Déclaration : Les personnages ne m'appartiennent pas, ce sont ceux du film The eagle. Je ne fais que les emprunter, merci à Rosemarie Sutcliff de les avoir crées.

Bêta : Ka-cendres et Magri, merci !

Fin du chapitre 2 : Marcus est malade, dans la nuit tous deux repensent aux événements passés …


Chapitre 3 : Vivere est cogitare*


Au-delà du mur de l'empereur Hadrien, Marcus avait trouvé son alter ego. C'était en tout cas ce qu'il ressentait. Cette quête était la plus importante de sa vie et les dieux avaient placé Esca sur son chemin, il en avait la certitude. Mais soudain, un doute l'assaillit. L'esclave avait été affranchi, il était de retour chez lui, pourquoi repasserait-il le mur d'Hadrien avec lui ? Et pourquoi cette incertitude lui faisait-elle si mal ?

La fièvre, ce devait être la fièvre et toutes les péripéties qu'ils avaient traversées qui le faisaient divaguer et ressentir les émotions avec tant d'acuité et d'intensité.

Dans cette tente, allongé près de son ancien esclave, il aurait voulu réussir à se rendormir. Il ne savait combien de temps cela faisait que son esprit était éveillé, des heures ? Peut-être, malheureusement le ciel était encore bien noir : encore quelques heures avant que le lever du jour ne vienne l'éclairer. Il méritait pourtant ce repos … les dieux en avaient décidé autrement, cette insomnie ressemblait à une torture mentale car sans qu'il ne puisse rien y faire, il cogitait.

Le calme de la nuit tranchait cruellement avec le chaos qui régnait en lui. Il ne maîtrisait plus rien, ni ce corps qui se rebellait, ni cet esprit qui analysait leur fuite, la bataille, les paroles de Lucius ... Il soupira tandis qu'une vérité s'imposait à luiavec la fulgurance d'un éclair. Il avait trouvé ici la même chose que son esclave, la liberté.

Il s'était senti tellement soulagé quand Lucius lui avait révélé la bravoure de son père ; et, après cette ultime bataille et victoire, il s'était senti serein, enfin en paix avec lui-même. Ce n'était qu'à cet instant précis qu'il avait mesuré combien l'échec de son père pesait sur ses épaules. Il avait senti physiquement ce poids disparaître, l'air semblait pénétrer plus facilement dans ses poumons, son cœur s'était empli d'amour ; il pouvait à nouveau chérir ce père dont il avait imaginé les derniers instants si souvent. Le pater familias** avait habité chacun de ses rêves, chacune de ses victoires d'homme, de soldat. Mais au fil du temps, les sourires s'étaient faits plus rares sur le visage de Marcus et l'espoir, la confiance, la fierté s'étaient transformés en doute et amertume. Aujourd'hui tout avait changé. Son père retrouvait sa toute-puissance et une place de choix dans son cœur. Marcus s'était libéré du fardeau qu'il portait depuis si longtemps, celui du déshonneur de sa famille.

Mais à présent, au cœur de la nuit, enfin libre, une sourde angoisse l'envahissait. Il n'y avait pourtant aucune raison, il devait se raisonner. L'aigle serait rapporté aux romains et redorerait sa réputation. N'était-ce pas ce qu'il avait toujours espéré ?

Peut-être que cette maladie allait l'emporter, qui pouvait le dire … mais Esca se chargerait de ramener l'insigne de Rome en son nom, il lui avait juré et cela lui suffisait, il avait confiance. Non, l'angoisse devait provenir de sa maladie ou bien … Après quelques heures de tergiversations, il fallait se rendre à l'évidence, il se sentait perdu. Lui, centurion issu de bonne famille ressentait cela auparavant. Son devoir l'avait toujours guidé, la supériorité de Rome était un roc sur lequel il pouvait s'appuyer pour guider sa vie. Qu'en était-il maintenant ? Que lui restait-il ? Ils allaient probablement lui proposer de réintégrer l'armée. Le désirait-il seulement ? Que se passerait-t-il si on l'envoyait combattre les bretons ? Allait-il agir aveuglement comme son père ?

