Juillet-octobre 1981
Je regardai disparaître mon misérable appartement tandis que la sensation étouffante et l'obscurité du transplanage m'envahissaient puis, quelques instants plus tard, je pus à nouveau emplir mes poumons d'un air pur et bienvenu. Il faisait beaucoup moins chaud à Godric's Hollow qu'à Londres et je pris plusieurs inspirations profondes pour me débarrasser de la chaleur étouffante qui régnait dans mon petit logement. J'avais transplané dans le fond d'une petite ruelle peu fréquentée pour ne pas me faire remarquer des quelques moldus qui habitaient le village et je me mis en marche en direction de la maison de James et Lily, un paquet sous chaque bras. Nous étions le samedi 28 juillet 1981 et Harry allait très bientôt fêter ses un an. J'apportais donc pour l'occasion mon cadeau d'anniversaire ainsi que celui que Sirius m'avait confié pour le petit, le jeune homme étant une fois de plus tellement occupé par les missions de l'Ordre qu'il n'avait pu trouver un moment pour rendre visite aux Potter.
De chaque côté de la ruelle que j'arpentais, des cottages charmants s'alignaient, entourés de jardins à la pelouse d'un vert éclatant et arborant des massifs de fleurs aux couleurs chatoyantes. De la musique et des rires fusaient des fenêtres, des enfants jouaient gaiement dans les rues, le soleil brillait sans être accablant de chaleur et le ciel était étonnamment bleu.
Cela faisait presque un an à présent que j'avais reçu la marque des ténèbres, presque un an que mon existence était devenue sombre et torturée, pourtant, dans ce petit village paisible, il me semblait retrouver une innocence que j'avais depuis longtemps perdue. Si les choses n'avaient pas été ce qu'elles étaient, peut-être me serais-je installé ici, moi aussi, j'y aurais passé de longs moments à rire et à plaisanter avec mes amis maraudeurs, j'y aurais peut-être trouvé un métier agréable et une existence paisible, me constituant de temps à autre nounou pour le petit Harry quand ses parents auraient voulu prendre un peu de bon temps.
Mais Voldemort était là, terrorisant, tuant, torturant les populations, mes meilleurs amis étaient en permanence au cœur du danger et moi… Et moi, j'étais un Mangemort, au service du Seigneur des Ténèbres, j'étais l'un de ces hommes noirs et encagoulés qui répandaient la terreur et le mal. La semaine précédente, Voldemort avait fait assassiner Marlene McKinnon, une chouette fille de l'ordre du Phénix, à peine plus âgée que moi, ainsi que toute sa famille, d'une manière particulièrement violente et horrible. J'étais au courant de ce projet, si je l'avais voulu, j'aurais pu les prévenir, empêcher ce massacre, mais j'avais trop peur d'être confondu, je me savais trop maladroit pour jouer un double jeu. Voldemort me promettait tant de sécurité et de gloire que je ne pouvais raisonnablement pas risquer de perdre tout cela pour sauver quelques vies.
Oui, je trahissais ces amis que j'aimais pourtant toujours au fond de mon cœur, je savais la haine qu'ils éprouveraient pour moi lorsqu'ils découvriraient le camp que j'avais choisi et pourtant, je n'étais guère récompensé de mes choix. Le Seigneur noir m'avait confié le but de ma mission très peu de temps après mon intégration au sein de ses Mangemorts. Il m'avait convoqué pour un entretien particulier, je pouvais presque ressentir comme si j'y étais, onze mois plus tard, la terreur que cette entrevue m'avait inspirée, bien que je connusse à peu près à l'avance l'objet de notre conversation. Il m'avait dit que mon rôle était de trouver un moyen de lui livrer Harry Potter, soit en le lui apportant moi-même, soit en parvenant à déjouer la barrière que constituait le gardien du secret. Cela faisait onze mois et je n'étais encore parvenu à aucun résultat. Si le Seigneur des Ténèbres ne s'était pas attendu à ce que la tâche me soit facile et à ce que j'obtienne un résultat immédiat, je sentais à présent sa patience s'émousser peu à peu et, loin du sentiment de sécurité qu'il m'avait promis, je sentais en moi croître une terreur qu'aucun mot ne pouvait décrire à la simple pensée que je pourrais échouer dans ma mission. J'avais proposé plusieurs fois à Lily et James de me confier Harry pour quelque temps, arguant que cela leur permettrait de souffler un peu, mais ils avaient toujours refusé, m'expliquant que Dumbledore leur avait bien recommandé que le petit ne quitte pas leur maison de Godric's Hollow. Le plus terrible était que je savais très bien que leur refus n'était pas lié le moins du monde à un manque de confiance en moi, ils n'avaient d'ailleurs pas cessé de me le répéter, mais seulement à un désir de ne pas déroger à la moindre instruction de Dumbledore. Ils m'auraient confié la vie de leur fils ou leur propre vie sans hésiter s'ils en avaient eu la moindre occasion. Ils auraient même pu, songeais-je avec une certaine ironie, me choisir sans aucune méfiance, comme gardien du secret…
Tandis que je traversais la place principale du village, je fus tiré de mes pensées par une femme âgée qui me faisait un salut amical de la main. C'était Bathilda Tourdesac, une vieille dame très sympathique et extrêmement cultivée sur l'histoire des sorciers, qui vivait depuis de longues années à Godric's Hollow. Elle s'était rapidement très bien entendue avec le jeune couple Potter et je la connaissais à présent un peu moi aussi, pour l'avoir croisée lors de mes quelques visites chez mes amis. Je rendis son salut à Bathilda en tentant d'esquisser un sourire et je terminai de traverser la place ensoleillée et accueillante, avec ses petites boutiques, sa ravissante petite église et son pub où la plupart des habitants du village se retrouvaient le soir pour échanger les nouvelles.
