Chapitre 10

La vie au poste 12 était revenue à la normale pour notre quatuor avec le retour de Beckett à la tête des enquêtes. Le premier cas qui leur avait été assigné semblait prendre les allures de crime passionnel. Le gars avait tué sa petite amie après avoir découvert qu'elle le trompait avec sa sœur. Classique, se dit Castle. Il n'avait pas été aussi horrifié à la vue du corps de la jeune femme que lors des enquêtes précédentes. Peut-être était-ce tous les dossiers consultés aux archives, mais il trouvait ce tueur bien ennuyant. La victime n'avait pas été torturée et Castle se surprit à penser que ce tueur n'avait pas beaucoup d'imagination, aussi affreux que cela puisse paraître à dire. Il en avait d'ailleurs glissé un mot à la blague à l'équipe et il s'était vite rendu compte qu'encore aujourd'hui, il devait faire des efforts pour contrôler ce qui était acceptable qu'il dise à voix haute. Il n'avait aucune inhibition et c'était encore plus vrai quand il était nerveux. Ou bien était-ce l'écrivain en lui qui refaisait surface à des moments parfois inopportuns où il confondait la scène de crime avec l'un de ses romans. Bien qu'il avait assez d'idées pour écrire des dizaines de romans, les scénarios dans sa tête n'arrêtaient jamais.

Quant à Beckett, si elle relevait ce genre de commentaires de la part de Castle, c'était simplement pour le narguer un peu car elle le savait facile à déstabiliser. Elle appréciait particulièrement cette complicité entre eux. Montgomery avait eu raison; elle ne s'amusait pas dans son travail avant l'arrivée de Castle. Tous ces interrogatoires qu'ils menaient ensemble, ces recherches de preuves sur le terrain, leurs logorrhées verbales simultanées, en passant par les sinistres complots de Castle, lui faisait apprécier son travail et parfois oublier quelques instants qu'elle s'était lancée dans cette carrière avec la détermination d'une jeune femme qui voulait résoudre le meurtre de sa mère.

Ils étaient tous réuni près du bureau de Beckett, dans leur position habituelle : Beckett à sa chaise, Castle sur la sienne à sa gauche, Esposito debout derrière ce dernier et Ryan face au bureau de Beckett.

- On devrait avoir le mandat d'ici quelques minutes, et on va le boucler, leur dit Beckett.

Première arrestation depuis son retour. Castle tenta de cacher subtilement son bâillement du revers sa main.

- Quoi Castle? Déçu que ce ne soit pas le complot que tu anticipais?

Il se retourna vers Beckett. Il allait ouvrir la bouche quand son regard dériva derrière celle-ci. La capitaine s'approchait en souriant et Castle comprit qu'elle les observait. Beckett avait suivi son regard et elle se retrouvait maintenant nez à nez avec McFly.

- Vous avez des développements dans l'enquête, détective?

- Oui madame, j'attends justement le mandat d'arrestation.

- «Bien», dit-elle. Et en regardant en direction de Castle, elle ajouta, «vous êtes efficace».

Castle eu, à tort, l'impression durant quelques secondes qu'elle s'adressait à lui directement, mais le «merci madame» de Beckett le ramena à la réalité. Elle parlait de toute l'équipe. Castle ne put s'empêcher de tourner un regard rempli de fierté vers Kate. Avec tout ce qu'elle avait vécu ces dernières semaines, elle n'avait rien perdu de son efficience! Elle était le détective en charge de leur petite troupe, mais elle était aussi leur point de repère. Rien n'était pareil sans elle.

Le téléphone de Beckett sonna.

- Beckett. Oui…oui, ok, merci.

Elle raccrocha.

- On a le mandat. Let's go.

Elle se tourna vers Castle. Toute l'équipe était maintenant debout et prête à procéder à l'arrestation.

- Un moment.

C'était la capitaine.

- Où allez-vous?

Tous figèrent leurs pas et tournèrent la tête vers Beckett. Celle-ci était déjà face à McFly :

- Faire notre travail et arrêter ce tueur, madame.

- Je sais, je parlais de Monsieur Castle.

Castle ne sut que répondre, la question l'avait pris par surprise. Il jeta un regard de panique vers Beckett, qui répondit :

- Il vient avec nous. Come on Castle.

McFly secoua la tête.

- Non, détective, monsieur Castle est un civil, et je refuse de mettre sa vie en danger. Il ne participera plus aux arrestations.