Il ne voyait plus ce peuple de la même manière. Ni même cette contrée, effrayante quand on se tient de l'autre côté du mur, du côté civilisé. Bien sûr il y avait le peuple des phoques, cette tribu dangereuse et sanguinaire, mais ce n'étaient pas tous les bretons, loin de là. Tout au long de leur recherche de l'aigle il les avait observés. Ils n'étaient pas organisés comme eux, ils n'étaient pas organisés du tout. Leur vie ne ressemblait en rien à celle d'un romain, elle était souvent très simple. Certes, leurs guerriers et leurs méthodes étaient loin d'être aussi élaborées. Etaient-ce pour autant des barbares qu'il fallait réduire en esclavage et envahir leurs terres comme Rome ne cessait de le pratiquer ? Esca avait regagné sa liberté, mais avaient-ils le droit de l'asservir ? Il n'était pas un barbare, il possédait toutes les qualités que l'on demande à un soldat romain. Le courage, le don de soi, la loyauté. Il lui manquait peut être un brin d'obéissance … il n'était pas bavard mais son visage savait exprimer sa désapprobation. Esclave ou pas, Marcus pouvait citer toutes les fois où son attitude avait déplu au celte. Quand il y pensait, cela l'amusait. Il n'avait pas été un esclave comme les autres : Esca défendait ses propres idées, pas celles de son maître pour lui plaire, et même les yeux baissés et la bouche fermée, il savait le lui faire comprendre. Pendant sa convalescence, il l'avait souvent provoqué, par jeu ou ennui, mais aussi pour qu'il se révèle à lui, pour satisfaire une curiosité éveillée dans l'arène. Ses réactions l'avaient souvent amusé, parfois étonné et il avait dû en être de même chez le breton.

Étrangement, penser à ces moments-là était réconfortant. En revanche, savoir ce qu'il allait faire de sa vie suscitait beaucoup de questions et pour l'instant aucune réponse n'éclairait cette nuit décidément bien obscure.

Il ne savait que faire de cette nouvelle liberté ; est-ce que l'homme qui dormait près de lui ressentait la même chose ? Esca lui avait brièvement relaté la mort de sa famille dans la conquête futile de ces landes. Ce qu'il lui été arrivé ensuite, il ne le savait pas, il ne pouvait que l'imaginer. Les esclaves prisonniers de guerre étaient légions dans l'empire, il en avait vu des centaines. Esca avait raison, il n'y avait pas pire humiliation, mais ce n'était que maintenant qu'il réalisait à quel point, tout ce temps, il avait été aussi asservi que son esclave.

Il se voyait revenir dans le village de son oncle pour y déposer l'aigle, seul ou accompagné. Esca lui avait juré de ne pas l'abandonner mais au pied du mur d'Hadrien, au moment de repasser dans son monde à lui, qu'elle serait sa décision ? Pour quelle raison resterait-il avec lui ? Peut-être que ce retour triomphant se ferait seul. Cela lui semblait bien triste, c'était autant la victoire d'Esca que la sienne. Et sans lui, il fallait reconnaître que cela n'avait pas autant de sens. Ils étaient partis à deux, il ne souhaitait définitivement pas rentrer seul. Mais, ce n'était pas à lui d'en décider. Et une fois l'aigle rendu, que ferait-il ensuite ? Plus il y pensait, plus sa fureur montait et moins ses idées étaient claires. Sur le petit matin, le sommeil tant désiré le happa enfin.

Il se réveilla en sursaut, sortant brutalement d'un cauchemar. Il avait rêvé du peuple des phoques, il se trouvait être l'un des leurs et il tuait un romain. Marcus secoua la tête pour chasser les diverses interprétations de son rêve, il ne voulait plus penser … du tout. Il était seul, il n'avait pas entendu Esca se lever ni quitter la tente. Péniblement, il s'extirpa de sa couche. Tous ses muscles étaient douloureux. Une fois debout la tête lui tourna et sa jambe le lança douloureusement. Il sentait un poids sur sa poitrine qui lui donnait envie de tousser. Il sortit de sa tente en boitant et fut ébloui par la luminosité ; le soleil, voilé, était déjà haut dans le ciel. Il jura : non seulement Esca l'avait laissé dormir, mais sa tête était très douloureuse. Il embrassa le camp du regard mais ne vit nulle part son acolyte. Il jura à nouveau et rejoignit paresseusement un feu de camp qui brûlait non loin.

- Tu as bien dormi ? demanda une voix sortie de nulle part.
Esca. Absorbé dans la contemplation du feu qui crépitait, il ne l'avait pas entendu ni vu arriver. Mauvais signe pour la suite … il était décidément bien fatigué.
- Non. Et toi ?
- Non. Je reviens, ne bouge pas.
Et il disparut de son champ de vision.