Je marchai encore un peu, me retrouvai de nouveau à l'ombre des cottages bordant une nouvelle rue agréable et je m'arrêtai au bout de celle-ci. A ma droite s'élevait une magnifique maison à un étage, aux murs blancs et aux volets peints en vert, le toit couvert d'ardoises. Elle était entourée d'un charmant jardin très bien entretenu, couvert d'une herbe tendre sauf pour l'allée de graviers blancs qui conduisait à la porte d'entrée et protégé par une haie d'environ un mètre de haut. Quelques arbres fournissaient une ombre bienvenue et une rangée d'hortensias aux couleurs pastel ornait le devant de la bâtisse.
J'avais à peine tourné la poignée du petit portail en fer forgé que je vis Lily, qui était assise avec son fils sous un arbre un peu plus loin, se lever d'un bond et courir vers moi pour me serrer dans ses bras, sa chevelure flamboyant sous le soleil.
« Queudver ! Je suis bien contente que tu sois arrivé ! Ca va depuis le temps ? »
Je répondis que oui sans trop de conviction, tout en l'embrassant gauchement sur les deux joues. Pendant ce temps, le petit Harry semblait enfin s'être aperçu de ma présence et il trottinait à présent vers nous en babillant joyeusement. Ses cheveux courts, que ses jeux avaient complètement ébouriffés, étaient aussi noirs que ceux de son père. Lorsqu'il fut suffisamment près de nous, il sembla enfin me reconnaître et il lança un « Piii » qui était peut-être une tentative de prononciation de mon nom avant de précipiter ses petits pas dans ma direction, ses bras minuscules largement ouverts. Attendri, je laissai tomber à terre les deux paquets que je portais et je me baissai pour soulever l'enfant ravi dans mes bras.
« Ca va champion ? lui lançai-je d'une voix que je voulais enjouée mais qui trembla légèrement malgré moi. »
Pour toute réponse, le garçonnet me décocha un sourire rayonnant. Mon regard croisa alors ses magnifiques yeux verts, pétillant de malice et d'innocence, et je sentis mes bras se mettre à trembler. Il ressemblait tellement à Lily… Il ressemblait tellement à James… Et c'était peut-être la dernière fois que je le voyais vivant… A tout moment, l'occasion pouvait m'être donnée de le livrer, et je n'hésiterais pas un seul instant, je le savais au fond de mon cœur. J'avais déjà pensé à la possibilité de faire marche arrière mais, comme s'il pouvait lire la moindre de mes pensées, le mage noir avait su si bien m'en dissuader lors de la réunion suivante de ses Mangemorts, tantôt par la menace, tantôt par la promesse d'un monde meilleur, que cette pensée avait fini par être totalement bannie de mon esprit. J'avais trop peur, trop peur de sa colère, de sa folie, de sa puissance… Je ne voulais pas mourir, je ne voulais pas souffrir… Et je savais mieux que bien que quitter ses rangs ou tenter de sauver Harry étaient l'une comme l'autre des actions qui me condamnaient aussi sûrement que d'affronter Voldemort en duel.
Mais cet enfant là, dans mes bras, me témoignant tant d'amour… Je me sentais brusquement nauséeux et j'avais l'impression que toute force m'abandonnait. Je déposai Harry à terre, effrayé à l'idée de risquer de le laisser tomber et incapable de le tenir dans mes bras plus longtemps et l'enfant courut aussitôt contre les jambes de sa mère qui lui sourit en lui ébouriffant les cheveux.
Je clignai des yeux et je passai une main sur mon visage comme pour me sortir d'un mauvais rêve et je suivis Lily qui m'invitait à entrer dans la maison. Avait-elle remarqué mon instant de trouble ? J'espérais qu'il n'en était rien, il n'était pas le moment d'attirer les soupçons sur moi, le Seigneur des ténèbres ne me le pardonnerait jamais. Mais non… Jamais Lily n'aurait le moindre soupçon sur moi, elle me faisait trop confiance pour cela… J'étais un ami trop proche, trop fidèle, et cette simple pensée de l'amitié qu'elle me portait, qu'ils me portaient tous, me déchirait le cœur en deux. Il me semblait que je n'avais plus eu de répit, de sentiment de paix intérieure, depuis que la marque s'était imprimée à jamais sur mon avant-bras gauche. Une douleur sourde, lancinante, mais qui ne m'abandonnait jamais, s'était insinuée dans mes entrailles, comme une torture lente, mais nécessaire, la douleur de la culpabilité, du remord. Oui, je savais que j'avais fait le bon choix. Si je parvenais à obtenir ce que voulait le Seigneur noir, je serais protégé à jamais, je n'aurais plus rien à craindre de personne, je serais à jamais sous la protection du sorcier le plus puissant de l'univers ! Je deviendrais reconnu, je deviendrais fort, je ne serais plus jamais rongé par la peur, l'angoisse insupportable que jadis chaque instant passé au service de l'Ordre du Phénix m'infligeait, je ne vivrais plus jamais dans l'ombre de ces amis qui n'étaient pas suffisamment capables d'assurer ma sécurité…
J'entrai dans le hall de la maison qui était frais et étrangement calme. Plusieurs portes donnaient sur cette pièce et un escalier, longé par une rampe de métal soigneusement lustrée, montait à l'étage, là où se trouvaient les chambres. Sur un petit meuble était posé un téléphone moldu, à côté d'un pot contenant une plante verte et, dans un coin, un joli landau attendait la prochaine promenade du petit Harry. A mon entrée, le chat tigré des Potter qui était étalé dans une flaque de soleil que déposait sur le sol une petite fenêtre qui éclairait le hall, vint se frotter contre mes tibias en ronronnant allègrement. Lily, son fils dans les bras, poussa la porte du salon et me fit signe d'y pénétrer.
