Octobre 1981

Lorsque je m'étendis sur mon lit ce soir-là, au creux de mon minuscule appartement humide et froid, il me sembla que cette journée marquait le début d'une nouvelle ère. Je me sentais, aussi étrange que cela puisse paraître, à la fois empli de jubilation, épuisé, alors que je n'avais pas fait grand-chose, et mortifié.

Remarquant pour la première fois à quel point mon corps était tendu et crispé, je fermai les yeux, tentant de me relaxer, et laissai sans m'en rendre compte les images de la journée défiler derrière mes paupières closes, savourant mon triomphe. Je me revoyais, au milieu d'une forêt déserte aux arbres ruisselant de l'eau de la dernière pluie, appuyant du bout du doigt sur la marque qui ornait mon bras gauche, le cœur battant en des palpitations excitées et désordonnées. Je revoyais mon maître, grand et noble dans sa robe noire, se matérialiser près de moi, entouré par les troncs sombres et les branches enchevêtrées, que le ciel gris et bas transformait en autant de spectres fantomatiques.

« Eh bien, Queudver, j'espère que tu as une raison suffisamment bonne de me déranger ainsi. »

Sa voix était glacée et son ton, bien que suave, empreint de malveillance et je me sentis brusquement défaillir et m'entendis bredouiller malgré la fierté et l'impatience que j'avais ressentie quelques instants auparavant.

« M … Maître… J'ai réussi… »

Je sentis son regard perçant se poser sur moi et me sonder mais, contrairement aux autres fois où ceci s'était produit, je n'en éprouvai aucune répulsion et sentis au contraire la fierté revenir à flots dans mon cœur.

« Maître, je peux vous le livrer ! Nous tenons Harry Potter ! »

Il y eut un instant de silence où, le regard fixé sur la mousse et les brindilles qui tapissaient le sol, je n'osai relever la tête, une petite voix me susurrant que quelque chose n'allait pas et inoculant à nouveau l'angoisse dans mes entrailles, comme une aiguille distillant un poison envahissant peu à peu mon organisme. Et puis, la voix de mon maître s'éleva de nouveau et cette fois, malgré son impassibilité coutumière, mon habitude de l'entendre me permit d'y détecter une vibration particulière qui fit exploser une gerbe de joie dans mon cœur.

« Tu es un fidèle serviteur Queudver. Bien entendu, ce n'est pas réellement à toi que l'on peut attribuer le mérite de ta réussite n'est-ce pas ? Il faudrait plutôt remercier la chance, ainsi que l'extraordinaire… confiance, ou inconscience, de tes amis. Néanmoins, quelle importance. J'ai le jeune Potter à ma merci, et c'est tout ce qui compte, et pour cela, tu seras remercié au-delà de tes espérances, mon cher Queudver. »

Enhardi par ses paroles, je me risquai à relever la tête et, bien que son visage soit resté d'une blancheur et d'une froideur de marbre, je remarquai avant de détourner le regard que derrière leurs deux fentes, les yeux rouges du mage noir brillaient d'une lueur dangereuse d'exultation. Désirant montrer jusqu'au bout à mon maître que je ne souhaitais lui faire perdre aucun temps et que j'avais pensé à tout, je tirai de ma poche un morceau de parchemin sur lequel j'avais inscrit l'adresse du cottage des Potter et le lui tendis.

Une longue main fine et blanche jaillit de la manche noire et saisit le papier, frôlant au passage mes doigts et provoquant une décharge électrisante dans tout mon corps.

« Merci, Queudver, fit la voix glaciale tandis qu'il examinait ce que j'avais écrit, tu as vraiment été parfait. Je tâcherai de m'en souvenir, sois-en sûr.

-Merci, m… maître, m… merci, oh merci ! »

Sans bien avoir conscience de ce que je faisais, je m'étais jeté aux genoux de mon maître dans un élan de reconnaissance pour ce que je ne doutais pas qu'il ferait pour moi, m'élever au rang de ses plus fidèles Mangemorts, m'accorder sa confiance et sa protection. Des larmes m'étaient montées aux yeux et j'aurais peut-être embrassé le bas de sa robe s'il ne m'avait ordonné de me reculer d'un geste impatient de la main. Je me relevai, un peu hagard, pas réellement conscient que mon maître prenait congé en quelques mots et me rappelait que nous avions rendez-vous dans notre quartier général le lendemain soir. Je ne revins de mon état de transe que lorsqu'un léger pop me fit réaliser que le Seigneur des Ténèbres avait disparu.

Alors seulement, je pris pleinement conscience de la joie qui m'envahissait et du soulagement que j'éprouvais soudain à avoir enfin réussi ma mission. Je poussai à pleins poumons un hurlement de jubilation, puis je me laissai tomber sur le sol humide, secoué d'un rire d'extase un peu nerveux.

Allongé sous mes couvertures, je ressentais encore, en repensant à ce moment, des élans de joie comme je n'en avais jamais ressentis de toute ma vie, même dans les meilleurs moments passés avec les autres maraudeurs. Pourtant, maintenant que cet instant de gloire était loin derrière moi, d'autres images me revenaient en mémoire, teintant d'une aura de plus en plus sombre ces souvenirs de victoire que j'avais désirés si ardemment conserver purs à jamais comme un joyau dans mon cœur.

Je ressentais l'étrange chaleur du sortilège de Fidelitas lorsqu'il avait frappé ma poitrine. Je voyais encore les grands yeux verts de Lily remplis de tendresse lorsqu'elle m'avait serrée contre elle en me remerciant d'avoir accepté d'être leur nouveau gardien du secret. J'entendais encore les conseils chargés d'inquiétude de James à mon intention. Et surtout, l'image du petit Harry, trottinant autour de nous avec ses cheveux noirs ébouriffés, son sourire lumineux, sa voix gaie et ses yeux aussi verts que ceux de sa mère revenait sans cesse me hanter. Peu à peu, la forêt sombre et humide et la maison chaleureuse des Potter, la robe noire de mon maître et les yeux verts de Harry, la voix glaciale du seigneur noir et le rire communicatif de Sirius se mirent à tournoyer, à se mélanger, à s'entremêler en une danse épouvantable qui peu à peu me fit craindre de sombrer dans la folie. Par chance, le sommeil vint plus rapidement que je ne l'avais espéré à ma rescousse et me délivra de mes pensées.

