Katerine Beckett était une femme d'une impulsivité paralysante. Paradoxal? Pas tant. La jeune femme de vingt ans avait dû trouver au fond d'elle-même une manière de survivre à la disparition tragique de sa mère. Si la raison ne nous permet que de faire face aux émotions que nous pouvons gérer, l'inconscient de Kate avait enfoui sa peine, sa colère et son impuissance sous une pulsion irrationnelle qui la poussait à vouloir retrouver le meurtrier de sa mère coute que coute. Elle s'était reconstruite de manière à ne pas ressentir le vide et le non-sens de son existence. Au fil des années ce mécanisme de défense était devenu une seconde nature et avait fini par lui nuire tant il avait été poussé à son extrême. C'était un cercle vicieux, un piège. Elle ne pouvait pas ressentir ses émotions, qui emprisonnées, devaient ressortir sous forme d'impulsivité. Impulsivité qu'elle savait devoir contrôler car il y avait risque de devenir irrationnelle. Auquel cas, elle était directement replongée au cœur de ses émotions. Impulsivité paralysante puisqu'elle devait la retenir, ce qui l'empêchait de vivre son existence, mais qui lui avait tout de même sauvée la vie. Elle s'était donc réfugiée dans une vie stable, qui ne risquait pas de mettre en péril son équilibre psychologique.
Était-elle heureuse? Ce n'est pas une question qu'elle se posait. Elle était satisfaite tant qu'elle ne souffrait pas. Et puis il y avait eu Castle. Castle qui avait su lire en elle l'alphabet de son âme alors qu'elle-même n'arrivait plus à la déchiffrer. L'intensité des derniers mois avait fait remonter en elle des sensations qu'elle ne s'était pas accordée le droit de ressentir. Elle était terrifiée. Terrifiée à l'idée qu'elle n'avait plus la force de retenir ses sentiments pour Castle, terrifiée à l'idée que de rouvrir la plaie de son âme l'obligerait à faire le deuil de sa mère. L'enjeu était énorme. Castle l'aimait, elle le savait, mais pourrait-il supporter sa véritable nature et ne pas la quitter? Si les collègues ne connaissaient d'elle que son coté rationnel, déterminé, confiante en elle et forte, elle savait qu'elle perdrait pied à se laisser aller. L'homme de sa vie devait être plus fort et rationnel qu'elle. Est-ce que Castle, malgré son côté enfantin, pouvait être cet homme pour elle? Après tout, il avait élevé seul sa fille et Alexis était une jeune femme sensible et raisonnable… mais si jamais… que ferait-elle si jamais!
Bien sûr, ce n'est pas ce à quoi Kate pensait en ce moment. Tout ça se passait dans un repli sombre d'elle-même. Pour l'instant, elle tournait en rond dans son appartement. Elle avait été suspendue la veille et sa colère était toujours aussi présente et intense. La capitaine avait remis en doute son jugement et elle ne l'acceptait pas. Il était plus facile pour Kate de condamner McFly que de se blâmer elle-même. Il lui importait peu pour le moment de faire la part des choses.
Elle fut tirée de ses pensées par les trois coups qui venaient de retentir sur sa porte. Elle avait fermé son cellulaire pour ne pas être joignable, mais devait-elle pousser jusqu'à ne pas répondre à la porte? Elle ouvrit.
- Papa ?
Jim entra sans même laisser le temps à sa fille de réagir. Il semblait assez nerveux.
- Je viens de croiser Castle à l'entrée du poste et il m'a annoncé que tu avais été suspendue?
Beckett sursauta quelque peu. Voilà un nom qu'elle ne s'attendait pas à ce que son père prononce.
- Tu as vu Castle ? Au poste ?
Que faisait Castle au poste, tandis qu'elle était suspendue. Elle ne put se poser la question trop longtemps, Jim revenait à la charge.
- Oui au poste. Je passais te voir! Qu'est-ce qui se passe Katie ?
Elle se devait de rassurer son père. Elle prit donc son air le plus calme et tenta sa chance.
- Rien, c'est la nouvelle capitaine qui pense…
- Katherine ?
