Winry.

Une goutte d'eau sur mon front me fit lever les yeux au ciel. Ce n'était que maintenant que la pluie s'était décidée à tomber… Le docteur me demanda gentiment de lâcher mon père afin de pouvoir le soigner. Le soigner ? Était-il blessé ? Je voyais à travers mes sanglots que le jeune homme étendait sa jambe droite et découpait au ciseau les lambeaux de toile qui y étaient restés accrochés. La peau était brûlée depuis sa cheville jusqu'à mi-cuisse, je ne pus pas m'empêcher d'être immédiatement prise de nausée, a la fois par la vue et par l'odeur de chair brûlée, et me retournai pour vomir. En me relevant je fus étonnée que personne d'autre ne vint vers nous, comme on l'aurait fait en temps normal, puis je vis que tout le monde était très pris par sa propre tâche. J'aperçus la chevelure dorée de ma sœur sur le sol quelques mètres plus loin. Je criai son nom en craignant qu'elle soit blessée comme notre père. Une fois arrivée à ses côtés je la retournai et lui tapotai les joues avant de la secouer plus ou moins brusquement. Lorsqu'elle ouvrit les yeux et se redressa en sursaut, je fus réellement soulagée.

- Win, tu vas bien ? Que s'est-il passé ?

- Oui, je vais bien… lui répondis-je en m'inquiétant pour sa mémoire. Riza, il y a eu un incendie… commençai-je.

- Oui, ça je sais merci, répliqua-t-elle avec une moue réprobatrice.

- Et en fait papa a été blessé, il est là-bas avec un médecin.

- Allons le voir.

Notre père venait de commencer à se rendre compte de ses blessures et le jeune docteur lui faisait une injection lorsque nous arrivâmes à côté d'eux.

- Votre père a eu de la chance mesdemoiselles, nous dit-il avec un grand sourire. Il marchera comme avant, à ce niveau là il n'y aura pas de problème car la brûlure est superficielle, mais ce serait bien que vous m'aidiez à le redresser…

- Il va bien, il se redressera lui-même, répliqua Riza.

- Pardon ? demanda le docteur avec étonnement.

- Oui, il va bien. N'est-ce pas que tu vas bien, papa ? continua-t-elle en se tournant vers notre père. Tu as été assez fort pour traverser des flammes et te brûler la jambe, non ? Et maintenant tu ne l'est pas pour te relever ? Voyons…

- Je suis assez fort pour mourir avec ta mère, et pour moi c'est ce qui compte, coupa-t-il les dent serrées.

- Ma sœur tremblait, ses lèvres pincées étaient devenues livides, son poing se leva et s'abattit sur la joue de notre père.

- Mais, qu'est-ce qui te prend ? m'écriai-je. Tu ne vois pas qu'il est blessé ? Papa, tu as mal ? Papa ?

- J'espère bien qu'il a mal ! On dit qu'avec la douleur on se sent vivant, vois si c'est vrai ! Si tu es assez fort pour accompagner notre mère, sois-le encore plus pour aller de l'avant avec nous dans tes pieds, déclara-t-elle la voix chevrotante de rage. Si tu préfères mourir, libre à toi de le faire.

Sur ces paroles, elle s'éloigna sous la pluie. Les yeux de mon père brillaient de colère, et je pensais que Riza ne l'aurait pas frappé s'il n'était pas dans cet état, mais j'entrepris de le calmer. À quoi pensait-elle ? Ce n'était ni le moment, ni l'endroit pour lui dire de pareils mots. Après tout, l'amour de sa vie venait de mourir, il devait déjà se sentir affreusement mal. Ce n'était pas si étrange que de vouloir mourir avec sa femme, dans les vraies histoires d'amour, les choses se déroulaient comme cela.
Je soupirai et levai le regard vers la maison. L'étage de celle-ci n'était plus que quelques morceaux de poutres que la pluie achevait d'abîmer, le lourd toit en briques s'était effondré et avait emporté avec lui le salon et la chambre de ma mère. Les seules pièces qui tenaient encore debout étaient la cuisine et le bureau. Le jeune docteur avait fini de faire le bandage et me donna quelques recommandations. Il avait été très aimable et était passé outre l'altercation entre ma sœur et mon père. Je le remerciai vivement et lui demandai comment nous pourrions payer ses services.