C'était le dernier jour d'octobre, le 31, un jour de plus offrant un ciel bas et gris qui semblait vous écraser. Un jour aux apparences si ternes, si ordinaires… Pourtant, le feu bien vivace qui se mit à grignoter mes entrailles à l'instant même où j'ouvris les yeux ne pouvait laisser place au doute : aujourd'hui était le jour qui allait changer ma vie. Ce soir était le soir où mon maître se débarrasserait du seul ennemi encore susceptible de l'inquiéter, aussi jeune fût-il. Cette nuit était aussi celle où je perdrais à jamais ceux qui avaient été mes meilleurs amis. Etrangement, cette idée qui ne cessait de me torturer le soir où je les avais trahis avait peu à peu trouvé une place relativement satisfaisante dans mon esprit. J'étais passé au-delà des remords, au-delà de la culpabilité et des regrets. Tandis que je me préparais un maigre petit déjeuner, l'esprit trop occupé pour songer que je serais capable d'avaler plus qu'un œuf brouillé, je réalisai que même le fait que j'étais encore en mesure de prévenir mes amis du danger et de les sauver ne touchait plus mes pensées. Si, ces derniers jours, cette éventualité m'avait plusieurs fois effleuré, provoquant en moi une sensation des plus désagréables même si je savais que pour rien au monde je ne mettrais ce projet à exécution, ce jour-là, je fus grandement soulagé de constater que je n'y songeais même plus.

La seule chose qui comptait était ce qu'allait accomplir mon maître ce soir, un geste facile pour lui, mais tellement chargé de sens pour lui et pour nous tous ses fidèles ! Mon maître pourrait enfin sans plus aucune crainte établir sa domination sur le monde sorcier, il deviendrait tout-puissant et moi, qui avais toujours vécu dans la terreur, je deviendrais grâce à ma trahison l'un de ses Mangemorts préférés et je ne craindrais plus jamais aucun mal.

J'avais tout d'abord été intrigué par le fait que le Seigneur des ténèbres ne s'était pas immédiatement précipité chez les Potter sitôt que je lui avais communiqué leur adresse. Mais je réalisais à présent avec un sentiment de fierté de lui appartenir que mon maître avait tenu à s'assurer que tout fonctionnerait comme il le souhaitait. Je songeai aussi que peut-être, le subtil mage noir avait trouvé symbolique d'assassiner le jeune Harry le soir d'Halloween. Malgré moi, mon estomac se serra à cette idée morbide et j'eus du mal à venir à bout de mon assiette.

Néanmoins, je devais me ressaisir, émerger de mes pensées et agir rapidement et avec réflexion. J'avais longuement médité, la veille au soir, sur ce qu'il convenait de faire quand mon maître irait assassiner Harry et probablement ses parents, et il m'était apparu que si je bénéficierais par la suite de la protection du seigneur noir, je n'en serais pas moins exposée à la colère de ceux qui avaient jadis été mes amis. James et Lily ne seraient très vraisemblablement plus là pour témoigner qu'ils m'avaient choisi comme nouveau gardien du secret. Remus, à cause des soupçons de Sirius, n'était pas au courant. Dumbledore lui-même ne savait rien de ce changement brusque. Il ne restait donc qu'une personne représentant potentiellement un danger, mais cette personne était probablement la plus féroce, la plus déterminée, la plus sauvage, la moins encline à pardonner de toutes. Le simple fait d'imaginer ses beaux yeux sombres se transformer en charbons ardents sous l'effet de la colère, la seule pensée de ce qu'il éprouverait en apprenant ce qui serait arrivé aux Potter et en réalisant que j'étais le seul susceptible d'être à l'origine de ce massacre me firent reculer et me recroqueviller en tremblant alors que j'étais seul dans mon appartement silencieux. Sirius comprendrait immédiatement, Sirius me pourchasserait, il y mettrait toute son énergie et toute sa vie et n'aurait plus qu'un désir brûlant, me faire mourir de sa main. Je devais donc fuir ce serait temporaire, le temps que mon maître soit certain de sa victoire, le temps qu'il puisse asseoir définitivement son pouvoir. Ensuite, je serais du bon côté, du côté des forts et Sirius ne serait plus pour mon maître qu'une poussière qu'il écraserait définitivement. Je me rendis compte que cette pensée ne m'apportait aucune satisfaction, mais je réalisai en même temps que je n'éprouverais aucun chagrin si cela se produisait. Il était trop tard désormais, j'avais choisi mon camp et ce camp-là vaincrait, quels qu'en soient les sacrifices qui pourraient faire du mal à ce qui comptait dans mon ancienne vie.

Coupant cours à mes tergiversations, je me mis à arpenter la pièce, rangeant dans deux grosses malles tout ce que je pouvais emporter d'utile dans mes affaires. Je me devais d'être rapide, précis et efficace, car plus tôt j'aurais quitté cet endroit, plus loin je pourrais me rendre avant que tout ne commence, mais quelque chose m'empêchait d'agir normalement. Il ne s'agissait pas de cette sourde angoisse qui stagnait en moi depuis mon réveil à l'idée d'être découvert dans ma trahison avant qu'il ne soit trop tard. Il ne s'agissait pas non plus des images de la famille Potter, heureuse et rayonnante, malgré leur obligation de se cacher, image qui m'avait hanté les jours précédents. Non, c'était autre chose… La peur de l'inconnu peut-être, la peur de quitter cet endroit qui finalement, avait constitué le seul réel chez moi que je possédasse depuis trois ans. Mon trou était insalubre, petit, minable, mais c'était ma maison, un endroit où étrangement, je me sentais plus en sécurité qu'ailleurs. L'idée que j'allais quitter ce petit logis misérable pour toujours me terrorisait et me faisait exécuter chacun de mes gestes avec une extrême lenteur et une incapacité évidente à réfléchir convenablement.