La pièce était vaste et chaleureuse, occupée par de nombreux fauteuils confortables couverts de coussins colorés et éclairée de larges et hautes fenêtres qui donnaient une belle vue sur le jardin ensoleillé. Un grand meuble en bois sombre dont la partie supérieure était une vitrine occupait l'un des murs, laissant entrevoir de la jolie vaisselle de porcelaine ainsi qu'une grande collection de livres de tous styles. Sur le mur opposé trônait une immense cheminée sur le manteau de laquelle plusieurs photographies étaient disposées dans des cadres argentés. Sur l'une, on voyait Lily dans sa belle robe blanche de mariée au bras de James qui faisait des clins d'œil à l'objectif. Sur une autre, Harry, bébé, était allongé dans un berceau et tendait ses petites mains devant lui. Enfin, sur la dernière, et cette vision me serra le cœur, on voyait Patmol, Cornedrue, Lunard et moi-même, serrés les uns contre les autres sous un arbre du parc de Poudlard, agitant joyeusement la main, une expression hilare sur nos quatre visages adolescents. Pourquoi le temps ne s'était-il pas immobilisé à cet instant, alors que nous étions tous si joyeux et insouciants ?
Je devais être resté trop longtemps immobile à contempler les photos, surtout celle où les maraudeurs étaient tous réunis, car Lily me tapota l'épaule en me faisant sursauter.
« Eh, Peter, tu ne veux pas t'asseoir et boire quelque chose ? »
Je me retournai vers elle, l'air embarrassé, j'esquissai un pâle sourire et je m'installai dans l'un des fauteuils, devant la jolie table basse en bois sculpté.
Tandis que Lily disparaissait dans une pièce attenante, j'entendis tout à coup un bruit semblable à celui d'une tornade, faisant trembler la maison et ce ne fut que lorsque mon ami apparut à la porte que je compris qu'il s'agissait seulement de James qui avait dévalé comme un fou l'escalier pour nous rejoindre. Le jeune homme semblait fringant, vêtu d'un jean moldu et d'une chemise blanche, ses cheveux noirs ébouriffés encore trempés me laissant supposer qu'il sortait de sa douche, pourtant, quelque chose de terne dans son regard et ses traits légèrement tirés me laissèrent à penser que lui aussi avait quelque sujet de contrariété.
Néanmoins, tandis que je me levais pour le saluer, il se précipita vers moi et nous nous serrâmes dans les bras en nous tapant dans le dos comme si tout allait parfaitement bien.
« Salut Queudver ! Je ne t'attendais pas si tôt ! Ah ça fait plaisir de te voir. Maintenant que Dumbledore nous conseille de rester enfermés ici, on n'a plus beaucoup d'occasions de se retrouver. T'as vu Patmol récemment ?
-Oui, d'ailleurs, il m'a demandé de vous porter son cadeau d'anniversaire pour Harry. J'en ai profité pour vous porter le mien en même temps. Il dit qu'il est complètement désolé mais qu'il ne pourra pas venir vous voir ses prochains jours.
-Oui, je sais, il nous a envoyé un hibou ce matin. L'Ordre toujours… Dumbledore l'a envoyé à l'étranger pour une mission de longue haleine, moi-même je ne sais pas très bien de quoi il s'agit, Patmol m'a dit qu'il me raconterait en rentrant. Il va finir par se tuer à la tâche ce pauvre vieux. »
Je ris légèrement.
« Oh tu sais, il a de la ressource.
-Oui, je sais, et puis l'Ordre, c'est vraiment ce qui le fait vivre. Il a toujours aimé l'action lui aussi, il ne peut pas rester en place. »
Je vis une ombre passer dans son regard et je me risquai à demander.
« James… tout… tout va bien pour toi ? »
Le jeune homme soupira et s'assit sur l'un des fauteuils tandis que je reprenais ma place. Le petit Harry, qui avait trottiné derrière sa mère lorsqu'elle avait quitté la pièce, venait de réapparaître et il se précipita vers son père dès qu'il l'aperçut. Celui-ci, le visage soudain de nouveau éclairé et se fendant d'un sourire, prit l'enfant dans ses bras, le hissa sur ses genoux et se mit à le faire sauter de plus en plus haut, provoquant les éclats de rire du bambin. Puis, toujours jouant distraitement avec son fils, il se tourna à nouveau vers moi.
« Pour te répondre honnêtement, je commence à ne plus en pouvoir d'être enfermé ici. Je sais bien que c'est pour notre sécurité, la mienne, celle de Lily, celle de Harry, mais j'ai besoin de bouger, d'agir. Je ne peux plus rester là à tourner en rond dans l'inaction, je ne le supporte plus. Heureusement que Harry est là, sinon, je crois que je ne pourrais vraiment pas continuer.
-Mais, tu ne sortais pas régulièrement avec ta cape d'invisibilité ? »
La question sembla l'assombrir encore davantage.
« Dumbledore me l'a empruntée, il y a plus de deux semaines maintenant, je ne sais pas du tout pourquoi. Il n'a pas besoin de ça lui, pour se rendre invisible. Toujours est-il qu'il ne me l'a toujours pas rendue et que je ne sais pas quand je peux espérer la revoir. Donc, jusqu'à ce qu'elle revienne, je suis privé de sortie. »
Il fit un petit rire sans joie et je lui tapotai gauchement l'épaule. Je ne savais plus du tout que dire et je bénis Lily de revenir juste à ce moment-là, portant dans ses mains un plateau chargé de citronnade bien fraîche et de petits gâteaux. Elle déposa le plateau sur la table basse, embrassa tendrement son mari, passa sa main dans les cheveux de son fils et alla s'asseoir à son tour sur un fauteuil tandis que nous prenions tous un verre.