- Ne vous inquiétez pas pour ça, mademoiselle Hawkeye, je n'ai à peine rien fait. Suivez bien mes conseils, et appelez-moi dès que vous avez besoin de quelque chose.

Je hochai la tête en le voyant s'éloigner et je pensais à la façon de récompenser tous ces bons voisins qui travaillaient sous la pluie. Je sentis que mon père s'agitait et lui demandai s'il avait mal à sa brûlure. Il ne me répondit pas et regardait fixement devant lui. Je suivis son regard et vis une femme s'avancer vers nous. Elle avait le visage couvert pour se protéger de la pluie, et je ne pus la reconnaître que lorsqu'elle nous aborda. C'était la boulangère, madame Rennel, une jolie femme d'âge moyen qui m'offrait souvent des bonbons et quelques croissants.

- Berthold, toutes mes condoléances…

- Merci Julie, grommela mon père.

- Je venais pour… la nuit va tomber, voyez vous… et je me demandais… je pensais que je pourrais héberger vos filles … enfin si vous êtes d'accord…

- Je… je ne sais pas quoi dire, madame, je ne peux pas vous payer…

- Ne vous inquiétez pas, rien ne presse… Par l'instant, ne parlons pas de ça… par contre je suis vraiment désolée… mais vous savez bien que me maison est modeste… et je n'ai pas de place pour vous… mais je crois que notre bon ami aubergiste acceptera, s'empressa d'ajouter la boulangère.

Je fus ravie que cette dame là nous témoigne autant de sympathie, après tout nous vivions plutôt isolés du reste du village, on n'allait là-bas que pour faire les courses de la semaine afin de ne plus avoir à y redescendre. Il y avait sûrement des rumeurs sur nous à cause de cela, bien que ces derniers temps elles se soient calmées. C'était en partie parce que j'essayais d'y aller autant que je pouvais avec mes amies du lycée.
Ce qui était dommage, c'était que mon père acceptait rarement de me donner de l'argent, et pour m'acheter certaines choses, j'étais parfois obligée d'en subtiliser dans le tiroir de son bureau. Après tout, il devrait comprendre qu'à mon âge, une jeune fille de quinze ans a besoin de prendre soin de sa tenue, et qu'elle ne peut plus s'habiller n'importe comment. Lorsque je confectionnais une robe avec l'aide de miss Jane, j'essayais d'utiliser une jolie toile à motifs, mais ce que j'adorais le plus, c'étaient les rubans pour les cheveux. J'essayais de les assortir à mes robes, car je n'avais que quatre couleurs avec le gris que j'avais offert à Riza. Heureusement qu'elle ne le mettait jamais d'ailleurs, car sinon je n'aurais pas pu l'échanger avec le bleu d'Emily, et celui-là était devenu mon préféré. Mes amies me disaient tout le temps qu'il allait à merveille avec la couleur de mes yeux.
J'avais en effet eu le plaisir de constater que je ne laissais pas indifférents les garçons, et cela s'était passé au café de Moss, quelques mois auparavant.