Ce n'est qu'en début d'après-midi, après avoir passé beaucoup plus de temps à tourner en rond dans mon petit réduit qu'à faire mes bagages, que je décidai que j'étais prêt à partir. Je n'avais pas eu de mal à entasser mes vêtements, mes quelques livres et quelques ustensiles de cuisine de première utilité dans mes deux énormes valises. La difficulté était apparue quand je m'étais trouvée face aux deux petits éventails magiques offerts par Lily à l'un de mes anniversaires. Leur vue éveilla brusquement en moi tout ce que j'étais parvenu à oublier : une vague de chaleur, de réconfort brusquement disloquée par une douleur cuisante, persistante dans ma poitrine. Les éventails n'étaient qu'un début : avaient suivi quelques lettres de mes anciens amis, d'autres cadeaux d'anniversaire ou offerts à Noël, plusieurs photos… Je n'oserais affirmer combien de temps je passai, hébété, les bras ballants, comme si ces objets avaient produit en moi une décharge électrique. Je n'oserais affirmer combien de fois, ensuite, je fourrai ces objets qui m'attachaient à mon passé dans mes malles avant de les en ressortir.

Mais peu à peu, tandis que je faisais les cent pas, la décision s'était prise comme d'elle-même en moi : je laisserais tous ces souvenirs des temps soi-disant heureux ici, derrière moi. Inutile de me faire douter et souffrir pour rien. Je n'avais d'autre choix que de trahir jusqu'au bout, je tournais le dos à mon passé pour un plus bel avenir. Oui, je n'avais pas le choix. Lutter contre la volonté du mage noir était trop périlleux, inconcevable. En un claquement de doit, il pouvait me réduire à un tas de cendre, ou, pire encore, à un corps pétri de souffrance ! Non, bien évidemment que je n'avais pas le choix, que je faisais le bon choix, le seul possible.

Néanmoins, une fois dans la rue, les doutes m'assaillirent à nouveau, tandis que, sous un ciel toujours aussi sombre, je traînais difficilement mes deux énormes malles derrière moi, l'utilisation de la magie étant exclue dans mon quartier moldu. Où aller ? Où me cacher où l'on ne risquerait pas de me retrouver ? J'avais un instant songé au quartier général de mon maître, mais cette idée m'était vite apparue comme ridicule et absurde. Ce n'était pas l'Ordre du Phénix, pétri de générosité et de bonnes intentions, cette maison délabrée où Remus avait élu domicile ainsi que quelques autres. Notre quartier général était un vieux manoir appartenant à l'un des plus riches partisans du Seigneur des ténèbres et il était évident qu'il ne tolèrerait pas qu'un déchet comme moi y trouve refuge. Quand le Seigneur des ténèbres m'aurait hissé au sommet de ma gloire, je pourrais aller partout comme un hôte de marque, je serais enfin reconnu. Mais il me fallait encore un peu de patience.

Marchant au hasard des rues, repoussant toute pensée ayant trait de près ou de loin à mon logis que j'abandonnais pour toujours, à mes anciens amis et à tous nos souvenirs, au petit garçon qui me tendait les bras chaque fois qu'il m'apercevait, je parvins finalement devant une bouche de métro et je m'y engouffrai, ignorant jusqu'au nom de la station. J'achetai un billet et montai dans la première rame qui s'offrait à moi. J'ignorais où aller, je me sentais comme un orphelin, mais mon instinct de survie m'intimait de me fondre dans la foule des moldus.

Je me laissai lourdement tomber sur un siège dans mon wagon de métro, ne prenant conscience que j'avais posé l'une de mes valises sur le pied d'une jeune femme que lorsqu'elle me donna un grand coup de coute dans les côtes. Je levai les yeux et tentai d'ébaucher une excuse maladroite, mais à la simple vue de mon visage, l'inconnue avait délibérément détourné la tête, ses cheveux soulevant une douce fragrance de jasmin. Etais-je donc si horrible à regarder ?

J'inspectai mon reflet dans la vitre du wagon et je tressaillis. Je n'avais jamais eu une très haute opinion de mon image, néanmoins le petit homme aux yeux humides soulignés de profondes cernes, au visage couvert de sueur et à l'air terrorisé qui m'observait n'avait vraiment rien d'engageant. Je soupirai, jetai un dernier regard empli d'un désespoir que je ne compris pas à mon reflet et me plongeai dans la contemplation de mes chaussures.

Une demi-heure plus tard, le métro arriva à son terminus et je fus contraint de descendre.

Lorsque j'émergeai de sous la terre, épuisé par le poids de mes bagages, je constatai que je me trouvais dans une banlieue calme et verdoyante de Londres, un coin plutôt chic où je me sentais particulièrement mal à l'aise. Mille questions trottaient dans ma tête, la première d'entre elles étant : « Que faisais-je ici ? »

Néanmoins, il était évident que personne n'irait me chercher ici et j'avais l'avantage de me trouver tout proche d'une grande ville d'où je pourrais apprendre discrètement les nouvelles, si tant était que notre maître ne nous les communique pas avant. Mes pensées étaient tournées vers lui à présent, tandis que j'arpentais de charmantes petites rues bordées de jardinets remplis d'hortensias. J'imaginais sa jubilation et sa gloire, une fois le petit Harry assassiné. Il allait probablement nous réunir, nous tous ses fidèles, et il n'y aurait ni réprimandes, ni punitions ce soir. Nous partagerions sa joie avec lui, et peut-être même me mettrait-il en valeur en présence de tous les autres, rappelant que tout cela était grâce à moi. Mes anciens amis avaient-ils seulement une fois prononcé cette phrase à mon intention, c'est grâce à toi ?