Beckett était sans voix. Castle les suivait partout depuis trois ans et s'était retrouvé dans des situations bien plus à risque. Il était son partenaire, elle l'avait toujours protégé, parfois même au détriment de l'enquête, et elle avait maintenant du mal à ce qu'il ne soit pas présent. Alors que lui mettait sa vie en danger, il représentait pour elle la sécurité.

- Mais…

- Non! Allez-y, détective. Castle reste ici.

Beckett jeta un regard d'impuissance vers Castle, qui poussa un soupir de consentement, et elle comprit qu'il acceptait ses excuses, mais surtout, qu'il avait un plan en tête. C'était Castle. Ce n'est pas tant qu'il était déçu de manquer l'action, mais qu'il se sentait responsable de la sécurité de Beckett. Il n'avait aucune formation, mais il aurait donné sa vie afin qu'elle soit épargnée. Il était bien plus que son collègue et il ne pouvait supporter l'idée que quelque chose de grave puisse arriver à Kate sans qu'il soit présent.

Beckett quitta avec Ryan et Esposito. La capitaine se tourna vers Castle. Elle l'observait, lui qui regardait les portes de l'ascenseur se refermer.

- C'est pour votre sécurité D'Artagnan.

Il aimait bien la nouvelle capitaine. Ce n'était pas Montgomery, mais tout de même. Il savait que ce ne devait pas être facile de remplacer quelqu'un qui avait été aussi apprécié et qu'elle devait user de son autorité pour se faire respecter. Castle aurait parié qu'elle s'amusait beaucoup de sa métaphore des trois mousquetaires. Mais l'autorité de la capitaine avait ses limites et pour Castle, la limite s'appelait Beckett.

- D'accord, je comprends votre position. Je suppose que je dois également quitter les lieux puisque la détective Beckett n'y est plus?

Elle le regarda les yeux plissés, cherchant à voir s'il y avait un deuxième sens dans ce qu'il venait de dire. Pouvait-il abandonner aussi facilement, lui qui n'avait jamais hésité à avoir recours au maire quand il s'était vu imposé des limites? Castle pouvait suivre ses pensées et son regard innocent et résigné était tout à fait calculé. McFly n'y vit que du feu. Elle hocha la tête.

- Effectivement. Retournez chez vous. À demain.

Il lui tira sa plus belle référence et se dirigea le plus rapidement possible vers l'ascenseur. McFly ne se doutait pas de la suite et Castle avait ce petit sourire vainqueur quand les portes de l'ascenseur se refermèrent sur lui.

À peine venait-il de passer la porte de l'édifice qu'il avait composé son numéro.

- Beckett.

- J'arrive.

Il héla un taxi. Il avait déjà l'adresse, il ne lui restait plus qu'à se rendre pensait-il. Si Castle pensait aux conséquences, c'était seulement celles qui pouvaient arriver sur le lieu du crime qui le torturaient. Les autres ne lui avaient même pas effleurées l'esprit. Il n'était pas rationnel quand il s'agissait de Kate.

Grâce aux raccourcis qu'il avait demandé au chauffeur de prendre, et au léger supplément qu'il lui avait donné pour conduire plus rapidement, ils arrivèrent presque tous en même temps.

- Tadam, fit Castle en les apercevant.

Beckett leva les yeux au ciel, mais un sourire se dessinait sur les lèvres. Elle était heureuse de sa présence. Et connaissant Castle, il aurait surement trouvé le moyen de se mettre dix fois plus dans le pétrin en voulant les aider. Au moins là, elle pourrait avoir un œil sur lui. Cette pensée l'attendrit, mais elle devait mettre tout ça dans un coin de son cœur, et faire ce qu'elle savoir faire le mieux : arrêter les détraqués.

- Ok, allons-y.

Elle ne remarqua pas que Castle n'avait pas son gilet d'écrivain. Ils entrèrent dans l'usine et demandèrent à ce qu'on leur indique le bureau de Logan Tram. Quand Tram fut bien en vue, l'équipe était déjà en position. Esposito et Ryan couvrait la gauche, Beckett et Castle, la droite. Le poste de travail du meurtrier était en retrait et ainsi ils purent bien l'encercler sans alarmer le reste des travailleurs. Beckett fit un signe à Castle de battre en retraite.

- M. Tram. Si vous voulez bien nous suivre svp.