C'était à un moment où mes mauvais résultats scolaires étaient irrattrapables d'après miss Quaker, mais en réalité je savais que c'était parce que j'avais plus de mal à me concentrer en classe qu'autre chose. Je pouvais comprendre en fournissant peu d'efforts, mais je ne pouvais pas m'empêcher de rêvasser de temps à autre. J'avais compris la gravité de mon cas une semaine avant l'examen final, et j'avais décidé de me reprendre en main. Je laissai donc tomber ma sortie au village et allai clamer de l'aide à ma sœur. Quant je voulais, ou plutôt, quand la situation l'exigeait, je pouvais être bonne élève même si j'avais l'impression de réviser des sujets dont je n'avais jamais entendu parler en classe, je m'appliquais et je réussissais la plupart des séries d'exercices.
L'examen final arriva, et il me sembla si abordable que j'eus peur de n'avoir rien compris, mais lorsque j'eus mes résultats, je devins folle de joie. C'était pour cela que mes amies et moi voulions fêter ça au café de Moss, devant un grand verre de limonade. Nous avions remarqué de suite qu'une bande de garçons devait fêter la même chose que nous d'après leur agitation, et après avoir commenté les qualités et les défauts de chacun d'eux, les filles tombèrent d'accord sur le fait que trois d'entre eux n'avaient d'yeux que pour moi. Je rougis instantanément et tournai la tête instinctivement pour vérifier.
En croisant le regard d'un beau roux, je crus défaillir. C'était la première fois que cela m'arrivait, et j'eus du mal à y croire. Je me persuadai intérieurement que c'était Madeline qu'il regardait et non pas moi. Après tout, elle était bien plus jolie que n'importe quelle fille assise à cette table, avec ses jolies boucles naturelles, ses lèvres roses et des yeux verts comme je n'en avais jamais vu d'autres.

- Win, tu veux bien aller chercher l'addition, me demanda celle-ci en me faisant un clin d'œil.

- Heu, je… d'accord.

Je me levai et m'accoudai au comptoir, la serveuse étant occupée, j'étais obligée d'attendre un moment.

- Salut, entendis-je dans mon dos.

Les joues brûlantes je me retournai, et elles s'incendièrent encore plus lorsque je vis que c'était le même garçon dont j'avais croisé le regard quelques minutes auparavant.

- Comment tu t'appelles ? me demanda-t-il.

- Winry, mais on a l'habitude de m'appeler Win, répondis-je assez fière de ne pas avoir perdu mon calme.

- C'est un joli prénom, me sourit-il, mais je dois avouer qu'il te va bien, car tu es aussi une jolie fille, ajouta-t-il en me regardant dans les yeux.

- Heu… merci. Et toi ?

- Moi quoi ?

- Ton prénom ! ris-je.

- Ah oui, excuse-moi… j'étais si absorbé par tes yeux… Je m'appelle Charles. Ravi de faire ta connaissance.

- Moi de même, rougis-je à nouveau.

- Je te plais ?

- Pardon ? demandais-je surprise.

- Est-ce que je te plais ? reprit-il en s'approchant de moi.

- Et bien c'est-à-dire… on ne se connait pas trop que je sache…

- Toi, tu me plais. Et tu plais aussi à mes deux autres amis, mais je pense que c'est moi celui qui en vaut le plus la peine, déclara-t-il, sur de lui.

- Et pourquoi ça ?

- Tu comprendras après ça…

Sur ces mots, il colla ses lèvres aux miennes. J'éprouvai tout d'abord de la surprise, puis du plaisir, et enfin de la colère. Je le repoussai le plus violemment que je pus et lui administrai une claque magistrale, qui résonna dans le petit café. Et sans lui dire un mot, je retournai m'asseoir. Quel culot ! Dans un endroit public, en plus ! Et sans se connaitre ! Mes amies approuvaient ma réaction. Mais une fois dans le car de retour chez moi, je réfléchissais à ce garçon et à ses amis. Et je compris que désormais je ne me verrais plus de la même façon.

Nous nous étions rapprochés de la maison, où les voisins commençaient à se plaindre du travail sous la pluie. Mon père frappa donc dans ses mains, les posa sur le sol, et la plupart des arbres se transformèrent en un grand toit couvrant les restes de la maison et autour de ceux-ci, pendant que la taille des autres diminuait.

- Ça peut-être dangereux s'il y a de la foudre, grommela-t-il.

Un murmure d'approbation et d'admiration parcourut nos voisins.

Je sentis une main qui prenait la mienne et tressautai, c'était Riza qui s'était rapprochée de nous et qui me la tenait. Je fis une légère pression à mon tour.

- Tu vas bien ? me redemanda-t-elle.