Mes pas m'avaient mené sur une petite place qui en quelque façon me rappelait un peu celle de Godric's Hollow. Etait-ce la petite église, le pub déjà ouvert et bruyant bien qu'il ne fût que quatre heures de l'après-midi ? Mes yeux se portèrent instinctivement sur la devanture de l'un des plus hauts bâtiments qui encadraient la place, où une enseigne clinquante indiquait : Hôtel Victoria. L'établissement avait l'air propre et net, sans être luxueux, c'était précisément ce qui conviendrait à mes maigres économies pour quelques nuits.

Je m'engageai dans le hall, traînant derrière moi mes deux énormes valises et je réservai une chambre où je montai immédiatement m'installer. L'endroit était sobre mais agréable et, délaissant mes bagages dans un coin, je me laissai tomber de tout mon poids sur le lit moelleux. Il me semblait avoir parcouru des centaines de kilomètres à pied avec mes deux malles et je réalisai que cela était dû bien plus à la peur qu'à la fatigue. Durant tout le trajet, la crainte stupide que quelqu'un m'ait suivi, que mon départ ait attiré des soupçons ne m'avait pas lâchée et le fait de réaliser que je n'avais jamais autant été en sécurité me provoquait un tel soulagement que cette angoisse passée retombait sur moi sous forme d'épuisement. Je restai allongé en travers du lit un long moment, sans ne plus penser à rien d'autre qu'à cette douce certitude : je n'avais plus à avoir peur. Mon avenir était dans les mains de mon maître et mon maître était le plus intelligent, le plus puissant, le plus ingénieux des sorciers de tous les temps.

Je n'émergeai complètement de ma somnolence que lorsque je découvris qu'au dehors, la nuit était tombée. Il devait être dans les alentours de six heures et je sentis mon cœur se mettre à battre un peu plus vite. Notre maître nous avait informés qu'il frapperait dans la soirée du 31 octobre, mais il n'avait précisé aucune heure et je voulais me tenir prêt à le féliciter, à jouir d'une parcelle de sa victoire une fois qu'Harry serait mort. Ignorant la drôle de sensation dans mon estomac lorsque j'avais pensé au prénom de Harry, je me levai, enfilai un manteau, glissai ma baguette dans ma poche et je sortis discrètement de l'hôtel.

Le temps semblait défiler au ralenti depuis que j'avais pris place au chaudron baveur. Pas à la vue de tous bien entendu, mais dissimulé dans un petit coin sombre sous la forme d'un rat. De là où je m'étais posté, je pouvais voir et entendre à peu près tout ce qui se passait et se disait sans être vu et ma position me paraissait idéale. Recroquevillé dans l'ombre, j'attendais… Pourquoi les minutes se transformaient-elles ainsi en heures ? Blotti dans l'ombre, je finis par m'endormir d'un sommeil perturbé. Puis, je m'éveillai en sursaut, tendis l'oreille, mais rien de spécial ne se racontait dans le bar miteux et l'ambiance ne semblait pas des plus heureuse. Il fallait dire qu'en ces temps troublés, le patron ne devait pas battre des records avec son chiffre d'affaire. Je sentais la fébrilité me gagner à nouveau et mes pattes frémissaient d'impatience. Finalement, je me levai et, profitant de ma petite taille, je me glissai sous une table dans l'espoir d'apercevoir rien qu'un instant la montre de l'un des hommes en train de boire. N'y parvenant pas et ignorant la peur qui me torturait que l'on me voie et que l'on tente de me tuer, je sautai d'un bond léger sur le genou de l'homme, tout près de sa main, et j'aperçus le cadran de sa montre : il était déjà vingt heures. Avant même que le buveur ne se mette à hurler, j'avais déjà déguerpi dans mon coin.

« Aaaah ! Un rat ! Tom ! Il y a un rat dans votre bistrot ! Moi je me tire d'ici ! »

L'homme se leva en renversant sa chaise et plusieurs autres poussèrent quelques cris affolés avant que le patron ne fasse une rapide inspection des lieux et rassure ses clients. Néanmoins, deux ou trois avaient déjà quitté le bar.

Le temps passait toujours, lent et insupportable. Ma technique pour regarder l'heure m'avait paru bien trop périlleuse et s'était beaucoup trop faite remarquer, je décidai donc de prendre mon mal en patience et de ne plus bouger. Pourtant, rien ne se produisait. Aucune douleur cuisante dans ma patte avant gauche m'indiquant que le maître nous appelait. Aucune voix horrifiée racontant la tragédie de Godric's Hollow, pourtant, les nouvelles chez les sorciers se propageaient encore bien plus vite que chez les moldus, même depuis qu'ils avaient inventé la télévision. Mon excitation et mon impatience se muèrent peu à peu en angoisse. Il ne pouvait pas être arrivé un problème au Seigneur des Ténèbres, c'était impossible… Non, bien sûr que non. Il avait tout simplement retardé son projet à cause d'un imprévu. Lily et James étaient sortis de chez eux… Pourtant, cela ne tenait pas la route…

Une femme, à l'autre bout du pub, annonça qu'il était 23 heures et qu'elle allait rentrer… Ce n'était pas possible. Je sentis brusquement la terreur envahir mon ventre, ma poitrine, ma gorge, comme un flot brûlant. Pourquoi mon maître n'avait-il pas agi ? Pourquoi ne nous faisait-il pas signe ? Pourquoi les gens réunis parlaient-ils de tout sauf de Harry Potter ? Sans même m'en rendre compte, je m'étais mis à faire les cent pas dans mon coin, petit rat minuscule et rongé d'inquiétude. J'ignore combien de temps je marchai, sur mon petit carré de vingt centimètres de large, avant que quelque chose ne se passe. Enfin, longtemps, très longtemps plus tard, un changement se produisit enfin dans l'atmosphère des lieux. Les gens parlaient plus bas, des raclements de chaises sur le sol m'apprirent que des gens se levaient massivement.

