Déclaration : Les personnages ne m'appartiennent pas, ce sont ceux du film The eagle. Je ne fais que les emprunter, merci à Rosemarie Sutcliff de les avoir crées.

Fin du chapitre 1 : Esca et Marcus sont accueillis dans une tribu celte. Celle-là même qui avait accueillie les légionnaires du père de Marcus ...

Bêta : Magri, merci !


Chapitre 2 : Douleur


Les deux compagnons s'installèrent en soupirant d'aise sur la couche et ils sombrèrent très vite dans les bras de Morphée. Alors que le jeune celte se revoyait en rêve courir dans les landes qu'ils venaient de parcourir, il fut réveillé en sursaut par Marcus.

Sortant peu à peu de son profond sommeil, il réalisa que celui-ci tremblait comme une feuille. Une main posée sur son front lui indiqua qu'il avait une fièvre élevée. Marcus le fixait, silencieux, frissonnant dans la nuit ; ni l'un ni l'autre n'éprouvaient le besoin de parler, les regards échangés leurs suffisaient. Combien de temps cela faisait-il qu'il était éveillé ? Fier comme il l'était, Esca pensa que cela devait faire un moment. Il retira rapidement la peau de bête qui lui servait de couverture pour défaire fébrilement le bandage qu'il lui avait fait la veille. La plaie semblait saine mais peut-être s'était-il trompé, auquel cas cela serait grave … la quinte de toux qui saisit le centurion arrêta net le cours de ses pensées. Il leva son regard pour l'observer : ses yeux étaient cernés et brillants, son teint terne. Il finit malgré tout ce qu'il avait commencé pour constater que rien ne semblait avoir changé. Il refit précautionneusement le bandage, il n'y avait pas d'inquiétude à avoir de ce côté. Son ami avait tout simplement attrapé froid, pas vraiment étonnant vu le temps qu'ils avaient passé dans l'eau. Il partit chercher de quoi raviver le petit feu au centre de la tente.

Le camp était plongé dans le noir et la lune cendrée. Esca pensa un instant que cela était un mauvais présage mais il chassa vite cette idée. Marcus avait une bonne constitution, bien meilleure que la sienne. Il était grand et fort, le druide le soignerait et il allait guérir. Il le fallait, pour eux deux. La nuit, le camp semblait différent, et il eut un peu de mal à retrouver la réserve de bois. Il fit aussi vite que possible, motivé par le froid qui lui piquait la peau, finissant de le réveiller.

Il rejoignit son ami qui s'était assis. Marcus leva les yeux et il y lut toute la déception mêlée à la honte que lui inspirait sa situation. Esca esquissa un sourire et s'attela immédiatement à rallumer le feu qui était presque éteint. Il força Marcus à s'allonger et le couvrit. Il allait s'allonger à son tour quand le centurion lui saisit soudainement le bras.
- Tu le ramèneras n'est-ce pas ? lui demanda-t-il en plantant son regard dans le sien.
- Tu es fort Marcus, tu ne vas pas mourir, le sermonna-t-il en retour.
- Ce n'est pas ce que je t'ai demandé. Jure-le-moi.
- Marcus ! s'indigna Esca les sourcils froncés.
Mais devant la mine désespérée du romain, il soupira et reprit.
- Je te le jure. Maintenant dors.
Marcus ne le lâchait pas des yeux, il lui fit un signe de tête et libéra enfin son bras. Sa main était brûlante.

Le jeune celte ne put détacher son regard du centurion qui tentait de se rendormir. Il tremblait toujours mais son visage était moins crispé, il est soulagé, en conclut-il. Son but était maintenant de ramener l'aigle ; savoir que son honneur était sauf n'était pas suffisant, il voulait que Rome le sache. Esca pouvait comprendre cela. Il le ferait, il rapporterait ce bout de métal si précieux à ceux qui l'avaient autrefois asservi même si cela devait lui coûter la vie. Pour lui.

Il le savait depuis son plus jeune âge, son père n'avait eu de cesse de lui répéter, ce sont nos actes qui nous déterminent. Lui, le fils aîné du chef de son village, il n'avait joui d'aucun passe droit, bien au contraire ; il avait toujours su que l'on attendrait beaucoup de lui. Il se devait d'honorer sa famille, son père, son clan. Personne ne naissait guerrier, agriculteur ou druide ; ses actes le décidaient, et sa bravoure le confirmait. Rien n'était jamais écrit à l'avance, chacun avait son libre arbitre, voilà ce que lui avait enseigné son père.

