en compagnie de... Trelawney ? Oui, c'était bien la voyante, avec les mêmes lunettes géantes et le châle à paillettes. Harry se colla à la vitre pour entendre ce qu'ils se racontaient.

- Comme vous le savez, je suis à la recherche d'un nouveau professeur de divination, ma chère Sibylle, et connaissant l'excellente réputation et même le prestige de votre aïeule, j'ai pris la liberté de vous demander un entretien afin de savoir si vous accepteriez ce poste.

- Dumbledore, avec tout le respect que je vous dois, je ne sais si cela serait une bonne idée. Je n'aime guère les endroits bruyants et fréquentés, voyez-vous... l'agitation me perturbe et de plus...

Elle s'arrêta au beau milieu de sa phrase, ses yeux se révulsant soudain. Bingo ! songea Harry. Elle allait faire une prédiction.

- Celui qui a le pouvoir de vaincre le Seigneur des Ténèbres approche... il naîtra de ceux qui l'ont par trois fois défié, il sera né lorsque mourra le septième mois... et le Seigneur des Ténèbres le marquera comme son égal mais il aura un pouvoir que le Seigneur des Ténèbres ignore... et l'un devra mourir de la main de l'autre car aucun d'eux ne peut vivre tant que l'autre survit... Celui qui détient le pouvoir de vaincre le Seigneur des Ténèbres sera né lorsque mourra le septième mois...

Puis Trelawney bascula en avant et Dumbledore la rattrapa de justesse avant qu'elle ne heurte rudement le bois de la table. Toujours collé à la porte, Rogue n'avait pas perdu une miette de la prédiction, mais quand Harry se tourna vers lui, il lui sembla que le visage de son professeur n'affichait aucune satisfaction, rien que de la surprise et une certaine inquiétude.

- P'tain d'bon sang d'bois ! Qu'esse-vous f'tez là, vous ?

Harry et le jeune Rogue sursautèrent avec un bel ensemble quand un homme grisonnant, enveloppé d'un tablier crasseux, déboula derrière eux en brandissant ce qui ressemblait beaucoup à un pied de chaise. Harry reconnut le patron de la Tête de Sanglier. Le bonhomme avait l'air furieux.

- J'vous prends à espionner mes clients !

Rogue battit prudemment en retraite, les mains levées devant lui comme pour se garer des coups qui risquaient de tomber.

- C'est bon, c'est bon... je m'en vais... Si on peut même plus essayer de boire un coup gratuit, marmonna-t-il en s'éloignant.

Il avançait le long de la route qui sortait du village. Harry lui emboîta le pas et bientôt, une silhouette imposante leur barra le passage. Le garçon reconnut McNair, le bourreau du ministère.

- Alors ? Le vieux a fait quelque chose d'intéressant ?

- Pas vraiment, répondit Rogue en haussant les épaules. Il causait avec cette timbrée de Trelawney. Elle, par contre, a peut-être dit des choses qui valent la peine d'être rapportées.

- Bon, alors, allons-y.

L'image se brouilla soudain, et Harry vit le monde devenir flou autour de lui. Les deux sorciers avaient transplané. Ils se trouvaient à présent dans le parc d'une demeure cossue et avançaient rapidement vers le porche de la maison, où un troisième mangemort les attendait. Harry ne le reconnut pas.

- Il était temps que vous arriviez, tous les deux. Il commence à s'impatienter.

Rogue hocha à peine la tête et entra dans la maison. Il poussa les portes de ce qui devait être une bibliothèque et mit un genou en terre à quelques pas d'un vaste fauteuil. Un long bras blanchâtre émergea de derrière le dossier et lui fit signe d'approcher.

- Severus... as-tu de bonnes nouvelles pour moi ?

- Possiblement, maître. J'ai surveillé Dumbledore, comme vous me l'avez demandé. Aujourd'hui, il a rencontré une candidate pour le poste de divination, qui a prophétisé en plein milieu de l'entrevue.

- Oh... et qu'a-t-elle dit, cette excellent femme ?

- En substance, qu'un enfant capable de vous vaincre naîtrait à la fin du mois de juillet, maître, de quelqu'un qui a survécu à trois rencontres avec vos forces, répondit uniment Rogue.

Voldemort laissa échapper un ricanement méprisant, et Harry fronça les sourcils. Rogue avait délibérément « oublié » les deux tiers de la prophétie de Trelawney, et son maître ne s'en rendait pas compte ? Au temps pour les talents de legilimens de Voldemort, dites-moi... Ou bien cela démontrait le don de Rogue pour l'occlumencie.

- Comme c'est intéressant... susurra le mage noir. Il va falloir prendre des dispositions. Elle n'a rien dit d'autre ? Et Dumbledore ?

- Le patron du pub où ils se trouvaient m'a surpris, et pensé que je voulais détourner une partie de ses stocks, dit Rogue d'un ton d'excuse. J'ai préféré ne pas faire d'histoires.

- Dans ces circonstances, c'est en effet plus sage. Tu as bien travaillé, Severus. Oui, très bon travail. Tu peux te retirer, je te récompenserai bientôt.

- Maître...

Jugeant en avoir assez vu, Harry se concentra sur la salle où se trouvait son corps. Il visualisa les étagères, le bureau, le sol de pierre...

… et bascula en arrière quand il revint dans le monde réel.

Ce fut seulement après avoir retrouvé ses esprits qu'il réalisa pleinement l'énormité de ce qu'il venait de faire. Rogue allait le tuer ! Ou pire, lui retirer toute la confiance que le garçon avait péniblement acquise. Surtout, il valait mieux que le professeur ne le trouvât pas dans son bureau en rentrant.

Harry ramassa son sac et fila en courant vers les quartiers de Serpentard comme s'il avait le diable aux trousses. La salle commune était encore remplie d'étudiants au travail, et il alla s'asseoir dans un coin pour faire semblant de plancher sur ses devoirs en attendant que les oreilles indiscrètes disparaissent dans les dortoirs.

Il avait la prophétie, à présent. Et puis quoi ? Ce n'était pas comme s'il y croyait. Libre à Dumbledore et Voldemort d'agiter leurs pions en fonction des délires d'une astrologue trop portée sur la bouteille, mais lui n'allait certainement pas suivre leur exemple.