Elle avait eu droit à son prénom complet. C'était plutôt inhabituel de la part de son père. Quand elle était plus jeune, il avait toujours laissé le soin à sa mère faire la discipline. Il était plutôt celui qui prenait toujours la part de sa petite Katie contre Johanna. Mais cette fois-ci, il devait assumer ses responsabilités de père. Quoique la femme qui se trouvait devant lui avait maintenant 33 ans, il sentait sa vulnérabilité d'enfant encore présente.
Il s'était instinctivement dirigé vers Castle quand il l'avait croisé au bas de l'édifice. Il se disait que sa fille ne devait pas être bien loin. L'écrivain était toutefois devenu nerveux en apercevant Jim. Il réussit à lui marmonner que Kate avait été suspendue pour deux jours. Castle se sentait coupable d'avoir failli à son mandat et de ne pas avoir su protéger sa fille. Pire même, c'était à cause de lui qu'elle se retrouvait dans le pétrin.
Jim ne prit ni le temps de se fâcher contre Castle ni le temps de le réconforter, il devait parler à sa fille et avait pris le premier taxi pour se rendre à son appartement. Et il la retrouvait maintenant avec l'air d'une petite fille prise en défaut par son papa. Elle ne semblait pas émerger de ses pensées, si bien qu'il dut la relancer.
- Katherine ?
Elle leva les yeux vers lui.
- À mon retour au poste, la capitaine m'a assigné aux archives quelques temps et la semaine dernière elle m'a confié une enquête. Nous avions trouvé le coupable et…
Elle s'arrêta sec. Elle allait, pour la première fois, devoir dire à voix haute qu'elle avait désobéi. Entre ses dents :
- J'ai désobéi…Elle m'a suspendue. Voilà l'histoire.
Elle ne voulait pas lui parler de Castle, mais devant le regard insistant de son père, elle n'eut d'autre choix que d'enchaîner. Elle savait qu'il découvrirait la vérité de toute façon.
- Elle…elle avait interdit Castle de nous suivre…Il est venu quand même… et je ne l'ai pas renvoyé chez lui. Ça fait trois ans qu'il est toujours là et ça s'est généralement bien passé! Mais hier, le suspect s'en est pris à lui et lui a envoyé deux coups de poing qui l'ont laissé un peu amoché. McFly a remis en doute mon jugement et m'a donné cette suspension. Tu te rends compte? Comme si je pouvais mettre la vie de Castle en danger consciemment!
Jim cacha son sourire à sa fille, mais il savait bien que dès qu'il s'agissait de Castle, elle ne réfléchissait plus. Et il savait que deux jours de suspension n'y changeraient rien. Castle était à elle ce que la pluie est à la sécheresse.
- Et Castle?
Kate souri, les yeux dans une autre réalité. Elle le revoyait dans l'ascenseur, nerveux, triste et coupable. Sa vulnérabilité passagère le rendait encore plus beau, plus humain, plus fort. Jim regarda sa tête de mule de fille qui se faisait violence pour cesser d'éprouver quoi que ce soit pour Richard Castle. Elle n'osait même plus être en colère contre lui. La haine est bien trop proche de l'amour. Il savait que Castle était fou de sa fille, et il avait compris que Kate allait bientôt elle aussi perdre le combat.
- Lance-toi Katie!
Beckett fronça les sourcils et fit mine de ne pas comprendre.
- Me lancer où ?
- Dans le vide, avec Castle. Il en vaut la peine. Il t'aime et toi aussi.
Elle éclata d'un rire qui sonnait faux aux oreilles de Jim Beckett. Un rire qui, s'il avait été vraisemblable, aurait voulu dire qu'elle ne voulait pas de Castle dans sa vie. Un rire qui avait tellement été soudain et invraisemblable qu'il voulait dire exactement l'inverse.
- Je ne peux pas.
- Ta mère n'aurait jamais voulu que tu sacrifies ta vie pour elle! Tu étais ce qu'elle avait de plus précieux. Elle aurait voulu que tu sois heureuse. Et tu le peux, ma fille. Tu le refuses, ce n'est pas la même chose.
Elle baissa les yeux. Castle lui avait dit tout ça il y avait quelques semaines. Jim remarqua le malaise de sa fille, et se pencha vers elle pour l'embrasser dans les cheveux.
