Voici ma toute première fanfiction en français ! Cette histoire me trottait dans la tête depuis un petit moment maintenant et j'espère que vous l'aimerez ^_^
J'ai hâte de lire ce que vous en pensez !
Où sont-ils, les marins sombrés dans les nuits noires ?
O flots, que vous savez de lugubres histoires !
Flots profonds redoutés des mères à genoux !
Vous vous les racontez en montant les marées,
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous !
Oceano nox – Victor Hugo
La Mer Celtique avait toujours été source de grand calme mais aussi de grand malheur. Et, lors de cette effrayante soirée dont on tait encore la date, les flots écumeux furent le terrible messager de l'horrible spectacle qui était sur le point de se répandre sur la Péninsule de Hook. Engloutir une flotte entière de navires semblait être le moyen qu'avait choisi la mer déchainée pour prévenir l'arrivée imminente du désastre. Elle préférait voir mourir les matelots en son sein glacial que de les renvoyer sur terre pour leur permettre de combattre le fléau qu'elle allait prochainement délivrer. Elle avait bien tenté d'éliminer la source de l'affliction à venir, mais ni son abîme, ni même l'aide du plus puissant des vents d'Irlande n'avait réussi à mettre à mal ce qui se préparait. Bientôt, la détresse de l'ouragan fut suivie par les pleurs des cieux alors que l'orage se mêlait à l'appel désespéré de la nature.
La mer meurtrière malmenait les infortunés pêcheurs. Le fracas des immenses vagues contre la roche dure des falaises masquait les cris des marins suppliants. Des murs d'eau se brisaient sur les navires, les fracassant avant de les tirer vers les profondeurs de l'eau. Certains matelots se jetèrent à la mer, dans l'espoir de pouvoir nager malgré le déluge mais les vagues tueuses ne leur laissèrent aucune chance. Le bruit assourdissant de l'orage précéda de violentes bourrasques. Les remous de l'eau ballottaient les navires et les faisaient chavirer. Il n'y avait là plus aucun espoir pour ces bateaux éventrés par la tempête. Toutes les embarcations coulaient les unes après les autres.
Des vagues rougies de sang éclaboussèrent les hautes falaises où les Irlandais de Fethard on Sea, malheureux spectateurs aux pieds et poings liés, attendaient. Ils priaient pour un miracle, pour un seul naufragé à sauver, pour la fin de cette folie. La mer revêche continuait de s'agiter tandis que ses flots montaient de plus en plus haut pour essayer de faire fuir ces badauds qu'elle savait déjà damnées. Le vent arrachait les quelques plantes qui avaient réussi à pousser près des escarpements. Quelques parcelles de terres autrefois fertiles étaient en train de brûler à cause de l'orage. L'eau de la mer se mêlait à la pluie torrentielle. Elle inondait tout sur son passage.
Cependant, hypnotisés par le macabre spectacle, la foule ne se souciait pas du danger qu'elle encourait et refusait de bouger. Elle laissait l'eau glacée de la tempête pénétrer jusque dans ses os. Elle regardait avec une fascination morbide les éclairs déchirer le ciel avant de s'abattre sur les barques où les plus braves habitants de la petite bourgade d'Irlande essayaient d'amener des matelots blessés sur les plages au pied des falaises, cadeaux de la mer jadis miséricordieuse. Elle n'écoutait ni le tonnerre, ni les cris déchirants des jeunes hommes qui avaient le malheur de survivre au naufrage de leur bâtiment suffisamment longtemps pour être englouti dans la profondeur sans fin de l'eau. Les yeux des villageois étaient fixés sur le terrible massacre d'une mer nourricière qui, en l'espace d'un instant, était devenue dévastatrice. Sourds aux cris silencieux des flots, ils attendaient patiemment. Chaque marin qui disparaissait sous l'onde néfaste brisait un peu plus leurs cœurs meurtris.
Lorsque plus aucune âme vivante ne flottait sur l'eau, les flots ne commencèrent à se calmer. Les nuages noirs firent retentir alors leurs derniers grondements avant de s'éloigner lentement tandis qu'une dernière larme coulait sur les joues glacées des tristes spectateurs. Un petit garçon qui tenait dans ses mains faibles un bateau de bois s'avança au bord de la falaise comme prêt à s'y jeter. Il prit une profonde inspiration tandis que ses grands yeux innocents fixaient la lune. Il lâcha brusquement dans l'onde néfaste son jouet qui s'engouffra dans les vagues sombres avant de revenir à la surface. Le morceau de bois se trouva balloté au rythme saccagé des vagues qui emportèrent cette offrande. La Mer Celtique berça le navire comme si le jouet emmenait avec lui les âmes des défunts de la tempête.
Une fillette vint près du petit garçon et posa la main sur son épaule. D'une voix tremblante, elle commença à chanter pour honorer les morts. Les yeux fermés, la petite fille refusa de laisser couler ses larmes alors que sa voix s'élevait vers le ciel nocturne. Un vieux marin qui avait survécu à bien des tempêtes se joignit à la chanson, sa voix roque contrastant avec celle de l'enfant. Et bientôt, toutes les personnes qui s'étaient réunies pour assister à ce massacre reprirent la funèbre complainte. Ils chantaient pour éloigner la peine, chantaient pour pleurer les morts, chantaient pour protéger leurs âmes. Leurs voix s'élevèrent sous une lune ronde que l'hiver avait sortie hâtivement de son sommeil. Elle semblait partager leur tristesse alors qu'ils imploraient Dieu.
Un morceau de voile déchirée par l'ouragan fut ramené par une haute vague qui éclaboussa les deux enfants. Ils ne bougèrent pas, n'eurent même pas le réflexe de se déplacer lorsqu'ils virent la vague approcher. L'impact de l'eau qui percuta leurs corps frêles les força à reculer de plusieurs pas. L'eau salée déposa l'étoffe au pied du garçon. D'une main tremblante, alors que la chanson touchait presque à sa fin, il ramassa le tissu. Il attacha le bout de voile à sa ceinture puis se tint aussi droit que possible. Il tourna son regard vers la lune tandis que ses lèvres fines bougeaient silencieusement au rythme de sa prière. La petite fille resserra sa main sur son épaule. Alors qu'elle entonnait les dernières notes de la chanson, un cri plaintif se fit entendre dans la foule. Une vieille femme tomba à terre, son corps déformé par ses sanglots.
« L'eau sali par le sang noir des morts monte et la terre va brûler du feu le plus obscur… »
La voix de l'ainée était grave et chevrotante. Ses mots s'envolaient dans l'air humide comme une ancienne prophétie oubliée.
« Le brasier du Roi Noir va consumer l'âme pure de la Petit Rose Sombre… S'Il y arrive, Ériu[1] tombera dans ses flammes ! Tá an-brón orm[2] ! Tá an-brón orm… »
Un jeune homme l'aida à se relever, ses yeux brillants de larmes avant de diriger l'aïeule vers leur village. La foule les regarda partir lentement. La prédiction de la vielle Siobhán pesait lourdement dans l'air glacial, même si personne ne la prenait vraiment au sérieux. Aucun mot ne fut échangé alors que tous quittaient l'horrible lieu du massacre maritime. Ce n'était pas la première tempête qu'ils voyaient et ce ne serait certainement pas leur dernière mais la violence dont ils avaient été témoin en cette sombre nuit avait été sans précédent.
[1] Déesse souveraine de l'Irlande dans la mythologie celtique
[2] « Je suis tellement désolée » en Irlandais