« Alors Queudver, qu'est-ce que tu deviens ? me lança-t-elle gaiement. »
La question me prit au dépourvu et me mit un peu mal à l'aise. Tentant de n'en rien montrer, je répondis stupidement :
« Oh, pas grand-chose, comme d'habitude.
-Au ministère, ça va toujours ton travail ? renchérit James pour m'encourager à parler.
-Oh oui, tu sais c'est un peu monotone. M'enfin, ça me permet de continuer d'espionner Rookwood, ça me fait une petite rentrée d'argent et c'est assez tranquille. »
En réalité, je savais depuis longtemps que Rookwood était un Mangemort puisque j'en étais un moi aussi, et je connaissais exactement le rôle que lui avait assigné Voldemort au sein du ministère, rôle qui consistait principalement à soumettre à l'imperium quelques sommités pour obtenir plus facilement renseignements, surveillance des portauloins et autres petits services. Depuis un an, mon travail n'était lui aussi plus totalement celui d'un secrétaire ordinaire, puisque Rookwood me déléguait quelques tâches qui concernait davantage notre rôle de serviteur du Seigneur des ténèbres que celui de membres du Ministère de la magie. Aussi, trouvant ce terrain particulièrement glissant, je préférai changer maladroitement de sujet.
« Bon, c'est pas tout ça mais j'ai apporté quelques cadeaux pour l'anniversaire de Harry ! Le mien, et celui de Patmol. »
Personne ne sembla remarquer que je changeais précipitamment de sujet et la suggestion d'ouvrir les cadeaux sembla réjouir tout le monde.
L'instant d'après, nous étions tous assis par terre autour du garçonnet et de ses deux paquets. Avec l'aide bienveillante de Lily, Harry eut tôt fait d'ouvrir ses deux cadeaux ou, plus justement, de déchirer en mille morceaux les emballages. Mon cadeau reflétait le manque d'originalité même, mais l'enfant sembla tout de même le trouver suffisamment intéressant pour ne le jeter au loin qu'au bout d'une minute. Il s'agissait d'un ours blanc en peluche qui agitait les pattes quand on lui grattait le dos. Je n'avais jamais fait preuve de beaucoup d'imagination pour trouver des cadeaux à mes amis, mais j'avais trouvé ce nounours mignon avec ses deux petits yeux noirs et sa fourrure duveteuse et il sembla convenir au petit brun. Pourtant, dès qu'il eut déballé et aperçu le cadeau de Sirius, Harry oublia tout le reste : peluche, parents, sécurité, pour ne se consacrer qu'à ce jouet. Il s'agissait d'un balai volant miniature, conçu pour ne voler qu'à 60 centimètres de hauteur, mais se comportant comme un vrai balai volant. Fasciné et un peu déconcerté, le garçon regarda son jouet s'élever dans les airs quand il l'eut posé par terre et eut levé sa main au-dessus de lui, un geste qu'il avait fait naturellement, comme s'il s'était attendu que pareille chose se produise. Babillant, gazouillant, l'enfant s'amusa longtemps à faire s'envoler le balai, puis à le laisser retomber par terre, jusqu'à ce que James, le prenant dans ses bras, le soulève et le pose à cheval sur le balai en lui expliquant, bien que je doutasse que son fils comprenne le quart de ses paroles, ce qu'était le Quidditch, qu'il avait été un grand champion de Quidditch à Poudlard, qu'il espérait bien que son fils suivrait ses traces, que son parrain avait eu une riche idée en lui offrant ce balai jouet… L'enfant n'entendit probablement pas la fin du discours car, brusquement, il avait poussé le sol du pied, probablement par hasard, et il s'était élevé à une cinquantaine de centimètres du plancher, filant en avant comme une bombe vers le mur opposé. Lily poussa un cri d'effroi et se précipita à sa suite, mais il était trop tard, le gamin venait de rentrer dans le mur. Il y eut un instant de tension où chacun crut que la suite allait être dramatique, mais Harry s'était penché de côté pour éviter la collision, ce qui eut pour effet de faire tourner le balai à droite. L'enfant se contenta de frôler le mur et repartit à toute vitesse dans le sens inverse. James, hilare, fit un bon de côté pour l'éviter tandis que le petit bolide fonçait droit vers un petit meuble chargé d'objets de décoration, posé contre le mur d'en face. Avant qu'aucun de nous ait pu faire quoi que ce soit, le bambin avait survolé le meuble, envoyant du pied valser un vase d'un rose criard à l'autre bout de la pièce, qui se fracassa sur le sol en mille morceaux.
Tandis que Lily courait en tous sens pour retirer précipitamment du trajet de son fils tous les bibelots et objets fragiles, tandis que l'hilarité me gagnait à mon tour, James plié en deux de rire et se tenant les côtes, m'expliqua qu'il s'agissait d'un cadeau de Pétunia la sœur de Lily et que Lily et lui le trouvaient tout simplement affreux.
« Il a vraiment du goût, ce petit ! s'écria-t-il joyeusement. »
Le petit en question continuait de filer à toute allure, le visage fendu d'un immense sourire, manquant à plusieurs reprises de fracasser la vitrine ou les verres de citronnade.
