Chapitre 10 : Un ami dans le besoin reste un ami

Élisabeth fixait la fenêtre, perdue dans la multitude d'image qui traversait son esprit. Les jours précédents semblaient s'être déroulés comme dans une sorte de brouillard. Tellement d'évènements s'étaient enchaînés qu'Élisabeth ne parvenait toujours pas à les assimiler. En face d'elle dans la voiture étaient Miss Darcy et sa dame de compagnie Mrs Annesley. Darcy les avaient accompagnées depuis Londres jusqu'au lieu des funérailles de sa tante. Aux côtés de la voiture trottait un étalon noir, gracieux et musclé; Élisabeth tentait vainement de ne pas avoir les yeux fixés sur lui et son cavalier, mais la tâche était bien difficile. Mr Darcy avait insisté pour suivre la voiture à cheval lors du chemin vers Londres.

Suivant le cercueil de Lady Catherine était le corps inerte de Mr Collins aidé par un valet de Rosings. Il n'avait toujours pas bougé un muscle depuis la mort de sa bienfaitrice et le Dr Ford n'estimait plus ses services nécessaires pour le rétablissement du pasteur ou du moins pour une amélioration de ses conditions. D'après le médecin, il était peu probable que le trajet de 50 miles pour se rendre à Londres puisse lui faire le moindre mal (ou moindre bien). Dr Ford n'avait pas vraiment confiance dans les médecins de Londres affirmant que le bien qu'ils pouvaient faire était rendu inutile par l'air toxique de la ville.

Mais malgré les déclarations du Dr Ford, ils étaient à la recherche des médecins les plus reconnus de la capitale. Darcy avait promis d'aider Élisabeth et son époux en les hébergeant dans sa maison londonienne et en s'assurant que Mr Collins reçoive les meilleurs traitements possibles. Élisabeth avait tellement cherché une solution qui lui éviterait de retourner à Longbourn (ou, si elle était vraiment honnête avec elle-même, de s'éloigner de Mr Darcy) qu'elle accepta immédiatement la proposition de ce dernier et lui demanda qu'ils se mettent en route dès que possible. Quels que soient les suppositions qu'il ait pu faire quant aux motivations de la jeune femme il décida que la meilleure solution serait de partir immédiatement après les funérailles. Il avait été transporté de joie par le fait qu'elle accepte sa proposition et, bien que prudent, il espérait qu'elle ne le détestait plus autant qu'il en avait été le cas.

Élisabeth s'adossa sur le velours rouge qui formait l'intérieur de la voiture, tentant de comprendre comment cet homme qui, il y a encore une semaine, elle détestait de tout son être avait pu faire changer ses sentiments au point qu'elle cherchait maintenant à être en sa présence et à le consoler. La joie qui s'était peinte sur le visage de Darcy lorsqu'elle avait accepté son invitation ne lui avait pas échappée et cela la réconfortait de savoir que, même si elle n'était pas autorisée à l'aimer, elle pouvait au moins lui apporter un peu de joie.

De légers ronflements provenaient du coin de la voiture, là où la tête de Mrs Annesley reposait sur la porte. Miss Darcy s'était aussi endormie mais alors que le regard fatigué d'Élisabeth se posa sur elle, elle remarqua les yeux clairs de la jeune fille grands ouverts.

- J'espère ne pas vous avoir réveillée, chuchota Élisabeth.

- Du tout. La route n'est pas très bonne après la pluie de la nuit dernière, et bien que la voiture de mon frère soit des plus confortables, je me sens quelque peu secouée. J'espère seulement que le reste du voyage sera meilleur, j'ai bien peur que ma tête ne commence à me faire souffrir.

Élisabeth ne put s'empêcher de sourire à la jeune fille qui, malgré son apparente maturité, lui rappelait ses jeunes sœurs.

Mr Darcy avait amené sa sœur à Hunsford pour qu'elle rencontre Élisabeth dès son retour de Londres où il était allé la chercher.

- Puis-je vous présenter ma sœur Mrs Collins ? avait-il demandé en s'avançant vers elle dans le petit salon du presbytère. Elle avait été surprise lorsque la domestique était venue lui annoncer la présence de Mr Darcy et le rouge qui avait coloré ses joues ne s'était pas entièrement dissipé lorsqu'ils étaient entrés.

- C'est un plaisir de faire votre connaissance Miss Darcy, avait gentiment répondu Élisabeth en lui tendant la main. Je suis bien désolée que ce soit dans de telles circonstances.

