Déclaration : Les personnages ne m'appartiennent pas, ce sont ceux du film The eagle. Je ne fais que les emprunter, merci à Rosemarie Sutcliff de les avoir crées.
Bêta : Ka-cendres


Fin du chapitre 4 : Marcus et Esca se sont longuement observés pendant la recherche de l'aigle et les actes ont scellé une confiance mutuelle et une vraie amitié. A présent, il est temps d'apprendre à se connaître un peu mieux ….


Chapitre 5 : confidences


Marcus attendit le retour d'Esca pendant une bonne heure, le romain en était certain grâce à la course du soleil dans le ciel qu'il entrevoyait par la petite ouverture de la tente. Il avait vaguement somnolé et se sentait bien mieux. Étais-ce la potion du druide ? Probablement. La fièvre avait disparu ainsi que le poids qu'il sentait sur sa poitrine. Esca repassa le seuil de la tente les bras chargés de victuailles et le romain réalisa avec soulagement que la faim était au rendez-vous. Il déposa le tout sur un linge qu'il avait étendu à même le sol et lui tendit des galettes, du fromage et du beurre.
- Pas de vin ? se renseigna Marcus un peu déçu.
- Il n'est pas cultivé ici mais ce soir tu goûteras autre chose qui devrait te plaire.
- On verra. Et ça, qu'est-ce ? se renseigna Marcus en désignant les galettes.
Non pas qu'il soit suspicieux, il était simplement curieux.
- Des galettes d'avoine, mange.
Marcus lui lança un regard noir qui fit sourire l'ancien esclave.
- Tu remercieras le chef pour tout cela, sollicita le romain en saisissant ces mets simples mais appétissants.
- Je le ferais, répondit le celte les yeux braqués sur Marcus en suspendant ses gestes, même si c'est la coutume d'offrir à boire et à manger aux visiteurs, ajouta-t-il avec un brin de défi dans la voix.
- Même romains ?
- Même romains, confirma Esca sans lâcher le romain des yeux.
Ils dévorèrent de bon cœur tous les mets en terminant leur repas par des noisettes et des pommes ramassées le matin même durant la chasse.

- J'ai quelque chose pour toi, fit Esca en posant une coupe en bronze contenant de l'eau.
Il tendit un petit objet à Marcus.
- Un cochon ! s'exclama celui-ci en faisant tourner la sculpture de bois entre ses doigts.
- Non ! répondit le celte confus par l'erreur de son ami jusqu'à ce qu'il comprenne que c'était une petite vengeance. C'est un sanglier*, reprit-il doucement en se redressant un peu, il symbolise, dans ma culture, la force et le courage. Il … il est parfait pour toi, ajouta-t-il d'une voix hésitante. Il n'est peut être pas du même bois que ton aigle, ni taillé par la même main, mais … le cœur y est de la même manière.

Marcus leva ses yeux de l'objet qu'il détaillait pour porter toute son attention sur son ami. Ses paroles venaient de le toucher en plein cœur. Très ému, il constata qu'Esca partageait son émotion et cela le toucha profondément. Assis sur ses talons, immobile, il semblait tendu dans l'attente de sa réaction. Marcus le fixa intensément, une fois de plus ses paroles le laissaient sans voix. Même submergé par les émotions, le souvenir de son père lui confiant cet aigle taillé dans le bois de l'olivier familial, l'amour qu'il portait à cette amulette dernier cadeau de son père disparu, la reconnaissance et l'amitié d'Esca … dans ce maelström, il réalisait sa chance d'avoir un homme tel que lui de son côté, à ses côtés. Du jour de leur rencontre à son offrande aujourd'hui, Esca l'avait servi avec une bienveillance et une dévotion étonnantes, d'autant plus maintenant qu'il connaissait son histoire. Son ancien esclave particulier n'ignorait pas son passé militaire mais jamais il ne s'était laissé aveugler par la haine, peu d'hommes savaient faire preuve d'un tel discernement. C'était remarquable, lui ne pouvait se targuer des mêmes qualités. Il lui avait fallu une éternité avant de comprendre qu'Esca et lui avaient subis les mêmes outrages, qu'ils étaient égaux et que cet homme ne romprait jamais son serment quelques soient les dangers et les personnes qui se dresseraient entre eux.

Le voir à présent si inquiet de sa réaction, fragile alors qu'il le savait si fort, était une preuve de plus de son infinie miséricorde, de sa fidélité, de sa confiance sans limite mais aussi de son admiration pour lui, l'ancien centurion. Il espérait vraiment être à la hauteur.

Esca avait ce pouvoir sur lui, celui de le rendre meilleur. Meilleur homme, meilleur romain. Hominem te esse**, ces mots s'imposèrent à lui. Comme l'esclave qui murmure à l'oreille du général le jour du triomphe pour ne pas lui faire oublier sa condition terrestre, Esca lui avait ouvert les yeux.

Il y avait une vraie intimité entre eux qui faisait de lui plus qu'un ami. Un frère. Des frères d'armes.