Les voix étaient empressées, excitées, incrédules. Je cessai de tourner en rond et j'avançai de quelques pas pour mieux voir. Il devait être très tard à en juger par le peu de monde présent dans le pub. Ils s'étaient tous rassemblés autour d'une petite table ronde et semblaient captivés par les paroles d'un individu que je n'avais pas remarqué plus tôt et qui avait dû entrer pendant que je ne faisais pas attention. Grand, musclé, un anneau d'or pendu à son oreille contrastant avec sa peau sombre, il était impossible de ne pas reconnaître Kingsley Shacklebolt. Un élan de je ne sais trop quoi dans mon cœur me donna soudain envie de reprendre forme humaine et de me précipiter vers lui. C'était pourtant la dernière chose à faire. Au lieu de cela, longeant les murs pour ne pas être remarqué, je m'approchai pour parvenir à entendre ce que sa voix de basse racontait.

« … pas encore certain. Apparemment, les Mangemorts sont morts d'inquiétude au sujet de leur maître.

-Vous dites que cela s'est produit où ? interrogea un vieil homme au visage rougi par les quelques verres bus dans la soirée.

-Chez les… les Potter. Deux… deux jeunes sorciers à peine âgés de plus de vingt ans. »

Sa voix s'était brisée et il se détourna des autres sorciers un instant, me permettant de le regarder en face. Ses yeux sombres étaient brillants de larme et la vue d'un tel chagrin chez un homme aussi fort et solide me transperça comme un coup de poignard. Quelque chose venait d'éclater en mille morceaux en moi et, je le savais, ne serait plus jamais entier. Ils étaient donc morts… Ils n'avaient pas survécu. C'en était fini. J'avais permis d'assassiner mes meilleurs amis. Pourtant, il y avait quelque chose d'autre dans le beau visage de Kingsley que je ne parvenais pas à identifier. De l'espoir ? Cela se pouvait-il ? Mais pourquoi ? Et pourquoi mon maître ne donnait-il aucune nouvelle ? Pourquoi les Mangemorts étaient-ils si inquiets ?

Kingsley passa une main sur ses yeux et se retourna vers ses compagnons.

« Je vais demander plus de renseignements, dit-il de sa voix profonde. »

Il leva sa baguette et un magnifique lynx argenté en jaillit avant de disparaître à travers la porte du bar. Mon cœur battait de plus en plus vite, j'étais déchirée par la crainte, moi qui étais si sûr d'avoir agi pour ne plus jamais la ressentir. Quelque chose n'allait pas. Pourquoi Kingsley, ce membre actif de l'Ordre, traînait-il dans ce bar miteux ? Pourquoi envoyait-il un message à l'Ordre avec son Patronus devant les yeux de tous ? Et puis un autre détail, plus terrifiant celui-ci, me revint en mémoire : l'Auror avait parlé de deux jeunes sorciers… A aucun moment, il n'avait mentionné l'enfant. L'enfant… Se pouvait-il que l'enfant ne soit pas mort ? Mais si l'enfant n'était pas mort, cela ne pouvait signifier qu'une chose : Mon maître avait été arrêté dans son action. Se pouvait-il que James ou Lily… Se pouvait-il que l'un d'eux ait réussi à neutraliser le Seigneur des ténèbres avant de mourir ? Avait-il été arrêté ? Etait-il… Mort ?

Le bruit de la porte que l'on ouvrait avec fracas coupa court à mes sombres pensées. Un petit homme se précipita à l'intérieur, son chapeau haut-de-forme violet à moitié renversé sur sa tête, son visage exprimant tous les signes de la plus intense émotion. Sans pouvoir me l'expliquer, l'apparition de Diggle, encore un membre de l'Ordre, dans un tel état, m'apparut comme un horrible présage et mon estomac se contracta sous l'effet de l'angoisse. Tous les regards s'étaient reportés sur le petit homme dont le chapeau venait de tomber à terre et qui ne semblait même pas s'en être aperçu. Aussi étrange que cela pût paraître en un tel instant, je me demandai quelle heure il pouvait bien être, sans trouver de réponse.

« Il… Il est… F… fini… Disparu ! »

Je crus que Dedalus Diggle allait défaillir, et je crus que j'allais le suivre. Car si les mots fini et disparu avaient concerné le petit Harry, pourquoi aurait-il eu l'air si heureux ? La vérité, horrible, invraisemblable, celle que je n'avais fait jusqu'alors que pressentir, s'insinuait lentement en moi et mes petites pattes se mirent à trembler si fort que je me laissai tomber sur le ventre, incapable de soutenir mon propre poids. La seule, l'unique personne en qui reposaient tous mes espoirs n'était plus. Mes rêves de gloire, de protection, de sécurité, tout s'était envolé avec les quelques mots décousus de cet idiot au chapeau violet. C'était fini… J'avais perdu la partie… Je sentis des larmes de désespoir mouiller mes petits yeux de rat tandis que ma tête tombait contre mes pattes. Malgré moi, les voix, de plus en plus fortes, de plus en plus heureuses, de plus en plus excitées des sorciers présents me parvenaient toujours et, trop écrasé par les nouvelles pour faire le moindre mouvement ou prendre la moindre décision, je me résignai à écouter ce qui se disait.