- Le plaisir est partagé Mrs Collins, avait répondu la jeune fille. Mon frère m'a souvent parlé de vous, je suis heureuse de pouvoir enfin vous rencontrer, ajouta-t-elle timidement n'osant pas lever les yeux. Élisabeth fut surprise que Darcy n'ait pas même laissé à sa sœur le temps de se changer avant de l'amener à Hunsford.

- Si vous voulez bien m'excuser, il me semble que le Dr Ford est actuellement avec votre mari et j'aimerai m'entretenir avec lui quant aux préparatifs nécessaires pour le voyage jusqu'à Londres, déclara Mr Darcy avant de quitter la pièce, refermant doucement la porte derrière lui.

Les deux jeunes femmes restèrent quelques secondes gênées l'une en face de l'autre. Élisabeth s'était aperçue au premier regard que Miss Darcy, à l'image de son frère aîné, était incroyablement timide. Mais contrairement à ce dernier, sa jeune sœur n'avait pas eu des années pour vaincre cette timidité. Et il était facile de comprendre, à la vue du rouge qui lui colorait les joues, qu'elle n'avait que rarement été laissée en charge de la conversation avec une personne qu'elle ne connaissait pas.

Élisabeth souhaitait la faire se sentir plus à l'aise en sa présence et après lui avoir offert un fauteuil et proposé du thé elle tenta de démarrer la conversation en parlant des sujets habituels tels que le temps ou l'état des routes. À chacun de ces sujets, Miss Darcy faisait une réponse polie avant de se taire à nouveau ce qui n'aidait en rien les tentatives répétées d'Élisabeth. Alors qu'elle commençait à désespérer, elle se souvint d'un sujet auquel Miss Darcy répondrait pour sûr.

- J'ai entendu dire par votre frère et votre amie Miss Bingley que vous aimez la musique et que vous jouez du piano forté à la perfection.

- J'aime la musique et je m'entraîne beaucoup dans l'espoir de s'améliorer. Mais mon frère m'a dit qu'il n'avait jamais entendu une aussi bonne musicienne que vous Mrs Collins !

- Et bien, commença-t-elle en rougissant, je remercierai votre frère pour son compliment mais il en dit bien plus que la réalité. Je crains même qu'une fois Mr Darcy n'ait dû supporter une de mes piètres performances, à tel point que votre tante Catherine fit remarquer quelque chose à propos de mon manque de goût et de mon manque d'entraînement. Et bien que je déteste habituellement avoir tort, j'ai peur que cette fois elle ait eu entièrement raison.

- Tante Catherine a toujours aimé critiquer ceux qu'elle enviait en secret.

Cette parole fut dite avec un tel naturel qu'Élisabeth n'était pas sûre d'avoir entendu correctement. La jeune fille timide pouvait-elle avoir professé une telle parole ? Mais alors le visage de Georgiana s'empourpra et elle s'excusa pour ses propos.

- Je ne suis pas blessée Miss Darcy. Cependant je trouve impoli de critiquer les personnes décédées entre jeunes filles de bonnes familles. Je trouve quelque peu ridicule de prétendre qu'on puisse être capable de parler de quelqu'un que l'on appréciait peu, vivant ou mort !

Ces mots ouvrirent en grands les yeux de Georgiana qui ne put cacher le choc qu'ils lui avaient causé avant de voir le sourire sur les lèvres d'Élisabeth et de comprendre que cette dernière la taquinait.

- J'aurais souhaité avoir une sœur. Ce serait d'un tel confort d'avoir quelqu'un qui pourrait comprendre mes pensées avant même que je n'ai à les formuler. Vous choquerais-je si vous appelais Élisabeth ?

- Bien sûr que vous pouvez m'appeler Élisabeth ! Et si vous le permettez j'aimerais vous appeler Georgiana ?

- Oh oui s'il vous plaît, répondit la jeune fille les yeux brillants.

Cela faisait plusieurs minutes qu'elles discutaient agréablement lorsque Darcy revint dans la pièce. Avant qu'il n'ouvre la porte, il avait entendu leur voix et le doux son de leur rire. Il avait aussi remarqué, un léger sourire aux lèvres, qu'elles s'appelaient par leur prénom. Il enviait l'intimité que sa jeune sœur partageait avec Élisabeth, et bien qu'il ait souvent prononcé son nom, il n'avait encore jamais entendu son propre nom sortir de la bouche de celle qu'il aimait. Réarrangeant rapidement sa veste il poussa la porte et rentra enfin.