Quelques minutes après, le jeune celte revint avec un bol chaud et une couverture qu'il déposa sur ses épaules, ce qui lui valut un regard noir de Marcus sans aucun effet apparent.
- Mange, ordonna le breton.
Marcus n'avait pas faim. L'odeur du feu de bois lui donnait même un peu la nausée.
- Ce n'est pas un rat cru ! ajouta-t-il avec un sourire en coin.
- Je n'aime pas ça, répondit Marcus en lui rendant le bol.
Une quinte de toux le saisit malgré lui.
- Alors ta guérison sera plus longue, rétorqua le breton en se levant et en ignorant le bol tendu.
- Où vas-tu ? s'enquit le romain dont le sentiment de solitude frisait le point de rupture.
Esca le considéra un instant, figeant son geste. Que lisait-il dans ses yeux ? Comme souvent, il était incapable de déchiffrer son visage juvénile qui restait un mystère ; pourtant il désirait ardemment connaître son état d'esprit. Jamais il ne pourrait lui avouer les tourments dans lesquels il était plongé mais cela le rassurerait de savoir qu'Esca, lui, avait des réponses.
- C'est le retour de la chasse. Je vais les aider à dépecer les bêtes.
- Tu as chassé ? s'étonna Marcus.
Il s'était donc levé à l'aube … Esca répondit par l'affirmative.
- J'aurais pu venir ! s'indigna Marcus.
- Non.
- Je peux aider alors ? proposa-t-il plein d'espoir.
Esca secoua la tête ; son visage impassible restait insondable pour Marcus. Le repoussait-il ? Il sentait la nausée revenir au galop. La fièvre n'avait pas disparu et rien ne semblait plus avoir de sens. Il lâcha Esca des yeux pour reprendre sa contemplation vaine.
- Tu dois te reposer mon ami, commença Esca dans un souffle en se penchant vers lui, une main posée sur sa nuque.
Presque le même geste qu'il avait eu avant de partir chercher des renforts alors que Marcus abandonnait la lutte.
- Et manger, ajouta-t-il les yeux plantés dans les siens.
- Je suppose, balbutia Marcus, troublé.
Esca le lâcha et repartit aussitôt.

Il parlait peu mais parfois, au détour de simples mots, il savait le faire avec une telle intensité … que cela le laissait toujours pantois. Marcus le suivit du regard tandis qu'il s'éloignait en saluant les personnes croisées sur son passage. Il semblait déjà chez lui, adopté, intégré … ce qui lui tira un profond soupir. Il se sentait las et vidé de toute énergie. Pourtant, si Esca l'avait autorisé, il l'aurait suivi. Il avait envie -besoin- de se sentir utile, chez lui ou pas, certaines choses ne changent pas.

Peu à peu il fut rejoint par des femmes, des enfants. La vie suivait son cours, les repas devaient être préparés, les bêtes nourries. Bercé par ces bavardages qu'il ne comprenait pas, son esprit une fois de plus s'échappa. Il fut sorti de ses pensées par un enfant qui tirait sur sa couverture. Il lui redonna le bol qu'il avait posé à côté de lui en l'invitant par gestes à en boire le contenu. Peut-être Esca le lui avait-il demandé ? Alors, sans grande conviction, il commença à boire. Ce n'était finalement pas si mauvais. Il s'attira quelques regards curieux. Il lui semblait être au cœur de toutes les conversations.

Marcus guettait le moment où le celte allait revenir. Ce qu'il fi,t avec à nouveau un bol dans ses mains.
- J'ai consulté le druide et il m'a donné cette préparation pour toi …
- Sans m'ausculter ? l'interrompit Marcus offusqué.
Esca soupira avant de reprendre.
- Je lui ai expliqué que tu avais pris froid.
Ce qui tira un grognement de désapprobation à Marcus. Il avait attrapé froid et cela le vidait de toute énergie … parlait-on d'un jeune enfant ? Non, d'un centurion de retour de sa quête ! C'était pathétique et dégradant. IL se trouvait pathétique. Il aurait aimé qu'au moins une fois Esca le voie diriger ses hommes. Il savait commander, prendre des décisions justes et combattre avec bravoure … mais il y avait peu de chances que cela arrive un jour, tout comme son père qui n'avait jamais connu ses victoires de soldat. Marcus s'arrêta un instant sur le cours de ses pensées. Venait-il vraiment d'associer Esca et son père ? Cela méritait réflexion … ou pas, ils étaient liés de toute manière. Cela l'avait d'ailleurs mis en colère quand il avait découvert le secret de son esclave. Sa tribu avait participé à l'embuscade qui avait coûté la vie à son père. Cela aurait dû faire de lui son ennemi … s'il lui avait avoué dans la villa de son oncle, dieu sait comment il aurait réagi et ce qu'Esca serait devenu. Marcus devait reconnaître que malgré un manque de franchise flagrant, il avait néanmoins agi avec intelligence.