A ce moment-là, le chat tigré fit son entrée dans la pièce et Harry, visiblement ravi de le voir se joindre à nous, se précipita vers lui en volant. Arrivé à sa hauteur, il le heurta violemment du pied, le chat fit un vol plané, atterrit un peu plus loin et détala dans une autre pièce sans demander son reste.
Pendant que Lily récupérait enfin son petit garçon dans ses bras en lui disant gentiment que c'était assez pour aujourd'hui et qu'il pourrait reprendre plus tard, pendant que Harry, battant des mains et des pieds, braillait sa contrariété, James et moi calmâmes peu à peu notre hilarité et nous laissâmes choir dans nos fauteuils, épuisés d'avoir tant ri.
Et tandis que je sentais mes muscles se délasser sous l'effet merveilleux du rire, je fus saisi à nouveau par cette pensée effroyable : je riais de cette joie qui transpirait partout dans cette maison et cette joie, c'était moi et moi seul qui allais l'éteindre à jamais… Brusquement et sans prévenir, je sentis une larme glisser hors de mon œil sans que je ne puisse la retenir, comme si le fait d'avoir tellement ri me rendait encore plus vulnérable. Cette fois, mon trouble n'échappa pas à Lily qui reposa son fils sur le sol, prenant bien soin de ranger son balai jouet hors de sa portée et s'approcha de moi, posant une main douce sur mon épaule.
« Qu'est-ce qui t'arrive Peter ? Je vois bien depuis que tu es arrivé que tu n'as pas l'air bien. »
Je me sentais comme pris au piège. Que pouvais-je donc répondre ? Je me sens mal parce que j'aime votre bonheur et que je vais devoir le détruire ? Assurément pas… Je baissai la tête, ne sachant que faire et sentant la honte m'envahir, mais Lily, tellement prévenante, avait déjà volé à mon secours.
« Tu penses encore à ce qui est arrivé aux McKinnon n'est-ce pas ? »
J'approuvai de la tête, trop heureux qu'elle ait trouvé à ma place une justification à mon mal-être qui lui parût satisfaisante.
« Je sais, c'est horrible… J'en ai tellement pleuré… Marlene était vraiment une fille bien, je sais que tu l'aimais bien. »
Elle me sourit avec compassion et tendresse et je sentis mon malaise s'accroître. Je me recroquevillai un peu plus encore dans mon fauteuil.
« Tu sais… Je sais que rien n'est facile, mais ils avaient choisi, ils savaient où ils allaient… Comme nous tous. Et nous devons continuer, nous devons lutter pour eux, pour que leur sacrifice ne soit pas vain. Nous devons montrer à Voldemort que l'amour et la volonté sont plus forts que tout, que nous ne cèderons pas. »
Je n'écoutais plus vraiment. Ces discours ne me touchaient plus depuis longtemps et m'écoeuraient profondément. Comment pouvait-on encore croire à la force de l'amour et à toutes ces bêtises quand la seule, la véritable loi était de survivre, de s'en sortir ? Comment pouvait-on encore lutter, sacrifier sa vie, celle de ses enfants, alors que la lutte était depuis longtemps perdue d'avance ? Une terrible envie de leur dire tout cela, de leur conseiller de se joindre au Seigneur des ténèbres m'envahit et j'eus bien du mal à la réprimer. Même si je savais que c'était la seule chose sensée à faire s'ils voulaient sauver leur peau, même si leur fils, lui, était condamné de toute façon, je savais aussi qu'ils ne me pardonneraient jamais de telles paroles.
Les mois continuaient de passer, lents et désespérants. Lily s'inquiétait toujours pour moi et m'écrivait régulièrement pour prendre de mes nouvelles, sans se douter un seul instant de la raison de mon malaise. Je continuais de me rendre aux réunions de l'Ordre, en rapportant le contenu à mon maître en tentant de dissimuler certaines informations, bien que je sûs pertinemment qu'il pouvait les connaître dans mon esprit quand il le désirait. Il m'avait plusieurs fois fait la remarque que je lui cachais des choses, mais pour une raison étrange et contrairement à mes craintes, il n'en avait jamais éprouvé la moindre colère. Il m'avait même une fois, et je gardais ce souvenir, malgré la honte que cela m'inspirait, comme un talisman dans mon cœur, félicité pour ma prudence, m'expliquant que si l'Ordre du Phénix découvrait qu'il en savait trop, les soupçons finiraient tôt ou tard par peser sur moi.
Malgré cela, j'éprouvais de plus en plus de terreur à me rendre aux réunions de l'Ordre, persuadée qu'un jour où l'autre, quelqu'un s'apercevrait de ma duplicité. Chaque fois que l'œil bleu électrique de Maugrey me scrutait, chaque fois que Sirius me posait une question anodine sur mon emploi du temps, chaque fois que Remus me demandait si j'allais bien, une frayeur incontrôlable s'emparait de moi et je finis par craindre que ce soit cette peur plus que mes agissements qui finisse par me trahir.
Par ailleurs, je sentais le Seigneur des Ténèbres de plus en plus impatient. Malgré son parfait contrôle de lui-même, je le sentais, particulièrement quand il s'adressait à moi au sujet de Harry Potter, fébrile et anxieux. Je me demandais s'il ne commençait pas à regretter son choix de m'utiliser pour arriver jusqu'au petit garçon et cette idée me transperçait de terreur. S'il jugeait que je n'étais pas apte à servir ses plans, il ne me garderait pas auprès de lui, j'étais un Mangemort bien trop inutile pour cela. Il me tuerait, purement et simplement. Je ne devais pas échouer, mais après mes maigres tentatives, je ne voyais plus comment essayer à nouveau de faire sortir Harry de sa maison où de dévoiler l'emplacement du cottage à mon maître.