Le celte était si proche de lui, dans un élan spontané, il saisit sa nuque pour l'attirer à lui et le serrer dans ses bras dans une étreinte virile. Inutile de parler, les mots s'étrangleraient dans sa gorge serrée par les émotions. Les actes parlent aussi bien que les mots. S'il sentit le celte un peu raide dans ses bras cela ne dura pas, celui-ci posa ses mains dans son dos et affermit leur embrassade. Marcus sut en cet instant qu'il désirait sa compagnie et nulle autre.
- Esca, même si tu t'es changé, tu sens mauvais, finit-il par dire en souriant.
La tension descendit d'un coup et le celte sourit doucement en quittant ses bras, il avait les yeux embués tout comme ceux de Marcus et ce n'était pas l'odeur âcre du feu qui était en cause.
- Tu me trouveras une lanière de cuir pour que je puisse le porter ? ajouta-t-il.

Esca hocha la tête, il se détendait, satisfait d'avoir réussi à lui offrir cet objet et à lui en expliquer la signification. Marcus allait le porter comme il avait porté l'aigle, et cela le rendait fier. Fier que le sanglier celte remplace l'aigle romain, fier que ce soit un objet qu'il ait sculpté.

Il était si nerveux pendant le repas qu'il pensait échouer. Il avait pourtant envie de prouver à Marcus combien il était honoré d'être à ses côtés. Après tout, dés le mur d'Hadrien franchi, le romain n'aurait plus besoin de lui, peut être le renverrait-il dans ses landes natales. Mais, rien ni personne ne l'attendait. Bien sûr, il pouvait se trouver une tribu d'accueil comme l'avait fait Lucius mais cette vie lui rappelait trop celle qu'on lui avait volée. Il était conscient d'avoir racheté sa dette initiale auprès de son ancien maître mais … il aimait la compagnie du romain. Jamais il ne pensait cela possible pourtant c'était vrai. Les dieux avaient décidé de lui trouver un ami dans ce peuple qu'il haïssait tant mais, si le général Nero avait été le pire exemple de romain, Marcus en était le meilleur.

- Veux-tu changer de vêtements ? Je peux t'en trouver de propres, lui proposa Esca.
- Non, répondit fermement le romain, je ne veux pas. Je veux revenir crasseux, qu'ils me voient dans cet état avant que je ne me débarrasse de lui, finit-il en désignant l'aigle emmailloté.
- Tu vas mieux n'est-ce pas ?
- Bien mieux, tu remercieras également ton médecin.
- Le druide, lui rappela Esca pesamment.
- Le druide, répéta Marcus en souriant.
Il les pensait charlatans, on l'avait mis en garde contre eux, ils étaient souvent à la source des rébellions. Pourtant, aujourd'hui il lui devait son rétablissement. Les dieux étaient décidément bien malicieux, ils n'avaient de cesse de lui enseigner de nouvelles leçons.

Comme à son habitude, une bien mauvaise habitude d'ailleurs, Esca disparut jusqu'au soir. Marcus, tout en ruminant sa solitude, décida de ne pas aller le chercher même s'il avait envie de compagnie, de ne pas lui demander ce qu'il avait fait de son temps même s'il était très curieux. Il se devait de respecter sa liberté chèrement acquise et qu'il lui avait accordée, c'était un point important, tout comme respecter ses choix.