- Je t'aime Katie…
- Je t'aime aussi papa.
Et jugeant qu'il l'avait assez ébranlé pour aujourd'hui :
- Je vais te laisser, tu retournes au travail après-demain?
- Oui…
- Et Castle?
Elle comprenait à quoi faisait allusion son père. Il la laissa seule avec ses pensées.
Elle se sentait étrangement joyeuse le matin de son retour au poste, mais quand même pas assez pour sourire à McFly, devant qui elle avait pris un air renfrogné.
Elle pensa à Castle. Elle l'inviterait à souper au restaurant ce soir. Son père avait beau eu lui dire de se lancer dans le vide sans protection, elle préférait quand même avoir un parachute, voilà pourquoi elle ne l'inviterait pas chez elle. Elle en était à ressasser tout ça quand son café atterrit devant elle.
- Ze-zuis dézolé-il-y-a-eu-un-zaccident-mais-j'ai-sauvé-ton-café.
C'était son genre de lui faire des blagues et elle souriait quand elle leva les yeux vers lui. Mauvaise blague cette fois ci, il avait le visage en sang, défiguré.
- Castle !
Elle se leva d'un bond, le cœur serré. Il avait tellement pensé à ne pas être en retard et à lui apporter son café qu'il n'avait pas du tout réfléchi à ce qu'il avait l'air. Un café l'avait ébouillanté, mais il avait réussi à sauver la moitié de l'autre in extremis et c'est tout ce qui comptait. Devant le regard horrifié de Kate, Castle réalisa ce qui venait de se passer et commençait à ressentir la douleur.
- Z'ai rencontré un train, tenta t'il.
Elle avait figée, ne sachant trop que faire. Son regard bleu voilé de sang trahissait la honte qu'il ressentait. Que lui cachait-il? Il savait qu'elle se doutait de quelque chose et ça le rendit encore plus nerveux. La capitaine arriva à ce moment.
- Castle ! Vous mettez du sang partout!
Trop content de la diversion, il se dirigea vers la toilette des hommes sans demander son reste. Il boitait et se tenait les côtes. Castle n'avait pas seulement trébuché, on l'avait frappé sérieusement et c'était tout un avertissement. Qui aurait-pu lui faire ça et pourquoi, s'interrogeait une Beckett toujours sous le choc.
Sa surprise se transforma soudainement en colère et elle se dirigea d'un pas décidé vers Castle. Elle poussa avec force la porte et Castle, qui se nettoyait le visage, sursauta.
- Qu'est-ce qui s'est passé Rick?
Il était paniqué. Elle l'avait appelé par son prénom et il ne pouvait plus lui cacher l'enveloppe qu'il avait reçue de Montgomery. Après une profonde inspiration, il commença :
- Après-la-fusillage-j'ai-recu-de-Montgomery-une-enveloppe-avec-les-noms-de-ceux-qui-dirigent-l'organisation-et-avec-Esposito-j'ai-mené-l'enquête-pour-pouvoir-trouver-le-coupable.
Il avait dit ça en une seule expiration, sans ponctuation. Il osa tourner sa tête vers Beckett. C'était trop, elle explosa de colère.
- Richard Castle, tu as reçu des documents de Roy et tu ne m'en as pas parlé! Comment se fait-il qu'il les ait envoyés à toi? Tu n'avais aucun droit de me le cacher, c'est ma mère et c'est moi qui mène l'enquête!
Les hurlements de Beckett étaient perceptibles sur tout l'étage, mais ils étaient tellement aigus qu'on ne pouvait pas saisir ce qu'elle criait aux oreilles de Castle. Ryan ne savait pas ce qu'avait fait Castle pour se mériter les foudres de Beckett, mais il ne voulait pas être à sa place. McFly, même, n'avait pas osé calmer Beckett. Peut-être qu'elle avait finalement compris durant sa suspension que Castle était un civil!
- Qu'est-ce que tu pensais? Parce que tu es Richard Castle, rien ne peut t'arriver. Tu savais! Tu savais que c'était dangereux! Ma mère, Roy et maintenant toi!
Beckett pointait Castle à quelques centimètres de son visage et de si près, elle avait l'air encore plus déchainée. Il lui avait caché des informations! Et maintenant il avait le visage en sang et ça la terrifiait!