Né Brigantes, il avait gagné son statut de guerrier à force d'entraînements où il avait fait preuve de courage, de pugnacité mais aussi d'intelligence. Son avenir semblait tout tracé, son père le voulait à ses côtés, il en avait rêvé toute sa jeunesse. Il n'avait jamais achevé sa formation. Les romains lui avaient volé cela aussi. A seulement dix-sept ans, il avait combattu aux côtés de son père dans la pire bataille qu'ait connue le clan. Ce n'était pas la première attaque qu'ils repoussaient, mais cette fois ils étaient venus les faire plier. Rome avait exigé de soumettre ce peuple et les légionnaires avaient envahis le pays. Pourquoi, il ne l'avait jamais compris ; en revanche il connaissait parfaitement le comment. Il conservait des combats des souvenirs vifs, douloureux, entachés du sang qui avait coulé abondamment. Il revoyait comme s'il y était les hommes tomber les uns après les autres autour de lui devant cette machine de guerre qu'étaient les légionnaires romains. Bien mieux organisés qu'eux, bien mieux armés, bien plus nombreux. Il ressentait à nouveau la peur, la panique qui l'avait envahi quand il avait réalisé qu'ils ne gagneraient pas. Son père l'avait aussi compris et quand, du coin de l'œil, il l'avait vu quitter le champ de bataille, il lui avait couru après. Il n'avait pas réfléchi, il pensait aider son père à porter secours à sa mère. Il se trompait. A peine eut-il franchi le pas de la porte qu'il vit sa mère s'agenouiller, elle fut étonnée de le voir et lui fit un signe de tête comme pour lui dire qu'elle était désolée. Son père n'avait pas hésité, il lui avait tranché la gorge. Il se souvenait d'avoir hurlé sa douleur comme jamais, il n'avait d'ailleurs pas reconnu le son de sa voix, puis d'être tombé à genoux. La souffrance l'avait paralysé et ce qui s'était passé ensuite n'était pas aussi clair que les derniers instants de sa mère. Il avait vécu les évènements comme détaché, car sa propre existence n'avait plus d'importance. Rome lui avait dérobé l'essence même de sa vie, sa famille.

Les légionnaires étaient arrivés quelques instants après et il avait assisté à un combat acharné entre son père et plusieurs légionnaires. Sa mort n'avait été qu'un pas de plus vers le cataclysme qui le terrassait. Les soldats l'avaient capturé sans même qu'il résistât. Ils avaient détruit les maisons, brûlé et pillé les villages, violé et tué sans distinction d'âge ou de sexe. Attaché comme un animal, il avait assisté, impuissant, à bien des méfaits. Privé de sa liberté, battu, affamé, amené loin de son pays, l'enfer avait commencé.

Marcus s'était rendu à l'arène pour assister à un combat de gladiateurs comme tant d'autres romains. Il n'y avait pas eu de combat et les spectateurs réclamaient sa mise à mort. Contre toute attente, ce romain ordinaire s'était élevé contre les autres et il avait réussi à lui sauver la vie. Les paroles de son père lui étaient revenues avec force tandis que, abasourdi, il dévorait des yeux cet homme. Chaque homme a son libre arbitre, chaque homme doit être jugé selon ses actes.

Alors, il avait reconsidéré ce romain selon ce premier geste, cela avait été le point de départ de tout. D'autres avaient suivi et ils avaient remodelé l'image de romain de Marcus en une image bien plus flatteuse.

Il s'allongea près de lui mais sans espoir de se rendormir. Il en était toujours ainsi quand il pensait à ses parents. La douleur était trop vive et faisait fuir le sommeil aussi sûrement que le soleil se levait tous les matins.
Son ami, qui lui tournait le dos, tremblait toujours. Périodiquement, il était secoué de soubresauts incontrôlables. Il posa une main réconfortante sur son bras, Marcus devait être déçu si près du but.
- Cela ne cessera donc t-il jamais ? demanda-t-il soudainement.
- De quoi parles-tu ?
- De toi, garde-malade, bien sûr.
- Bien sûr, répéta Esca en souriant un peu.
- Je ne voulais voir personne après ma blessure à la jambe. Je déteste me sentir faible et malade. Sais-tu que cela ne m'est arrivé que très rarement depuis mon enfance ? J'étais gêné quand mon oncle t'a ramené, plus encore quand tu as assisté à mon opération …
- Et moi alors ? se récria Esca en lui coupant la parole. Comment crois-tu que je me sentais quand il m'a acheté et conduit à toi ? Y a-t-il pire déshonneur que celui d'être privé de sa liberté ?

Marcus l'avait expérimenté et ces quelques jours passés comme l'esclave d'Esca au milieu de cette tribu sauvage avaient été douloureux. Il s'était senti plus seul que jamais, il avait fini par se convaincre qu'Esca l'avait abandonné. Et oui, cela avait été humiliant.
- Est-ce pour cela que tu voulais mourir au colisée ? demanda-t-il finalement en se tournant vers lui.