- Marcus, reprit doucement Esca le tirant de ses pensées, je ne pense pas qu'il vienne te voir, lui fit-il savoir d'un air désolé.
- Je comprends, répondit fermement Marcus.
S'il y avait bien une chose qu'il avait réalisée en venant ici, c'était tout le mal qu'avait fait Rome, cette même Rome qu'il avait tant admirée. Il ne pouvait pas leur en vouloir comme il ne pouvait pas changer ce qu'il était. Alors oui, il comprenait pourquoi leur chef spirituel ne voulait pas le voir.
- Es-tu certain que l'on puisse lui faire confiance ? se renseigna-t-il.
Il ne désirait pas mourir empoisonné, pas maintenant.
- Oui.
- Je m'en remets à ton jugement, Esca, déclara Marcus d'un air sombre.
- Voyons, souris ! Dans peu de temps tu seras chez toi.
Marcus sut alors que le celte n'avait pas deviné les questions qui l'assaillaient … peut-être était-ce mieux ainsi. Il lui tendit à nouveau le bol et, cette fois, il accepta le remède sans un mot ce qui eut pour effet de le faire sourire. C'était un sourire franc et massif comme il en avait rarement vu chez lui. Marcus ne put s'empêcher de le détailler. Il avait changé, ce n'était pas évident mais sans qu'il sut dire vraiment quoi, son attitude était différente.
- J'ai prié Bélénos pour qu'il chasse ta maladie.
Marcus le dévisagea, curieux. Il savait qu'Esca priait, il l'avait surpris plusieurs fois à genoux les yeux fermés chez son oncle mais jamais il ne lui en avait parlé.
- Et Ésus pour qu'il nous guide sur le chemin du retour, ajouta le celte doucement.
- Merci, répondit simplement Marcus.

Tout autour d'eux, la vie de la tribu s'organisait, Marcus sentait leurs regards pesants ; ils le détaillaient et cela finissait par être désagréable de ne pas comprendre un traître mot.
- Que disent-ils ? finit-il par demander en rendant le bol vide, en s'essuyant la bouche d'un revers de manche.
- Pourquoi cette question ?
Marcus reporta son attention sur Esca. Celui-ci regardait autour de lui le visage fermé. Pourquoi n'étais-ce jamais simple avec lui ? A une question il répondait par une autre. Ce devait être cela qui rendait les choses aussi intéressantes.
- Je veux savoir ce qu'ils disent de moi, expliqua Marcus.
- Oh … tu es donc certain d'être au cœur des conversations ? demanda Esca avec légèreté.
Marcus leva des yeux désapprobateurs sur son ami.
- Dis-moi. Cesse de me protéger.
- Très bien, abandonna Esca. Ils cherchent des réponses : je suis venu quérir les anciens légionnaires et si peu sont revenus … ne te méprends pas, ils t'ont rejoints de leur propre gré et personne ici ne nous en veut. Mais … ils ne comprennent pas.
- Tu as compris toi ?
- Oui Marcus, bien sûr que j'ai compris, le rassura Esca. Ils te dévisagent comme s'ils pouvaient trouver des réponses sur ce nouveau visage romain … , dit-il plus pour lui-même que pour son compagnon. Viens, fit-il en soupirant et lui prenant le bras pour l'aider à se lever, retournons à la tente, il commence à pleuvoir.
Avait-il croisé les fils ou la femme de Lucius ? Probablement. Je n'ai même pas pensé à eux … pensa Marcus tristement. Toujours centré sur sa personne et son précieux aigle, il en avait presque oublié les sacrifices qu'avait acceptés cette tribu. Esca comprit son malaise et l'aida à rejoindre leur tente, une place où ils pourraient être seuls.

- Esca, est-ce que je t'ai raconté la victoire qui m'a valu le titre de centurion ? demanda Marcus une fois confortablement installé.
Celui-ci secoua la tête et attendit avec envie le récit qu'allait lui conter son ami romain. Il n'avait jamais eu de mal à imaginer la vie de soldat de Marcus. Parce qu'il avait partagé comme esclave pendant longtemps celle des soldats qui avaient anéanti sa tribu. Il connaissait parfaitement leur rude quotidien, leurs travers mais aussi ce qui faisait leur force. En côtoyant Marcus, il avait appris à le connaître et il l'avait maintes fois imaginé en centurion. Imaginer c'était bien, savoir c'était mieux, et il était avide de connaître les exploits de son ancien maître …


* "Vivre, c'est penser." Cicéron
** Père de la famille en latin


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A bientôt pour la suite !