- Tu ne penses jamais aux circonstances de tes actes! Il faudra bien qu'un jour tu arrêtes de te comporter en enfant!
Esposito arriva au poste sur l'entrefaite. Il reconnut la voix de Beckett et se tourna vers Ryan, qui hausse les épaules en lui répondant simplement :
- Maman chicane papa !
Il était tellement près d'elle. Elle arrêta de crier en plein milieu d'une phrase. Elle était inconfortable de leur proximité et elle ne réalisa pas que dans un murmure elle avait soufflé à Castle :
- Comment je pourrais vivre Rick si tu meurs? Comment respirer sans toi?
Hiroshima n'était rien en comparaison de l'effet que ces deux phrases eurent sur Castle. Il plongea son regard intense dans celui de la femme qu'il aimait. Celle pour qui il se trouvait dans cet état sans éprouver aucun regret. Elle ne le regardait plus. Il avança ses mains tremblantes vers son visage et la força à le regarder. Il s'approchait lentement de ses lèvres. Il ne voulait pas la faire fuir. Et à cet instant précis où il entrouvrait ses lèvres pour enfin gouter à ce moment de bonheur, la porte s'ouvrit violemment.
Beckett n'eut besoin que de quelques millisecondes pour mettre entre elle et Castle une distance convenable. Elle n'avait tout de même pas été assez rapide pour Esposito. Celui-ci allait parler quand il avait remarqué le visage brisé de Castle. McFly arriva aussi. Elle s'était demandée pourquoi les éclats de voix avaient cessés aussi brusquement. Est-ce que l'impulsivité de sa détective l'aurait poussé à commettre un meurtre sur la personne de Richard Castle? Surement pas! Elle prit en mains la situation.
- Castle, vous allez à l'hôpital immédiatement.
Castle hocha la tête et frôla la main de Beckett au passage, ce qui ne manqua pas de la faire raidir. Esposita proposa d'accompagner Castle à l'hôpital. La capitaine retourna à son bureau pour faire appeler l'entretien ménager et Beckett se dirigea à son bureau sans un regard pour quiconque. Elle ne savait plus dans quel état elle se trouvait, mais elle ressentait une grande agressivité.
Instinctivement elle mit la main sur le café que Castle lui avait apporté et en pris une gorgée. Il était abject! Il y avait des traces de sang sur le couvercle. Elle se leva et d'un pas rapide se dirigea vers la poubelle. Elle y lança le café de toutes ses forces et décida de se faire elle-même son café. Comble de malheur, tout la ramenait à Castle puisque c'est lui qui avait offert la machine à café trois ans plus tôt!
Elle se rassit à son bureau, sans café et tenta de se concentrer du mieux qu'elle le pouvait. Ce n'est seulement que quelques heures plus tard qu'Esposito revint au poste. Sans Castle.
Il passa à côté d'elle.
- 7 points de suture…
Et il se dirigea vers son bureau. Il savait que ça aurait un impact et en s'assoyant il remarqua qu'effectivement Beckett le regardait.
- Il va bien et il est entré chez lui.
Elle leva un sourcil avec l'air de la fille qui dit 'je m'en fiche royalement et je ne comprends pas pourquoi tu me dis ça'. Esposito n'ajouta rien et ils passèrent la prochaine heure à travailler. Enfin, lui à travailler, elle à se morfondre.
Ne tenant plus, elle se leva.
- Il est tard, je rentre.
Esposito avait un sourire espiègle. Il ne croyait pas qu'elle allait réellement rentrer chez elle, et sans avoir prononcé un mot, elle avait dit :
- Je sais que tu sais, mais fais comme si tu ne savais rien et ne m'en parle pas.
Elle était dans un état second. Arrivée chez elle, elle eut tôt fait le tour de son appartement. Elle était inquiète pour Castle et elle voulait savoir quelles informations il avait eu. Elle composa son numéro de téléphone et quand celui-ci répondit, elle réalisa que c'était la première fois qu'il lui répondait d'un ton sérieux.
- Castle
- On doit se parler.
Castle resta silencieux. Beckett allait lui demander s'il était toujours en ligne quand il répliqua.
- J'arrive.