Comme Esca lui avait promis, la soirée fut festive et étonnante à plus d'un titre. Assis près de son ami, il lui mettait en lumière la cérémonie qui se déroulait sous leurs yeux. Le chef avait pris place dans le cercle autour d'un brasier qu'ils avaient dû passer l'après-midi à préparer, probablement l'occupation du jeune celte. Tous les hommes du village s'étaient rassemblés, comme dans son peuple les femmes ne participaient pas à ce genre de cérémonies, elles apparaissaient puis disparaissaient au gré des plats qu'elles servaient. C'était un festin digne de ceux qu'il avait connus à Rome, pas les mêmes mets, pas les mêmes coutumes mais le même plaisir à festoyer tous ensemble. Il n'échappa pas à Marcus que les meilleurs morceaux étaient réservés au chef, en revanche Esca ne put lui traduite les poèmes entonnés par les musiciens à la mémoire des défunts. Il était certain qu'ils n'étaient pas tristes mais Marcus remarqua parfois la mâchoire d'Esca se contracter. Cela le mettait mal à l'aise, il était seul responsable de leurs morts. Un coup d'œil appuyé d'Esca lui fit comprendre que ses sentiments étaient clairs pour le jeune celte.
- Tiens, fit-il en lui tendant une coupe en bronze qu'il venait de remplir. Bois, lui somma-t-il avec un sourire en coin.
Marcus saisit la coupe et si la première gorgée l'étonna il y revint très vite. C'était délicieux ! Un breuvage inconnu un peu amer qu'il aima presque immédiatement.
- C'est de la bière Marcus, lui expliqua-t-il. Plus tard, tu goûteras leur hydromel, je pense qu'il est différent de tous ceux que tu as goûtés. Détends toi, ici autour de ce feu, ce soir, personne ne t'en veux. Pour commencer à vivre, il fallait expier le passé, alors vis.
Le romain se concentra sur les yeux gris de son doryphore***. Il avait cette force d'asséner ses pensées avec conviction et elles étaient toujours si justes qu'elles reflétaient une réflexion intérieure évidente, il ne pouvait en être autrement.
- Cela ne concernait que moi. La femme de Guern ne voit probablement pas les choses de la même manière, fit-il valoir.
- Je suis allé la voir cet après-midi …
- Pourquoi ne pas me l'avoir dit ! le coupa le romain vertement. J'aurais voulu voir ses fils.
- Ici c'est moi qui m'occupe de parler. Au-delà du mur d'Hadrien, ce sera ton tour. Lui aussi avait son passé à réparer.
Marcus but une gorgée de plus, Esca venait d'évoquer l'après mur d'Hadrien, il rentrait donc avec lui. Quel soulagement … quelle chance. Mais il ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi …
- Et toi Esca ? se risqua Marcus. Nous étions en train de nous battre quand le peuple des phoques nous a surpris, rappela-t-il.
- J'étais au dessus, je gagnais.
- Je suis désolé pour ton père, répondit Marcus contre toute attente.
- Tu n'y es pour rien.
- Je suis romain.
- Et alors ? Je ne comprendrai jamais cela ... Vous suivez les ordres de votre empereur que vous ne connaîtrez jamais, vous tous agissez comme un seul homme.
- Nous sommes ainsi. Pourquoi …
Marcus hésitait à poser la question qui lui brûlait les lèvres.
- Pourquoi quoi ? relança le celte.
- Pourquoi tout ! Pourquoi restes-tu avec moi ?
- Pour les même raisons que toi. J'avais moi aussi un passé à régler et c'est maintenant chose faite.
- Ton père ?
- Mon père. Être un esclave aussi. Tu as été un bon maître, ajouta Esca rapidement pour éviter tout malentendu.
- Meilleur que toi ! Je n'ai pas levé la main sur toi une seule fois.
- Je jouais un jeu.
- Ce n'est pas ce que j'ai lu dans tes yeux quand tu m'as annoncé que j'étais ton esclave.
Esca but une gorgée de bière avant de répondre.
- Je te le redis, je jouais un jeu.
- Au risque de ma vie.
- Au risque de la mienne aussi, répondit calmement le celte. Je me suis présenté sous le nom de ma tribu en sachant que j'allais les trahir. Et c'est toi-même qui l'avais dit à ton oncle, tu devais me faire confiance sinon mourir. L'aigle valait ta vie n'est-ce pas ?
- Tu as raison … reconnut le romain le regard au loin. J'avais accepté les risques. C'est le général Nero alors ?
Esca hocha la tête pour seule réponse.
- Il ne t'a pas choisi au hasard n'est-ce pas ?

Le celte ne répondit pas. Autour d'eux, les hommes buvaient, mangeaient, riaient, certains chantaient. La nuit avait étendu son manteau noir sur le camp depuis longtemps. Il n'avait pas vraiment envie d'en parler, il avait fait la paix avec le peuple romain en adoptant dans son cœur l'un d'eux. Mais … Marcus devait comprendre avec des mots ce que le cœur d'Esca lui dictait. Il était un homme d'honneur tout comme lui, il l'avait emmené dans ce voyage parce qu'il lui avait juré fidélité après l'arène. Mais Esca savait très bien que Marcus considérait aussi cela comme son devoir d'esclave. Pourtant il n'en était rien. Jamais il n'aurait servi un homme comme il l'avait fait simplement parce qu'il était son maître. Son oncle avait raison, il aurait pu le trahir très facilement dans ces landes et voler sa liberté. Mais il avait passé du temps à l'observer, à lire jour après jour la déception marquer les traits de son visage. Jamais il n'avait abandonné, son maître d'alors ne manquait ni de courage ni de détermination et il lui devait sa présence parmi les vivants.

Maintenant qu'il était libre, qu'il avait remboursé sa dette, il était légitime que Marcus cherche à comprendre ce qui le retenait.
- J'étais le fils du chef, finit par expliquer Esca. C'était pour lui une vengeance ou une perversion, je n'en sais rien. Il a cultivé ma colère de toutes les manières possible. En me faisant assister impuissant à la domination romaine sur les clans de mon pays. J'ai tellement vu de morts que je n'en dormais plus la nuit enchaîné dans le camp, je ne pouvais plus rien manger tout me dégoûtait. Il m'a fait apprendre vos méthodes de guerre mais … tout cela n'était rien face à ma propre lâcheté. Je ne t'ai pas tout dit Marcus …


* Le sanglier sauvage celte a les poils hérissés : http : / / dl . dropbox . com / u / 11085446 / sanglier-herisse-Neuvy . jpg (supprimez les espaces pour avoir l'adresse).
** Hominem te esse : toi aussi tu n'es qu'un homme.
*** Doryphore : dans la Grèce ancienne, soldat armé d'une lance, garde du corps.


Merci pour tous les messages, ils me motivent pour continuer ^^
A tous les lecteurs j'espère que cette suite ne vous déçois pas, comme toujours votre avis m'intéresse !
Un dernier merci à ma bêta qui corrige plus vite que son ombre et dont les encouragements sont précieux.