13 Juin, 15h54, Angleterre, Londres:

« Nom de dieu, pas dans la troisième file!

-Je fais ce que je peux!

-Attention au vaaaan! »

BOUM

Si vous avez déjà eu un accident de la route, vous savez qu'on ne peut pas résumer en un boum l'étendu de la puissance sonore d'une collision pareille. Butler et Elena à l'avant, un

homme ligoté à l'arrière et une fourgonnette blindée les pourchassant, tout ce petit monde franchit la barrière de sécurité avec force hurlements et explosions diverses. Après plusieurs tonneaux, les deux voitures se stabilisèrent et un silence inquiétant s'installa dans les habitacles. Elena perça son air bag d'un coup de couteau et en fit de même pour celui de Butler. Ce dernier était inconscient et une profonde entaille était visible au niveau de son arcade sourcilière.

« Merda ! pesta-t-elle. Pourquoi est-ce-qu'il faut toujours que ça tourne mal ! »

Elle parlait à tort et à travers pour tromper la douleur, son bras gauche était coincé entre la taule de la voiture et la colonne de béton contre laquelle le véhicule avait stoppé sa course. Son coude avait prit un angle inquiétant et elle ne pouvait ni le bouger ni le sentir.

Un bruit de verre brisé et une pluie de jurons jaillirent de la seconde voiture qui avait atterri sur le toit, les quatre roues tournées vers le ciel. Sanchez se dévissa le cou pour entrevoir les deux mafieux sortir de leur véhicule en rampant comme des ivrognes. Il ne leur faudrait que quelques secondes pour reprendre leurs esprits. Dans sa position actuelle Sanchez était incapable de se défendre ni de défendre qui que ce fut.

« Butler ! aboya-t-elle. Butler réveilles toi ! »

Les deux hommes au dehors commençaient à converger vers la voiture. Sanchez tenta l'impossible et tira sur son bras comme une possédée. Elle n'allait pas mourir comme ça, pas coincée sous une voiture. Elle laissa échapper un hurlement qui lui déchira les cordes vocales quand son bras se décoinça dans un craquement sinistre. Un rapide coup d'œil vers son membre lui fit comprendre qu'elle allait avoir besoin d'un garrot si elle ne voulait pas mourir. Un flot ininterrompu de sang jaillissait de son avant bras incomplet. Elle avait définitivement perdu sa main et son poignet gauche.

Le hurlement avait réveillé Butler. Le soldat fit un rapide tour d'horizon et vit Sanchez luttant contre la douleur. Il vit le membre mutilé de la jeune femme qui résistait coûte que coûte.

Cette vision allait le poursuivre toute sa vie. Des années après il continuerait à se réveiller au beau milieu de la nuit en sueur, le cœur battant la chamade. Le sang, les cris, le son tonitruant des tirs et la douleur. Tout n'était plus que chaos et la Mort, du haut de ses limbes, dardait sur lui un œil envieux, rageant de savoir qu'elle n'emporterait pas Butler ce jour là.

Pourtant dieu sait si Domovoï aurait voulu mourir.

Il n'avait aucune idée de comment il y était parvenu mais il réussit à sortir de la carcasse du véhicule, traînant Elena dans son sillage d'une man, tirant sur ses ennemis de l'autre. L'adrénaline lui enserrait le cerveau et seules la peur et la colère faisaient encore bouger ses mains. La rage guidait ses yeux. La douleur lui donnait la force de combattre encore et encore. Même lorsque tout est perdu, quand la peine semble trop grande, quand les obstacles sont insurmontables on trouve la force.

Ce jour là Domovoï avait trouvé la force.

Il prit Elena sur son dos et courut vers le champ désaffecté qui bordait le pont sous lequel gisaient les voitures et les corps de leurs attaquants. Une fois réfugié derrière les vestiges d'un entrepôt de taules et de parpaings il déposa la blessée le plus délicatement possible sur le sol poussiéreux. Il détacha sa ceinture et fit un garrot serré autour du biceps de Sanchez qui cracha un caillot de sang. Sur la chemise blanche de l'agent Sanchez, une tâche rouge s'élargissait au niveau de la cage thoracique. Les yeux écarquillés par la terreur Butler chercha son communicateur pour appeler du secours.

« Domovoï, souffla Elena d'une voix faible, ils ne viendront pas.

-Chut, non tu dois garder ton souffle... restes avec moi... ça va aller. »

Elena sourit étrangement, elle posa une main sur le bras de Domovoï alors qu'il fouillait dans sa trousse de secours en tremblant comme une feuille. Lorsqu'il croisa son regard sa gorge se noua et une boule brûlante lui vrilla l'estomac. Elle savait.

Elle savait que la balle qui l'avait touchée avait transpercée son poumon droit et qu'elle mourrait dans quelques minutes. La paix déposa un voile d'apaisement sur son visage. Domovoï se résigna à la prendre dans ses bras, il ne pouvait plus rien faire d'autre. Elena lui prit la main et la serra contre son cœur, il put en sentir les pulsations, chaudes, lentes et douces.

« Tu a peur ? sourit-elle.

-Oui.

-Moi non (elle eut un rire étranglé mais au fond de ses toussotements on pouvait encore entendre la mélodie qui avait toujours composée ses éclats de rires vifs et clairs).

-Tu n'as jamais eu peur mon amour, jamais.

-Alors pourquoi tu as peur toi ? »

Les larmes se mirent à couler sans contrôle le long des joues noircies de Butler. Le souffle court il resserra ses bras autour du corps frêle d'Elena. Il aurait tant voulu la garder ainsi. Dans ses bras, comme avant.

« J'ai peur parce que maintenant tu ne seras plus là, parvint-il à articuler la douleur enserrant sa gorge, parce que tu as toujours éclairé le chemin, j'ai peur de voir ta lumière disparaître. »

Le sourire d'Elena s'étira d'avantage. Son pouls ralentit et sa main commença à se desserrer. Elle parvint néanmoins à lever la tête et embrassa Domovoï. Il laissa sa tête reposer contre la sienne et ne la lâcha plus du regard.

« Je ne vais pas partir Domovoï, et tu ne dois pas avoir peur car je serais toujours avec toi, toujours. »

Ses yeux se voilèrent, son regard devint vacillant, telle la flamme d'un feu arrivant à son terme. Dans un dernier soubresaut d'énergie elle resserra sa main autour de celle de Butler.

« Je t'aime. »

Un dernier souffle, un dernier regard. Le dernier.

Butler gara la voiture et tira le frein à main. À côté de lui Artémis se remettait encore du récit que lui avait fait son ami. Le garde du corps posa les mains sur le volant et esquissa un sourire peu convaincu.

« Voilà, finit-il par lâcher. Elle est morte avant que Madame Ko n'arrive et je n'ai rien pu faire. »

Artémis adressa un faible sourire à son ami, ne sachant que faire d'autre il mit sa main sur le bras massif du garde du corps.

« C'est donc elle, dit Artémis la gorge sèche, la femme sur la photo que vous portez toujours sur vous ?

-Comment savez-vous pour cette photo ? demanda Butler interloqué.

-Je sais tout vieux frère. »

Le garde du corps sourit à son jeune principal.

Elle s'appelait Elena Sanchez.