Esca ferma les yeux un instant. Ce n'était pas tout à fait cela. Il avait fait ses adieux à la Terre depuis longtemps, remercié les dieux pour les jours heureux qu'il avait passés entouré des siens, et qu'il savait partis à jamais. Ce jour là, c'était la première fois qu'il descendait dans une arène, et il avait décidé de ne pas jouer à leur jeu de romain qui lui rappelait trop le champ de bataille, un jeu truqué qui plus est. C'était la seule liberté qu'il lui restait, celle de se rebeller quitte à en mourir. Non ce jour-là son but n'était pas d'en finir ; il avait voulu garder sa dignité et affronter avec courage son destin.

Étrangement, celui-ci avait pris le visage de Marcus. Bien sûr, il ne l'avait pas réalisé à ce moment-là mais en entendant parler de l'aigle au cours du repas précédant leur départ, il avait compris que leurs destins étaient liés.

- Non, répondit enfin le celte. Je l'ai fait par fierté … contre mon maître, contre tous les romains. Mais tu l'avais compris n'est-ce pas ?
Marcus hocha la tête.
- C'est ton refus qui m'a plu, pourtant tu sais combien j'aime te voir te battre, ajouta-t-il en souriant, ironique.
Il lui jeta un coup d'œil amusé.
- Oh, bien sûr, répondit Esca voyant très bien à quoi il faisait référence.
Marcus avait récupéré très vite après son opération et, assigné à résidence dans la villa de son oncle, il ne tenait pas en place. L'ancien centurion habitué à des entraînements rudes, journaliers, n'avait eu de cesse que de chercher des occupations pour éviter de mourir d'ennui. Ainsi, ils étaient allés de nombreuses fois à la chasse, au marché, au théâtre, aux thermes, à la bibliothèque … et surtout, Marcus avait continué un petit entraînement militaire avec Esca dès que sa condition le lui avait permis. Le romain avait ainsi pu évaluer la combattivité et le maniement des armes de son esclave, en revanche Esca n'avait rien découvert. Marcus était un soldat qui mettait en pratique avec excellence les techniques romaines qu'il trouvait quasi imparables. Il n'était pas centurion par hasard. Marcus lui avait fait quelques remarques mais il ne lui avait jamais confié ce qu'il pensait de lui.

- C'est loin d'être académique, mais compte tenu de ta taille, tu te défends, insista Marcus.
- Je t'ai battu plusieurs fois, fit remarquer Esca sérieux, les yeux perdus dans la contemplation de la fumée qui s'échappait de la tente vers le ciel clair étoilé.
- Garde malade Esca, ne l'oublie pas, fit-il en souriant malgré la maladie et en se tournant pour dormir.

Marcus n'avait pas proposé sur un coup de tête de prendre avec lui son esclave. Il l'avait observé pendant sa convalescence ; alité pendant plusieurs jours, cela avait été son seul passe-temps. Ensuite, il l'avait emmené dans quasiment toutes ses activités. Il n'avait pas vraiment été un garde-malade, même si le chirurgien lui avait montré comment refaire ses bandages et l'aider à récupérer sa musculature. Marcus l'avait plutôt utilisé comme un compagnon, un compagnon qu'il savait docile et prévenant parce qu'asservi. Il n'avait pas été bavard, mais en tant que légionnaire il avait appris à décrypter le langage du corps : il lui était vital de savoir s'il pouvait se fier à un autre soldat ou pas. Et dans son cas, il s'était forgé une bonne opinion, même s'il avait bien senti une personnalité complexe. A présent, il savait pertinemment qu'Esca savait jouer la comédie à la perfection et qu'il pouvait le duper facilement. Au milieu du peuple des phoques, il s'était joué de tous. Aujourd'hui, non seulement il avait une bonne opinion de lui, mais il savait qu'il avait un esprit fin, une grande intelligence en plus de son courage et de sa loyauté. Au-delà du mur de l'empereur Hadrien, il avait trouvé son alter ego. C'était en tout cas ce qu'il ressentait. Cette quête était la plus importante de sa vie et les dieux avaient placé Esca sur son chemin, aucun doute n'était possible.

Mais soudain, un doute l'assaillit. Esca était libre, chez lui, pourquoi repasserait-il le mur d'Hadrien avec lui ? Et pourquoi cette incertitude lui faisait-elle si mal ?

A suivre ...


Merci à tous ceux qui ont pris le temps de me laisser un message, ils sont précieux pour se motiver et continuer à écrire.
Merci bien sûr à tous les lecteurs, j'espère que cette suite vous plaira !
N'hésitez pas à me le faire savoir, même une toute petite phrase à un énorme impact ^^
Alors, alors ... pourquoi Marcus est-il si troublé ? !

A bientôt ^^