- Mrs Collins, je vous remercie d'avoir pris soin de ma sœur. J'ai peur que mes cousins n'aient décidé de ne rentrer que ce soir même à Rosings et j'aurais détesté la savoir seule alors que je devais préparer notre voyage. Sa dame de compagnie, Mrs Annesley, s'est retirée dans sa chambre aussitôt après notre arrivée, la journée l'ayant particulièrement fatiguée, dit-il en lui souriant.

- Bien sûr Mr Darcy, j'avais oublié que Rosings avait été déserté. J'ai apprécié passer du temps avec Georgiana et j'espère que les arrangements trouvés avec le Dr Ford vous ont satisfait ? demanda-t-elle en levant légèrement un sourcil, le suppliant de comprendre le double sens de ses mots.

Il sembla en effet saisir le sous-entendu et répondit :

- Il ne pense pas qu'il y ait le moindre danger que l'état de votre mari s'aggrave à cause du voyage. C'est pourquoi il a décidé de ne pas nous accompagné. J'ai peur cependant qu'il n'ait que peu d'espoir quant à l'éventualité qu'un médecin améliore l'état de santé de Mr Collins.

- Oui, c'est ce qu'il semblait dire ce matin lorsque je lui en ai parlé. Pensez-vous vraiment qu'il vaille la peine d'essayer Monsieur ? Je vous mets dans un tel embarras, j'ignore si je pourrais un jour vous rendre tout ce que vous me donnez, vous et votre sœur.

Ses yeux étaient brillants et semblaient l'envelopper tout entier. Il ressentit une pointe de jalousie lorsqu'ils le quittèrent pour se poser sur sa sœur, indiquant qu'elle partageait ses remerciements. Égoïstement, il voulait les sourires d'Élisabeth pour lui seul, même si elle ne pouvait rien offrir de plus que son amitié.

Plus tard dans la soirée, après leur retour à Rosings et une fois qu'Anne s'était retirée, Darcy et le Colonel se retrouvèrent dans le bureau avec une bouteille de brandy. Darcy était resté plutôt froid et distant face à son cousin depuis leur retour. Anne avait au moins pris le soin d'avoir l'air coupable pendant le dîner mais Richard n'avait cessé de fixer Darcy dans les yeux. Il attendait depuis un moment pour pouvoir parler seul à seul à son cousin.

- Darcy, je ne m'excuserai pas pour ce que j'ai fait. J'étais un homme amoureux et j'avais déjà dû supporter les nombreuses années durant lesquelles notre tante Catherine avait tenté de te faire épouser Anne. Mais jamais, même dans mes rêves les plus fous je n'avais envisagé que tu puisses baisser les bras et accepter ses avances ! Je devais agir et c'est ce que j'ai fait. Je dois admettre que j'ai peut-être été un peu rapide mais je suis heureux de l'avoir fait. Anne est mienne et maintenant personne ne peux nous empêcher d'être ensemble.

Après ce discours il vida son verre de brandy d'une traite et s'assit près du feu fixant Darcy nerveusement pendant un moment.

- Et bien dit quelque chose Darcy ! hurla presque le Colonel, agacé par le silence de son cousin.

- Que voudrais-tu que je te dise Richard ? Félicitations ? Tu as bien réussi à faire de moi la risée de tous !

- Oh Darcy ce n'est pas si horrible. L'annonce de vos fiançailles n'avait même pas encore été faite. Et puis ce n'est pas comme si tu avais demandé à Anne. Si cela avait été le cas elle aurait pu t'éviter l'embarras dans lequel tu t'es trouvé en t'expliquant la situation. Mais tu as préféré solliciter notre tante sans consulter l'avis d'Anne. Elle pensait que vous étiez tous deux complices du malheur qui la menaçait. Et tu t'étonnes qu'elle ait eu peur de se confier à toi !

- Ceci explique qu'Anne ait gardé le secret, mais toi ? Tu es comme un frère pour moi Richard ! La seule personne, en dehors de Georgiana, que je peux qualifier d'ami, et malgré cela tu ne m'en as pas parlé ! Six ans ? Ne méritais-je pas un minimum de confiance de ta part ?

- Je sais que je me suis mal comporté, et je n'ai d'autres excuses à faire que l'amour que j'ai pour Anne. L'amour fait faire des choses stupides, des choses que tu ne ferais pas si tu pensais raisonnablement. J'avais peur que toi et ton maudit sens des convenances m'en dissuade, ou bien même que tu prennes le parti de mon père et de mon frère. Je l'aime du plus profond de mon être Darcy. En vérité je l'aime depuis bien plus de six ans, il m'a simplement fallut du temps pour réussir à croire qu'elle retournait mes sentiments, finit-il les yeux brillants et le sourire aux lèvres. Tu comprendras un jour si tu es assez chanceux pour rencontrer quelqu'un qui t'ensorcelle autant qu'Anne pour moi.