« Vous-savez-qui s'est rendu à la maison des Potter ce soir, visiblement dans l'intention de les supprimer tous, expliquait Diggle après que Kingsley ait réussi en quelques mots de sa voix chaude à calmer sa surexcitation et à lui poser les bonnes questions, mais quelque chose ne s'est pas passé comme il s'y attendait. Il a eu les deux parents, mais le petit… Harry Potter… Harry Potter a vaincu Vous-savez-qui ! Il l'a attaqué mais… Comme si son sortilège s'était retourné contre lui. Vous-savez-qui est fini ! Nous sommes libres ! »

Il y eut une explosion de joie, les hommes s'étreignaient, riaient pleuraient à moitié. Seul Kingsley était resté un peu en retrait, et même s'il avait l'air heureux, il n'était visiblement pas encore prêt à partager la liesse générale.

« Je vais retourner chez moi dans le Kent, reprit Diggle, il faut que je fête ça dignement avec ma famille ! »

Kingsley, qui connaissait visiblement le sorcier et la capacité de ses extravagances irréfléchies, tenta de lui dire quelques mots mais, le chapeau à nouveau droit sur sa tête, Diggle trottinait déjà vers la sortie en chantant à tue-tête.

Ce chant fut la décharge électrique qui me remit enfin debout. C'était trop, trop injuste, trop horrible… Ne supportant plus cette joie, je me levai d'un bond et je détalai à l'extérieur avec toute la force de mes petites pattes. Je courus, sans savoir où j'allais, jusqu'à ce que la douleur et l'épuisement m'obligent à m'arrêter. Au bout d'un long moment, enfin, fourbu, je m'affalai dans un trou du trottoir et, tandis que le froid glaçait ma sueur sur mon pelage et me faisait greloter, tandis que les battements de mon petit cœur ralentissaient peu à peu, les yeux perdus dans le ciel nocturne qui sous la lumière des réverbères avait pris une teinte d'un violet profond, je me mis à analyser ma situation. A l'heure qu'il était, Sirius avait déjà probablement deviné depuis longtemps ma trahison. Une petite visite dans mon ancien logement lui suffirait d'ailleurs pour s'en assurer. Je devais me cacher, le fuir, ne plus jamais recroiser sa route car je ne doutais pas que sa colère à mon égard jamais ne retomberait et que le feu de la vengeance le consumerait jusqu'à la fin de son existence. Je connaissais trop mon ancien ami pour douter un seul instant qu'il puisse en être autrement. Pourtant, tandis que je prenais peu à peu conscience de l'horreur de ce que j'étais devenu, le corps parcouru d'effroyables tremblements, je réalisai que peu à peu, une nouvelle terreur, bien plus grande encore que celle d'être chassé par Sirius, s'insinuait en moi. C'était plus que de la terreur, c'était une véritable panique, une panique telle que si je ne m'étais senti à la limite de mes forces, je me serais relevé pour partir en courant. J'étais menacé par un danger, un danger à côté duquel tomber entre les mains de Sirius serait une bénédiction. Aux yeux des autres fidèles du Lord, qui avait poussé leur maître à se rendre chez les Potter ? Qui lui avait permis d'accéder à Harry ? Et par conséquent, qui était responsable de sa chute ? C'était moi, et moi seul… Aux yeux des autres Mangemorts, j'étais l'unique coupable de ce qui venait d'arriver. Je me sentis soudain pris d'un vertige épouvantable et un instant, je n'eus plus conscience des bruits de la rue, des lumières de la ville, de la pluie qui commençait à tomber, seulement saisi par cette terrifiante vérité : alors que je croyais être libéré à jamais de la peur, vivre protégé par l'ombre la plus imposante de tous les temps, je me retrouvais seul, avec à mes trousses une bande de serviteurs assoiffés de vengeance et un ancien ami non moins dangereux.

La journée du premier novembre était passée, lente, glaciale, humide et épouvantable. Dissimulé sous ma forme de rongeur, j'avais arpenté les ruelles, la peur au ventre, ne sachant que faire. Les Mangemorts ne connaissaient pas mon statut d'animagus, je n'avais donc rien à craindre d'eux. Quant à Sirius, chercher un rat particulier dans Londres était encore plus ardu que de chercher une aiguille dans une botte de foin. Pourtant, j'étais sûr qu'il était déjà à ma recherche et je ne supportais plus cette épée de Damoclès au-dessus de ma tête. La crainte m'avait déjà fait perdre du poids et des poils, je me sentais horriblement faible et je savais que je ne pourrais pas supporter cette situation bien longtemps.

Ce n'est que le matin suivant, un matin où le soleil avait enfin percé la couche nuageuse comme un signe que les choses allaient changer, que me vint l'illumination. C'était complètement fou, risqué, dangereux, mais c'était la seule et unique solution. Je réalisai que jamais, dans ma courte existence, je n'avais encore entrepris de réaliser seul un projet aussi téméraire. Les seules actions un peu aventureuses que j'avais entreprises dans ma vie étaient des bêtises de collégiens, mais à l'époque, j'étais en compagnie des autres maraudeurs, c'était d'eux que venait l'initiative, ils me protégeaient et j'y risquais tout au plus un mois de retenue. Aujourd'hui était différent : aujourd'hui, aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'était la peur qui allait me fournir le courage nécessaire. Malgré tout, la seule pensée de ce que je m'apprêtais à accomplir me tétanisait de terreur. Blotti dans un caniveau putride, je me mis une dernière fois à réfléchir à cette idée aberrante que le soleil m'avait suggérée.

Sirius me cherchait ? C'était moi qui allais venir à lui. J'allais l'accuser de traître, j'allais jeter sur ses épaules le crime que j'avais commis. Dumbledore et Remus restaient persuadés que Sirius étaient le gardien du secret des Potter, peut-être même l'avaient-ils déjà accusé d'avoir trahi et il était évident qu'aucun sorcier sain d'esprit ne remettrait en doute la parole du directeur de Poudlard. Sirius savait bien la réalité, mais avec des témoignages aussi accablants à son encontre, qui irait le croire ? J'allais faire mine de l'avoir traqué pour me venger de ce qu'il avait fait aux Potter, j'allais l'accuser publiquement et trouver un moyen de disparaître définitivement. Simuler ma mort me paraissait la meilleure des solutions.