Plus le temps passait, plus je me sentais cerné par la mort et la peur de toute part. Je ne voyais plus d'issue à ma situation. Tout avouer à mes amis, quitter lord Voldemort ? C'était hors de question. J'avais retrouvé un semblant de sécurité auprès de lui, bien que je devais, pour être honnête avec moi-même, m'avouer que je ne me sentais guère mieux depuis que j'étais devenu Mangemort et que cela s'empirait de jour en jour, et il m'était inconcevable de tout laisser tomber pour me retrouver au cœur du danger, avec un mage noir surpuissant qui m'en voudrait personnellement. Mais je ne voyais plus aucune solution pour livrer Harry et tous les efforts que j'avais faits jusqu'à présents pour supporter ma nouvelle vie me semblaient terriblement vains.
L'envie de mettre fin à mes jours commença insidieusement à poindre, me prenant à la gorge le matin, lorsque je m'éveillais dans mon misérable taudis et que je pensais à la journée à venir, ou le soir, juste avant de m'endormir, mais je savais que je ne mettrais jamais ce projet à exécution. J'avais bien trop peur de mourir pour cela.
Le mois d'octobre était venu, apportant avec lui son humidité, son teint grisâtre et son froid parfois mordant. J'avais à peine conscience du fait que je m'emmurais peu à peu dans le mutisme. J'évitais de plus en plus souvent mes amis, je n'étais plus retourné à Godric's Hollow, cela m'était trop pénible et je n'avais plus émis le moindre éclat de rire depuis ce beau jour d'été où j'avais rendu visite aux Potter.
Ce matin-là, le 27 octobre, il me fut d'autant plus pénible d'émerger du sommeil que j'avais fait un rêve merveilleux auquel je n'osais repenser. Dans mon rêve, je venais d'apprendre le projet de Voldemort de détruire la famille McKinnon. Alors, je me précipitais chez eux et je les prévenais du danger. Mais il était déjà trop tard : alors que je parlais avec Marlene et son père, la porte volait en éclats et le mage noir entrait, sa baguette brandie. Suivant une curieuse impulsion, je m'interposais entre Marlene et le Lord et je lui lançais en le regardant dans les yeux :
« Je n'ai jamais été de votre côté, vous auriez dû le comprendre depuis le début. »
Le Seigneur des Ténèbres semblait surpris et avait un instant d'hésitation, instant suffisant pour me laisser sortir ma baguette de ma poche et lui lancer un avada kedavra qui le laissait retomber sur le sol, mort, sans même avoir eu le temps de tenter la moindre défense.
Alors, je me retournais et Marlene se précipitait dans mes bras, les larmes aux yeux, en bredouillant des remerciements chargés d'une intense émotion. Je la regardais en face, je lui souriais et, alors que je commençais à dire que c'étai tout simplement normal, elle se penchait vers moi et m'embrassait sur les lèvres…
Je me frottai les yeux et je me forçai à me redresser dans mon lit. Ce rêve était stupide et n'avait aucun sens. Marlene McKinnon était morte et je n'avais jamais voulu qu'il en soit autrement. Cela faisait partie des sacrifices nécessaires, même Lily l'avait dit. Elle était morte, mais moi j'étais en vie, j'étais sous la protection du sorcier le plus puissant du siècle et c'était tout ce qui comptait. Le courage, l'amour, la loyauté… Tout ceci ne signifiait rien sinon une mort promise. Je me levai péniblement, tentant d'ignorer toutes mes angoisses qui, comme chaque matin, affluaient peu à peu pour me laisser dans un état de torture permanente toute la journée. Je n'avais pas encore rempli ma mission… Je devais me rendre à une réunion de l'Ordre… La dernière lettre de Lily pleine de sollicitude et d'affection était posée sur ma table de nuit…
Je m'habillai prestement et je fis un brin de toilette. Je m'apprêtais à me faire un café serré pour supporter la journée quand trois coups énergiques frappés à ma porte me firent faire un bond de terreur. Je devais conserver mon sang-froid. Mes sortilèges de protection, si je les avais bien lancés, devaient faire en sorte que mon visiteur ne pouvait pas savoir si j'étais à l'intérieur ou non… A cette heure-ci, de bon matin, qui pouvait donc me rendre visite ? Sans raison particulière, une intuition me disait que cela n'annonçait rien de bon.
Trois nouveaux coups plus forts encore que les précédents furent frappés et je sursautai à nouveau. Je m'approchai de ma porte, la main tremblante, n'osant pas ouvrir. Pourquoi diable n'avais-je jamais fait installer un judas ? J'allais demander qui était là, mal assuré, quand une dizaine de coups encore plus forts ébranlèrent ma porte et une voix reconnaissable entre mille s'éleva :
« Eh oh, c'est Sirius non d'un chien, je sais que t'es la espèce de rat, tu vas ouvrir oui ou non ? »
Je sentis un léger sourire étirer mes lèvres : il n'avait vraiment pas changé.
« Pourquoi appelle-t-on Remus Lunard ? demandai-je à mi-voix à travers le panneau de bois.
-Parce que c'est un loup-garou gros malin. »
J'ouvris la porte et laissai entrer mon ami dont les cheveux noirs, qui étaient à nouveau longs semblaient particulièrement ébouriffés. Il me donna une grande tape sur l'épaule et se laissa tomber sur mon lit sans y avoir été invité.
« Je faisais du café, tu en veux ? »
Comme chaque fois que je me trouvais en présence de l'un des maraudeurs depuis quelques mois, je me sentais mal à l'aise mais je tâchai de n'en rien montrer. Sirius semblait de bonne humeur et il avait comme souvent un sourire accroché aux lèvres et, malgré moi, sa présence, même si elle m'inquiétait, me réconfortait quelque part.