Sur ces mots il agrippât l'épaule de son cousin en lui tendant la main. Darcy hésita quelques secondes avant de l'accepter et de recevoir un frappe dans le dos en guise de remerciements.

- Alors comme ça j'entends que tu as décidé de prendre en charge le transport de Mrs Collins et de son mari jusqu'à Londres afin qu'il y soit soigné par un de tes médecins ? demanda-t-il en se servant un nouveau verre.

- Dr Ford ignore si son état s'améliorera un jour mais si quelque chose peut-être fait pour lui mon médecin le saura.

- Et bien dans ce cas fais le venir ici Darcy. Pourquoi veux-tu traverser la moitié du pays ?

Darcy ne répondit pas mais fit simplement tourner le liquide dans son verre en le tenant assez haut pour que la lumière émanant du feu puisse passer à travers et lui donner une belle couleur ambre. Soudain, en observa son cousin, Richard sembla comprendre.

- C'est donc cela ? fini-t-il par demander.

Darcy restait cependant silencieux semblant serrer la mâchoire un peu plus à chaque seconde qui passait.

- Il est possible que tu en aies dit quelque chose, ajouta-t-il.

- Garder les secrets doit être un trait de famille, répondit son cousin.

- Touché, dit Richard en éclatant d'un rire sonore avant de se recomposer et d'ajouter confus, mais dans ce cas pourquoi dieu essaierais-tu d'aider son mari ?

- Richard !

- Ce n'est pas comme si sa condition actuelle était due à toi. Personne ne t'accuserais s'il venait à décéder.

- Techniquement tu pourrais.

- Oh bien sûr que non ! J'étais fatigué d'essuyer les refus de Lady Catherine de toute façon. Si elle n'avait pas rapidement donné son autorisation je me serai enfui avec Anne de toute façon. Cela aurait pu lui donner un arrêt cardiaque je ne dis pas le contraire cependant.

- Richard. Elle a besoin de mon aide et de mon soutien. Si tout ce que je peux être est un ami pour elle alors il faudra que je m'en contente. Pourquoi penses-tu que j'ai demandé la main d'Anne au départ ? Pour que je puisse rester ici dans le Kent, près d'Élisa… Mrs Collins, ajouta-t-il d'un air fatigué. Mais maintenant que tu es le nouveau maître de Rosings, tu devras rapidement trouver un nouveau pasteur et ce faisant, Mrs Collins se verra dans l'obligation de partir. De cette manière je peux lui éviter d'avoir un souci de plus.

- Et bien Darcy, j'espère que te gentillesse ne te fera pas souffrir.

- Je souffre chaque jour où je la vois Richard. Au moins je sais que ma présence dans son monde l'aide bien que ça n'efface pas mon tourment. Mais après tout, qui d'autre devrait en souffrir sinon moi ?

- Darcy, tu en prends trop sur tes épaules. Je ne prétends pas connaître Mrs Collins aussi bien que toi mais je sais qu'elle est une jeune femme forte et intelligente qui savait dans quoi elle s'engageait lorsqu'elle a épousé cet homme ridicule.

Darcy posa brusquement son verre sur le rebord de la cheminé si bien que Richard crut qu'il le casserait.

- Tu ignores ce que tu dis ! hurla-t-il. C'est à cause de moi qu'elle l'a épousé. Le moins que je puisse faire est de m'assurer qu'elle n'ait rien d'autre à souffrir.

Et à ces mots il sorti du bureau en claquant la porte si violemment que les tableaux faillirent tomber du mur.

Le Colonel Fitzwilliam de rassit dans son fauteuil regardant son verre comme Darcy l'avait fait quelques minutes auparavant.

- Le pauvre homme est perdu, déclara-t-il en secouant la tête avant d'ajouter en se servant un autre verre en souriant. Enfin !


Je tiens à m'excuser pour le temps qui a passé depuis ma dernière publication!

Sachez cependant que, prise d'une motivation incroyable, j'ai traduit 3 chapitres dans l'après midi! J'ai donc les deux suivants déjà prêts ce qui me permet d'avoir un peu de marge. Je les publierai à une semaine d'intervalle.

Merci d'avance à tous ceux qui n'ont pas abandonné cette histoire!

Bonne lecture et dites moi ce que vous en pensez ! :)