Je passai encore une bonne heure à tourner et retourner mon plan dans ma tête. Je n'avais jamais été très brillant, ni en réflexion, ni en sortilèges, et l'entreprise me paraissait de plus en plus périlleuse. J'aurais forcément négligé un détail, je n'aurais pas la puissance magique nécessaire pour mettre mon projet à exécution. Par ailleurs, j'avais toujours été lamentable en duel et l'éventualité que Sirius soit plus rapide et m'assassine sur place, et il s'agissait en réalité plus que d'une simple éventualité, me faisait trembler. Enfin, et c'était en fait la pire de mes craintes, si je reprenais ma forme humaine pour retrouver Sirius, cela signifiait aussi que n'importe quel Mangemort pouvait me retrouver et me réduire en miettes.

Pourtant, je n'avais pas le choix. Me remettant debout sur mes petites pattes tremblantes, je jetai un coup d'œil circulaire pour vérifier que personne ne pouvait me voir puis je me concentrai brièvement et, l'instant d'après, j'avais retrouvé mon corps humain. J'étirai mes membres et je rajustai mes vêtements, m'assurant que ma baguette était toujours dans ma poche. Je me souvenais des premières fois où j'avais enfin réussi à me transformer en rat, après des dizaines et des dizaines d'heures passées à m'entraîner avec James et Sirius qui évidemment, eux, étaient déjà capables de le faire bien avant moi. Ils avaient été d'une patience presque infinie avec moi, m'encourageant, me soutenant, me donnant des conseils. Le jour où enfin j'étais parvenu à me transformer sans me faire horriblement mal et sans rester coincé dans une forme mi humaine mi animale, une chose qui s'était déjà produite plusieurs fois et que je ne souhaitais à personne, ils avaient explosé de joie comme si c'étaient eux-mêmes qui avaient réussi. Je me souvenais de notre première virée nocturne à Pré-au-Lard, de notre excitation, de mon angoisse, de leur insouciance, du gros loup qui gambadait joyeusement à nos côtés, enfin libre, de ma peur de ne pas réussir à retrouver forme humaine quand l'aube avait pointé le bout de son nez, de nos fous rires le lendemain à l'évocation de certains souvenirs de notre folle expédition… Aujourd'hui, je me transformais à volonté avec une simplicité déconcertante, c'était devenu une telle habitude que je n'en avais presque pas conscience. Je chassai vigoureusement ces souvenirs qui, je devais bien l'admettre, étaient un peu trop heureux à mon goût pour avoir leur place dans la situation présente.

Je me mis à marcher dans les rues, sans bien savoir où me conduisaient mes pas, restant le plus possible dans l'ombre, mais nullement inquiet de savoir comment je parviendrais à retrouver Sirius. Il était vraisemblablement lui aussi à ma recherche et nous finirions tôt ou tard par tomber l'un sur l'autre.

En effet, cela se produisit, beaucoup trop tôt à mon goût. C'était une rue commerçante, bondée de moldus. Je n'aurais pas vraiment su dire pourquoi mes pas m'avaient poussé à cet endroit, et je n'aurais su dire si Sirius avait de meilleures raisons de m'avoir cherché précisément ici. Quoi qu'il en fût, il était là, de l'autre côté de la rue, et nous nous aperçûmes précisément au même instant avec le même sursaut. Nos regards se croisèrent et dans ses yeux sombres, je ne lus que la mort, celle qui m'attendait d'un instant à l'autre.

« Peter, hurla-t-il, sa voix déformée par la haine et le chagrin, te voilà enfin ! »

La terreur m'envahit tout à coup, me submergeant, m'empêchant de me souvenir de quoi que ce soit de ce que je devais faire. Emettant une plainte involontaire, je reculai, avant de réaliser que je me trouvais à présent dans un coin de la rue d'où il me serait impossible de m'échapper. Sirius fit quelques pas en ma direction, baguette levée, une grimace carnassière sur le visage qui n'avait rien d'un sourire de victoire. Sirius avait mal, Sirius était fou de chagrin et de rage et je lus dans ses yeux que je n'en sortirais pas vivant. Alors, sans même réfléchir, oubliant que je n'avais jamais eu aucun talent pour jouer la comédie, je m'écriai, assez fort pour que tous les témoins présents puissent m'entendre :

« Lily, James ! Comment as-tu pu faire ça, Sirius ? »

Ma voix était entrecoupée de sanglots hystériques qui rendaient ma prestation encore plus crédible, mais ceux-ci n'avaient rien de volontaire. Je pleurais de terreur, tremblant comme une feuille, tandis que la baguette de Sirius se dirigeait droit vers mon cœur.

Alors, tout se passa très vite. La terreur agissant comme un stimulant, je levai ma propre baguette, prononçai une incantation et, l'instant d'après, la rue n'était plus qu'un cratère béant. Mon sortilège, d'une puissance dont je ne me serais jamais cru capable, avait rompu les canalisations et l'eau affluait dans le trou que j'avais formé sur le macadam, ballottant une douzaine de cadavres ensanglantés. Seul Sirius était resté debout, pétrifié au milieu du nuage de poussière que mon cataclysme avait provoqué. Profitant de la confusion, je plongeai ma main dans ma poche et en ressortis un canif que je transportais toujours sur moi. Sans m'attarder à songer à l'horreur de mon geste, sans oser penser à la douleur qui en résulterait, je tendis ma main droite, levai l'autre main, serrant fermement le canif et d'un coup précis et rapide, je me tranchai l'index. Un hurlement incontrôlable sortit de mes lèvres, tandis que le sang jaillissait du moignon de mon doigt et maculait ma robe. Puis, en un éclair, je repris ma forme de rat et détalai de toutes mes forces jusqu'à la bouche d'égouts la plus proche, couinant de douleur, les yeux aveuglés par la souffrance, ne laissant derrière moi que ce doigt et ma robe ensanglantée. Sirius avait probablement eu le temps d'entrevoir mon geste et de comprendre ce que j'avais fait, mais il était le seul à l'avoir vu et, accablé par les témoignages de toutes les personnes qui seraient restées en vie, ma robe et le petit morceau de moi laissés sur les lieux comme preuve irréfutable de ma mort, n'ayant plus personne pour pouvoir affirmer qu'il n'était plus le gardien du secret des Potter au moment de leur mort, qui resterait-il pour le croire ?