Je hochai la tête.

- Ah oui, en fait madame Rennel nous a proposé de dormir chez elle…

- Je l'aime bien, c'est une gentille femme, ça devrait aller…

- Et toi, ça va ? lui demandai-je.

Elle se contenta de m'adresser un sourire, un sourire si réconfortant qu'il aurait pu me faire oublier la catastrophe que nous avions vécue si elle ne s'étendait pas là, sous mes yeux. Je recommençais à en avoir les larmes aux yeux…

- Bien, vous allez devoir nous aider pour qu'on avance le plus vite possible. Nous devons dégager le terrain pour pouvoir reconstruire, nous dit mon père amèrement.

- Cela veut dire que vous allez reconstruire la maison grâce à l'alchimie ? On peut donc tout récupérer ? Demandais-je avec espoir.

- Non… Car l'essentiel a été brûlé… La maison que je vais agencer sera relativement précaire... De quoi tenir quelques semaines. Je peux dégager les décombres avec mon alchimie, mais il y a certaines tâches dont je ne peux m'occuper…

Nous nous éloignions toutes les deux vers ce qui fût notre chambre quelques heures auparavant mais notre père nous interpella.

-Winry, tu t'occuperas d'aider madame Green à faire à manger pour nos voisins qui nous aident. Va, accompagne-la chez elle. Riza, rends-toi dans la chambre de votre mère, et cherche s'il reste des objets de valeur ou bien avec lesquels elle aurait voulu être enterrée.

Me dirigeant chez madame Green, je me rendis compte de que mes larmes avaient recommencé à couler. C'était comme si je comprenais enfin de l'ampleur du désastre. Nous n'avions plus d'argent, ou alors très peu car l'essentiel de notre « fortune » reposait quelques heures auparavant dans le bureau de notre père… Je me sentais si triste ! J'avais peur de notre avenir, je m'imaginais déjà à ce qu'il pourrait ressembler… Peut-être que Riza et moi devrions travailler pour subvenir à nos besoins…

En marchant je croisai une jolie jeune femme brune qui se dirigeait précipitamment vers mon père. C'était mademoiselle Claudia Bayle. Une riche orpheline extrêmement courtisée, mais qui finissait toujours par repousser ses prétendants. Je me demandais évidemment pourquoi mais une femme comme elle devait sûrement avoir une bonne raison… La vision de la belle brune aux côtés de mon père m'ouvrit enfin les yeux sur une conclusion qui aurait du m'être évidente, c'était à dire que ma mère n'était plus de ce monde.

Mais mes sentiments étaient très partagés. Elena Hawkeye était morte quelques heures auparavant. Et cela ne me faisait pas encore d'effet particulier… La relation que nous avions avec notre mère était… très mauvaise. Nous n'étions pas assez matures pour accepter son sort et lui apporter un peu de réconfort, comme nous répétait si souvent notre père. Je la détestais, je la détestais et je ne me souvenais même plus depuis quand, mais ce qui était certain c'est que lorsque sa maladie s'était aggravée et que les crises devenaient de plus en plus fréquentes la vie à la maison était devenue insupportable.
Lorsqu'on ne l'enfermait pas elle nous battait, la première qui était à portée de sa main pouvait être sûre de ne pas s'en sortir indemne et bien que notre père travaillât à la maison, dans son bureau à l'étage, il préférait ignorer ce qu'il se passait, aveugle « d'amour » qu'il était pour notre mère. Nous devions nous occuper de la cloîtrer nous-mêmes lorsqu'on voyait qu'une crise approchait, parfois avec l'aide de Jane lorsqu'on ne l'anticipait pas, car ou bien notre père était trop occupé avec ses ouvrages d'alchimie, ou bien il ne voulait pas la voir dans cet état…
Cela devait être étrange que d'aimer une personne ayant perdu presque toute sa tête. Dans tous les cas cet incendie semblait me libérer d'un poids, mais je ne savais pas comment le justifier aux yeux des gens, je gardais donc ce petit secret pour moi.