Logan leva la tête et son regard s'accrocha sur le gilet par balle de Beckett. Il n'avait que quelques secondes pour réagir et choisit de s'élancer vers le seul qui n'avait pas d'arme et de gilet. Il assena un coup de poing directement dans le ventre de Castle. À en juger par la force de l'impact, ça ne devait pas être la première fois qu'il se retrouvait dans ce genre de situation. Castle fut saisi et se pencha vers l'avant en amenant ses mains vers son ventre. Et de deux, il reçut un autre coup de poing, cette fois-ci, au visage. Mais quel coup de poing! Pour un meurtrier qui ne savait pas se servir de son imagination, il savait se servir de ses mains!

Il n'avait pas fallu plus longtemps à Esposito pour sauter sur Tram. En se débattant, ils bousculèrent Castle et tous les trois se retrouvèrent au sol, Castle emprisonné sous les deux autres. Beckett les souleva rapidement pour soulager Castle.

La scène s'était passée tellement vite. Ryan en était déjà à passer les menottes à Logan et Kate s'élançait vers Rick, en tentant de contenir sa frayeur du mieux qu'elle le pouvait.

- Castle! Rien de cassé?

- Ça va. Je ne deviendrai jamais boxeur, mais ça va.

Elle sourit. Même dans ces moments il savait la faire rire. Il avait l'œil gauche enflé et le nez en sang. Quoi qu'il en dise, son visage crispé trahissait sa douleur.

Ryan et Esposito se dirigeait déjà vers l'auto, laissant Castle et Beckett seuls. Elle était à genou à coté de Castle et sa main effleura affectueusement son visage. La décharge électrique les foudroya tous les deux, les laissant frissonnant. Leurs peaux s'attiraient tels des aimants. Tout contact devenait insupportable de plaisir.

Le moment devenait intense et maintenant que Beckett était rassurée, elle ne put s'empêcher de faire la leçon à Castle.

- Je t'avais dit de rester en retrait!

Que pouvait-il répondre?

- Les risques du métier? s'essaya Castle.

Elle leva simplement les yeux au ciel. Ce n'est pas tant que la situation avait été plus dangereuse que d'autres qu'ils avaient vécu ensemble, mais que cette fois-ci, elle avait pleinement conscience de ses sentiments pour lui. N'ayant pas eu à faire face à de tels sensations dans sa vie, elle avait bien de la difficulté à les gérer. Maintenant qu'elle s'ouvrait peu à peu à lui, elle ressentait sa douleur comme étant la sienne.

Elle l'aida à se relever et ils rejoignirent leurs deux autres collègues.

La scène qui suivie au retour au poste était à anticiper. Castle était revenu avec eux, sans se rappeler qu'il était supposé être retourné chez lui.

Les yeux de la capitaine devinrent noir de colère quand elle aperçue Castle. Elle convoqua illico Beckett et Castle dans son bureau, laissant le soin à Esposito de mener l'interrogation de Tram.

La porte à peine fermée, elle se tourna vers Castle.

- Vous pouvez m'expliquer ce qui s'est passé sur votre visage ?

Castle s'agita, et sans regarder Beckett il dit :

- Ce n'est rien ça, vous devriez voir mon ventre…

Beckett ferma les yeux, découragée. Il n'aidait certes pas leur cause, mais elle fut incapable de lui en vouloir. C'était typique de Castle quand il devenait nerveux.

- Votre ventre ?

- Oui, ça doit…

- Castle, coupa Beckett.

Il se tourna vers elle, conscient qu'il en avait assez dit. Son regard lui demandait de l'excuser, mais il ne trouva aucun reproche dans ses yeux. Elle le regardait toujours quand McFly poursuivie :

- Voilà pourquoi j'avais demandé à ce qu'il ne participe plus aux arrestations! Pour éviter ce genre de situation.

Beckett regarda sa supérieure. Elle n'avait pas l'habitude de se faire sermonner sans répliquer. Montgomery lui laissait une certaine liberté et elle refusait que McFly ait le dernier mot sur elle.

- Castle est un dur, madame.

Et elle donna une petite tape sur l'épaule de Castle, qui grimaça de surprise.

- Non, détective Beckett. Il est un civil et n'est pas entraîné pour ce genre de situation. Que ce serait-il passé si votre suspect avait eu une arme?

- Madame, sauf votre respect, il n'y a jamais rien eu en trois ans et…

- Jusqu'à aujourd'hui, la coupa la capitaine. Que vous faut- il pour apprendre à suivre un ordre, détective Beckett? Plus de morts?

Beckett était outrée des propos de McFly. Avait-elle vraiment osé? Plus de morts? Elle n'avait jamais considéré que Castle était immortel, mais elle n'avait jamais envisagé sa mortalité non plus. Elle était figée et ne put ouvrir la bouche.