Pourtant, alors que je m'enfonçais sous terre, un son me parvint, traversant le voile de douleur qui obscurcissait mes sens, un son horrible qui me glaça le sang. Au loin, Sirius riait, d'un rire de dément, hystérique et sans aucune joie… Sirius se moquait de moi, même dans la situation la plus épouvantable de sa vie, Sirius me raillait. Il avait compris ma mise en scène et il la trouvait drôle. Certes, personne ne le croirait, mais Sirius riait car il savait, lui, et que tant que durerait sa vie, il n'oublierait pas, il n'abandonnerait jamais le désir de me tuer.

Je perdis peu à peu le compte des jours, vivant aux tréfonds des égoûts de Londres, évitant tout contact avec les hordes de rats qui peuplaient les lieux et dont la plus grande passion, semblait-il, résidait dans le combat. Me nourrissant de choses répugnantes dont je préférais ignorer l'origine, malgré la précarité de ma situation, j'estimais m'en être plutôt bien sorti. Maintenant que les autres Mangemorts me croyaient morts, je ne craignais plus rien d'eux. Quant à Sirius, il existait une bonne probabilité de chances pour qu'il ait été embarqué à Azkaban pour le meurtre particulièrement horrible d'une douzaine de moldus et le mien en prime, sans parler de sa complicité avec le Seigneur des Ténèbres et de sa trahison des Potter.

Il ne me restait qu'à me terrer jusqu'à ce que quelque chose de suffisamment important change pour que je puisse me montrer. Mon espoir le plus grand était que mon maître, en réalité, ne soit pas mort, mais seulement réduit à l'impuissance. Durant la journée qui avait suivi la mort de James et Lily, j'avais écouté un certain nombre de conversations et il était apparu que nombreux étaient les sorciers qui pensaient que le mage noir n'avait pas pu se laisser avoir aussi facilement. Si je réfléchissais bien à mes propres souvenirs, la seule chose que mon maître ne supportait pas d'envisager était sa propre mort. Plusieurs fois, il nous avait dit qu'il avait de loin dépassé les limites des connaissances acquises dans le monde sorcier au sujet de la mort et qu'il était allé plus loin dans la quête de l'immortalité que les plus puissants mages noirs ayant jamais existé. Il était difficile de savoir ce que tout cela signifiait et il était bien entendu exclu de lui poser la moindre question à ce sujet, néanmoins, il semblait inconcevable que le Seigneur des Ténèbres et définitivement quitté ce monde. Il m'apparaissait plus vraisemblable qu'une force imprévue l'ait réduit à une forme sans pouvoir et sans possibilité d'agir, mais une forme bien vivante.

Néanmoins, sans aucune certitude que tout ceci était réel, je préférais me cacher sous ma forme de rat en un lieu où je pourrais me tenir au courant des nouvelles, vivre de manière à peu près agréable sans toutefois risquer le moindre danger.

C'est ainsi que peu à peu, inconsciemment, une idée avait germé en moi et avait dirigé mes petits pas de rats dans une direction bien précise.

Le Devon, c'était là qu'ils habitaient. Après des jours et des jours à voyager dans des coins insalubres, après avoir réussi à m'introduire dans un train, ayant exclu le transplanage de mes possibilités car il nécessitait que je reprenne forme humaine, j'y parvins enfin, épuisé, sale, souffrant encore le martyr chaque fois que ma patte avant droite se posait sur le sol. Une famille chaleureuse de sorciers, de nombreux enfants ravis d'avoir un petit animal de compagnie, un père de famille travaillant au Ministère de la magie, c'était l'endroit idéal pour constituer ma retraite.

Il ne me fallut que quelques jours pour me faire adopter par le petit Percy Weasley. Le garçonnet aux cheveux d'un roux flamboyant, à peine âgé de cinq ans, me découvrit un beau matin blotti dans un coin du garage de son père, grelottant de froid. Attendri, au lieu de partir en courant effrayé de ma présence, il m'apporta en cachette un peu de nourriture. Lorsque, le lendemain, il retourna voir si j'avais mangé, il me découvrit roulé en boule à la même place. Petit à petit, il s'enhardit jusqu'à me caresser et, voyant que j'étais tout sauf agressif, il finit par me prendre dans ses mains pour m'apporter dans sa maison. Je ne m'étais pas trompé : les Weasley, qui n'avaient que très peu d'argent, se montrèrent ravis que leur fils s'attache à un animal qu'ils n'avaient pas eu à payer. Après quelques jours encore, comme j'avais été bien nourri et réchauffé, j'avais repris un peu de poids et mon poil était devenu lustré et soyeux : j'étais devenu un rat de compagnie câlin et tout à fait respectable que tous les petits appréciaient. A force d'attention et de soins du petit Percy, je réalisai même que j'oubliais peu à peu pourquoi je me trouvais là et que ma nouvelle vie ne manquait pas d'avantages. Un article de la gazette du sorcier, que je découvris un jour ouverte sur la table de la cuisine, m'apprit que Sirius avait bel et bien été interpelé et incarcéré à Azkaban et je découvris ce jour-là que je n'avais plus aucune raison d'avoir peur. Il ne me restait plus qu'à attendre patiemment mon heure…