« Non merci Queudver, je ne reste pas longtemps, j'ai encore une mission pour l'ordre. Mais je viens te parler de quelque chose de très important. »
Les mots m'interpellèrent et je me crispai aussitôt. Je cessai de tourner autour de la cafetière et je m'assis aux côtés de mon ami.
« Comme tu le sais, je suis le gardien du secret de James et Lily depuis plus d'un an. »
Mon cœur fit un bond effroyable dans ma poitrine. Il me parlait de ce justement qui me posait problème ? Mais où voulait-il en venir ? Pourquoi me reparler de cela maintenant ? Fallait-il que j'aie un espoir ? Je tentai de paraître totalement neutre, mais la tension était manifeste dans ma voix.
« Oui, et ?
-Eh bien j'ai beaucoup réfléchi. Les mailles du filet tendu par Voldemort autour des membres de l'Ordre se resserrent. J'ignore comment, mais Voldemort connaît de plus en plus d'informations sur nous. »
Je me recroquevillai légèrement sur moi-même.
« Il doit savoir depuis longtemps déjà que la maison de James et Lily est gardée cachée par un gardien du secret, et comme je ne suis pas sans savoir que des gens comme Rogue ont rejoint ses rangs, je ne doute pas un seul instant qu'il se doutera très vite que le gardien du secret ne peut être que le meilleur ami de James… Autrement dit, moi. »
Que voulait-il me dire ? Comptait-il léguer ce rôle à quelqu'un dont Voldemort ne se douterait jamais ? N'était-ce pas le moment pour moi de tenter ma chance ? Mais vu ma couardise légendaire, comment pourrait-il penser un instant que je puisse être sincère en désirant être gardien du secret ? Mon cœur se mit à battre la chamade tandis que je choisissais d'écouter sagement la suite.
« Tôt ou tard, il viendra me chercher, tôt ou tard, il fera tout pour me faire parler, il me torturera… Comprends-moi bien : je n'ai ni peur de souffrir, ni de mourir. J'ai juste peur qu'il connaisse des méthodes dont je ne puisse me défendre et qu'il parvienne à me faire parler malgré moi. Je crois qu'il est temps que les Potter changent de gardien du secret. Je leur en ai parlé et James m'a approuvé.
-Mais… tu as une idée de qui pourrait faire ça mieux que toi ?
-Oui, et James est tout à fait d'accord avec cette idée. J'ai pensé à toi. »
Je ne saurais décrire l'émotion qui me saisit à ce moment-là. Il y avait une sorte de jubilation que j'eus toutes les peines du monde à dissimuler, un soulagement profond, une joie indicible et j'aurais dû considérer cet instant comme le plus beau moment de mon existence. Pourtant, il n'en fut rien, car les perspectives de gloire et de respect qui me rendaient ivre d'allégresse étaient horriblement teintées d'un sentiment profond de dégoût, de désespoir. Je ne pouvais plus refuser, je ne pouvais plus reculer. J'irais immédiatement transmettre le secret à mon maître, c'était la seule solution. Pourtant, c'était comme si une partie de moi aurait préféré ne jamais pouvoir le faire. Tant que j'essayais sans y parvenir de trahir les Potter, j'avais vaguement au fond de moi la sensation que je n'avais encore rien fait de mal, que je méritais toujours leur amitié. A présent, je perdais tout, car au moment même où Voldemort assassinerait Harry, ils sauraient tous que j'étais à l'origine de la trahison.
Je devais cesser de penser à tout cela. Je faisais ce qu'il y avait de mieux, je le savais, c'était mon seul moyen de m'en sortir. Quand tout cela serait passé, Voldemort me couvrirait de gloire et me considèrerait comme un allié fidèle et valeureux. J'avais trop longtemps gardé le silence et il fallait absolument que je parle pour ne pas inquiéter Sirius, et de manière à n'attirer aucun soupçon.
« Mais… Pourquoi moi Patmol ? Tu sais je suis… Enfin tu me connais quoi.
-Ouais, tu veux dire, pas très courageux, le premier à prendre la fuite, un couard de première qui a peur de tout et fait tout pour ne pas se mettre en danger ? »
J'approuvai de la tête, ne pouvant nier l'évidence mais piquée au vif qu'il me le dise aussi abruptement.
« Justement, c'est exactement pour ça que Cornedrue et moi pensons que c'est une excellente idée. Qui ira penser qu'un type comme toi accepte de prendre une telle responsabilité ? »
Je ne répondis rien mais je sentis ce sentiment que je connaissais bien à présent de frustration refaire surface. Voilà comment j'étais considéré par mes amis, comme un couard, un incapable, un lâche… Le Seigneur des Ténèbres, lui, saurait révéler à ses fidèles ma vraie valeur.
Il me semblait judicieux d'ajouter une dernière phrase pour dissiper tout soupçon quant au fait que j'accepte trop rapidement et je repris :
« Mais, Patmol, pourquoi ne pas demander à Remus ? Remus est discret, personne ne le remarque… Il n'a pas peur ni de souffrir, ni de mourir, comme toi, et il ferait n'importe quoi, lui aussi, pour James et Lily… »
Sirius eut soudain l'air embarrassé et toute trace de sourire quitta ses lèvres. Son visage était brusquement devenu sombre et quelque chose de triste passa dans ses yeux.
« Remus je… Tu sais, il apparaît évident maintenant qu'il y a des fuites, depuis à peu près un an, de ce qu'il se dit aux réunions de l'Ordre.