- Castle a signé des papiers de décharge il y a 3 ans, je sais. Il est ami avec le maire, ça aussi je sais. Est-ce que ça veut dire pour autant qu'il faut être inconscient et le placer dans des situations qui mettent sa vie en péril? Je pensais que vous aviez du jugement, détective Beckett.

Kate se tourna vers Castle. Elle était prise en défaut et n'appréciait pas la manière dont McFly s'y prenait. Elle était impulsive, et ayant déjà mis sa carrière en jeu une fois aujourd'hui, elle se dit que ce n'était pas la deuxième qui empirerait les choses. Elle allait ouvrir la bouche pour répondre à sa nouvelle capitaine, quand Castle tenta le tout pour le tout.

- C'est moi qui suis allé rejoindre détective Beckett sur les lieux. Je savais où se trouvait l'usine.

Il se devait d'essayer de sauver la femme de sa vie, qui se retrouvait dans le pétrin par son inconscience.

Le capitaine ferma les yeux. Elle n'en voulait pas à Castle. Il lui semblait trop aveuglé par son amour pour Beckett pour saisir les risques du métier. Cette relation entre eux minait leur jugement quand il s'agissait de leur sécurité. Elle était consciente que Beckett devenait irrationnelle quand ça concernait Castle, mais elle avait aussi remarqué que Castle apaisait Beckett. Il fallait choisir le moindre mal et c'est en essayant de convaincre sa détective du bien-fondé de son intervention qu'elle enchaina :

- Peut-être Castle, mais c'est elle qui était en charge et elle aurait dû vous dire de retourner chez vous…

McFly plongea son regard, dans le regard digne de Beckett :

- …mais elle ne l'a pas fait. Elle a désobéit à un ordre. Je n'ai pas d'autre choix que de vous suspendre pour deux jours détective Beckett. Svp, veuillez me remettre votre badge et votre arme.

Beckett sursauta, jamais personne ne l'avait suspendue. Elle se leva, remis ses effets à McFly, et sans un regard pour elle, elle sortit du bureau. Elle était en furie. Le mot était faible. Elle ne savait pas si elle en voulait davantage à la capitaine de l'avoir piqué dans son orgueil et d'avoir remis son jugement en doute, ou à elle-même de ne pas avoir tenu Castle à l'écart. Elle décida finalement de blâmer McFly et refusa de se remettre en question en ce moment. La colère était bien trop présente pour avoir un regard sur l'ensemble de la situation et condamner la capitaine lui apparaissait être approprié. Elle pensa à Castle, contre qui elle n'arrivait pas à se fâcher.

Pendant ce temps, Castle était toujours assis dans le bureau de la capitaine, cloué sur sa chaise. Par sa faute, pensait-il, Beckett, avait été suspendue. La douleur qu'il ressentait dans son cœur était insoutenable comparée à celle que son corps ressentait. Il secoua la tête et sortit également du bureau de McFly.

Beckett était déjà devant l'ascenseur, s'apprêtant à quitter.

- Beckett ?

Elle ne répondit pas. Les portes s'ouvrirent et elle entra. Castle s'avança plus rapidement.

- Kate?

Sans un regard pour lui, elle empêcha les portes de se refermer. Il comprit qu'elle l'attendait. Aussi vite qu'il le put, il se traina jusqu'à l'ascenseur. La capitaine sortit de son bureau, juste à temps pour voir les portes se refermer sur les deux partenaires.

- Kate, je suis désolé. Je ne pensais pas que…

- Ce n'est pas de ta faute Rick.

Cette façon qu'il avait de s'excuser, comme lorsqu'ils avaient failli mourir gelés et qu'il s'était excusé d'être lui-même. S'il savait à quel point elle l'aimait parce que justement, il était lui-même!

- Elle vient d'arriver et remet en doute mon jugement! Tu peux le croire Castle? Oh, je regrette Roy!

Et elle continua de se défouler contre la capitaine. Castle l'avait rarement vu hors d'elle à ce point. Elle avait même frappé son poing contre l'un des murs de l'ascenseur, et maintenant qu'ils étaient sortis, ses bras allaient dans tous les sens.

Quoiqu'il ne pouvait pas s'empêcher de se sentir coupable, il l'écoutait et cela l'apaisait. Ils savaient tous les deux que si c'était à recommencer, ils referaient la même chose. C'était physique. Incontrôlable. Irrationnel. C'était Castle et Beckett.