-Tu ne veux pas dire que tu soupçonnes Remus d'être un traître quand même. »
J'étais complètement abasourdi. Moi qui étais convaincu que les doutes se porteraient forcément sur moi, je réalisais que j'étais en réalité mieux protégé que jamais si même Sirius pensait qu'il pouvait s'agir de quelqu'un comme Remus. Néanmoins, je ne parvenais pas à me figurer la raison pour laquelle il nourrissait de tels soupçons.
« Eh bien… »
Sirius semblait de plus en plus embarrassé, il jouait machinalement avec sa baguette magique dont quelques étincelles jaillissaient parfois, me faisant sursauter.
« Remus est un loup-garou tu sais. Il a toujours été un ami fidèle, mais nous ne pouvons pas imaginer ce que ses instincts lui guident en une pareille période. Je le trouve au fil du temps de plus en plus sombre et mystérieux, distant…
-Mais voyons Sirius, Remus nous adore ! Il ne pourrait pas… Enfin c'est évident ! »
Je ne contrôlais plus du tout ma réaction. Si j'avais un tant soit peu réfléchi, j'aurais au contraire appuyé les soupçons de Patmol sur notre ami loup-garou. Néanmoins, ma vieille amitié était trop forte et je n'arrivais pas à laisser Sirius penser une telle chose sans l'avoir poussé dans ses retranchements.
« Je sais Queudver, au début, j'ai pensé comme toi, je m'en suis voulu d'avoir eu de telles pensées. Mais au fil du temps, je dois me rendre à l'évidence. Il y a bel et bien un traître, et ça ne peut être que lui. Tu sais Peter… Voldemort s'allie aux loups-garou, ce sont des êtres humains, mais ce peut aussi être de terribles bêtes féroces, cruelles et avides de sang. »
Je le savais mieux que bien, moi qui faisais tout pour éviter les rencontres où les nouveaux alliés de mon maître devaient être présents. L'un d'eux en particulier, me répugnait au plus haut point. Il se nommait Greyback, avait une apparence repoussante et se vantait d'aimer mordre ses victimes et manger leur chair même lorsqu'il n'était pas transformé en loup.
« Pour peu que Voldemort ait su trouver les arguments, pour peu qu'il ait su d'une manière ou d'une autre éveiller les instincts de Remus, pour peu qu'il ait pu lui proposer une condition meilleure que celle qu'il a actuellement… »
Je baissai la tête en signe d'abdication.
« Oui… Oui tu as raison… Je n'avais jamais vu les choses sous cet angle… »
Je soupirai, mais cette fois, et je m'en flattai, je jouais la comédie. J'étais assez convaincu que jamais Lunard n'aurait pu trahir, malgré ma propre trahison. Lunard avait toujours eu une idée de l'amitié et de la loyauté plus haute que la mienne.
« Alors, tu acceptes ? »
Il avait l'air anxieux, presque certain que j'allais forcément refuser. Je ne devais pas paraître trop empressé, mais je savais mal maîtriser mes émotions. Je tentai tout de même :
« Tu sais, je ne sais pas si…
-Ecoute, ce sont tes amis non ? Personne ne te soupçonnera, tu peux bien faire ça pour eux ! Pense à tout ce qu'ils font pour toi ! »
Ses yeux sombres flamboyaient d'un éclat furieux et décidé, et je jugeai que le Peter qu'il imaginait avoir en face de lui aurait probablement cédé à ce moment-là pour faire plaisir à ses amis.
« Oui, oui c'est d'accord… Je n'ai jamais rien fait pour eux, je veux vous prouver que je peux être utile. »
Sirius se leva et me serra presque dans ses bras dans un mouvement d'affection. Il y avait quelque chose de profondément heureux dans son regard, comme si je venais de lui faire un magnifique cadeau.
« Je le savais Peter, je savais que tu étais mieux que ce que tu laisses souvent paraître. Tu n'es pas un Gryffondor pour rien pas vrai ? Loyal et courageux, tu l'es au fond de toi. »
Je sentis la nausée m'envahir à l'écoute de ces paroles qui reflétaient l'opposé exact de ce que j'étais réellement. Il fallait qu'il parte, qu'il parte très vite ou j'allais faire une erreur, ou quelque chose allait mal se passer.
« Ca va aller hein Queudver. Tu ne dois pas regretter ta décision, c'est la meilleure chose que tu auras probablement faite de toute ton existence. »
Il me tapa à nouveau l'épaule, et il avait à nouveau l'air joyeux et presque enfantin.
« Je te retrouve ce soir et on ira à Godric's Hollows ensemble. Il faut que ce soit James ou Lily qui te jette le sort de Fidelitas et me le retire. Passe une bonne journée, et… merci. »
Et sans attendre la moindre réponse de ma part, il franchit rapidement la porte et la referma derrière lui avec fracas. Je me levai, chancelant, et je me penchai au-dessus de mon petit évier, persuadé que j'allais vomir, mais rien ne se produisit. J'allais retrouver la charmante maison, mes deux amis, leur bambin si mignon… J'allais leur faire croire que j'étais bien plus digne de confiance qu'ils ne l'auraient pensé… Mais j'allais les voir pour la dernière fois… J'allais les trahir… Le tout petit garçon allait mourir…
Il faudrait que je supporte cette ultime épreuve, les revoir, leur sourire, mais ensuite… Ensuite, j'appuierais sur mon avant-bras, ensuite, Voldemort me retrouverait, ensuite, je procurerais une profonde joie à mon maître. Je serais probablement le Mangemort qui lui aurait apporté la plus grande satisfaction de sa vie et pour cela, il m'élèverait parmi ses serviteurs, je serais glorifié, je serais protégé et jamais plus je n'aurais rien à craindre.
