Note de l'auteur :
Cette fic fait partie de la série Voltron : Duality et même si vous pouvez la lire à part (s'agissant d'un préquel), il vaut mieux tout lire dans l'ordre. Si vous vous en fichez d'être spoilés, commencez au moins par lire One Week to Say Goodbye, qui présente les anciens paladins. Cette fic en est la suite directe.
Dans ce premier chapitre, on assiste à la chute d'Altéa et c'est là que survient la mort d'un personnage principal. Rien n'est décrit dans les grandes lignes ; ce qui pourrait choquer à la rigueur, c'est l'évocation de tous les Altéens qui trouvent la mort, puisqu'il s'agit du peuple de Meri et que les événements sont décrits de son point de vue.
Note de la traductrice : Coucou tout le monde ! J'espère que je ne vous ai pas trop manqué. On se retrouve aujourd'hui, ainsi que les cinq prochains dimanches (si tout se passe bien) pour une nouvelle partie de Voltron : Duality. Sortez vos mouchoirs, parce que Meri ne voit pas la vie en rose dans cette fic.
Sur ce, bonne lecture !
Chapitre 1
Down Came a Blackbird
Altéa était déjà en flammes à l'arrivée de Meri. Derrière elle, Alfor eut une grande inspiration, serrant le dossier si fort que Meri crut qu'il allait le craquer.
— Nous arrivons trop tard, murmura-t-elle, le chagrin et la terreur se livrant bataille dans son esprit.
Blue fit écho à son ressenti, la voix faible. Leur lien précipité était inconstant : parfois, Blue rugissait si fort dans sa tête que le reste du monde s'effaçait et parfois elle pouvait à peine l'entendre. Meri pensait que l'angoisse que ressentait actuellement son lion aurait pu égaler la douleur qu'ils avaient partagée le premier jour, quand la mort de Lealle les avait abattus tous les deux, si bien que la partie la plus égoïste d'elle-même était contente de ne pas avoir à la ressentir intensément.
— Zarkon est déjà là.
— Nous avons encore le temps, dit Alfor en se penchant en avant, sa cape frôlant le genou de Meri alors qu'il indiquait du doigt les lignes blanches de la capitale. Dépêchons-nous. Emmène-moi au château.
Meri hocha la tête, repoussant sa peur. La flotte galra qui encerclait la planète ne la remarqua pas tout de suite et ne put rien faire pour arrêter Blue, qui filait à toute vitesse. Des lasers s'échouèrent sur ses pattes et un tir chanceux parvint à secouer le cockpit, mais ses défenses ne vacillèrent pas.
La ville s'étalait à leurs pieds, toute en fines tours élevées juxtaposées à des tas de gravats et des tourbillons de fumée grise. Meri ne ralentit pas un seul instant, se concentrant sur les contrôles pour les guider entre les tours. Elle laissa les lasers la toucher, Blue pouvant supporter davantage de coups que les Altéens à terre. Combien de morts déploraient-ils déjà ?
Blue eut à peine fini de se poser convenablement qu'Alfor avait déjà dévalé la rampe et traversé la moitié de la cour. Meri se précipita à sa suite, indiquant à son lion de lever sa barrière. Le roi lui en voudra certainement de l'avoir suivi au lieu de se préparer à fuir par le trou de ver qu'il comptait sans doute lui ouvrir grâce aux teludavs de la ville, mais il ne lui avait techniquement rien dit de faire, alors il ne pouvait pas s'attendre à ce qu'elle reste les bras croisés face à son foyer qui partait en fumée.
Le château était pris de panique, des civils traînant amis et famille en direction d'aides-soignants en robe bleu pâle qui criaient et agitaient les bras, essayant de diriger les blessés vers des pièces qui semblaient servir de centres de tri. Le personnel du palais (des sénateurs, des servants, des petits fonctionnaires et même une poignée de gardes qui avaient grand besoin d'un séjour en capsule de soin) se précipitait çà et là, des mains portées aux oreilles pour mieux entendre des bouts de conversation tenues sur les chaînes de communication. La plupart du monde se dirigeait vers les jardins du fond qui menaient à l'aérodrome royal, où Meri espérait qu'ils pourraient s'échapper.
Alfor avait déjà disparu dans la foule, mais Meri savait où il était parti : la chambre du sénat, l'ancienne salle du trône. De là, la ville pouvait être supervisée, les défenses et l'évacuation coordonnées. De là, Alfor pourrait contacter Zarkon.
Meri avait l'impression de mentir sur son identité en revêtant l'armure de paladin, surtout qu'Alfor lui avait demandé de laisser son bayard au château comme les autres, au cas où Zarkon retrouvait la cachette de certains paladins. Cela éviterait qu'il ne mette la main sur un avantage supplémentaire.
Mensonge ou non, tout le monde reconnut l'armure et lui livra passage sous un flot de murmures d'espoir et de peur. Tout le monde connaissait les paladins et saurait également que Meri n'était pas Lealle. Alfor avait-il annoncé la mort de sa femme ? Si oui, le sénat avait-il rendu l'information publique ? Ou le peuple d'Altéa découvrait-il pour la première fois la fracture des paladins de Voltron ?
Ces questions resteraient sans réponse pour le moment. Meri tourna dans un coin et les ascenseurs menant aux étages de la tour centrale apparurent dans son champ de vision. Elle se mit à courir plus vite.
— Meri !
Meri sursauta, ses larmes la prenant en traître. Elle pila net, manquant de trébucher alors que ses pieds s'ancraient d'eux-mêmes sur place, mais elle ne parvint pas à se retourner. Son pouls s'accéléra, encore plus en entendant la cavalcade qui s'approchait.
Sa mère apparut devant elle, le visage strié de suie, sa belle robe déchirée et tachée de sang. Le souffle de Meri se coupa, mais elle détermina bien vite que ce sang ne pouvait pas être le sien.
— Mère, dit Meri. Je–
Son père l'enlaça par-derrière, ses bras fins (des bras de scribe, comme il disait toujours) drapant ses épaules.
Meri se retira, la gorge serrée par la culpabilité et le deuil, incapable de s'excuser. Quelque part, dans le chaos entraîné par la mort de Lealle, la mort de Keturah, le départ de Rukka et de Sa, cette horrible attaque… Elle n'avait pas pensé une seule fois à sa famille. Pas un seul instant. Ni à ses parents, qui tenaient un négoce à la capitale, ni à ses tantes, artisanes à la campagne, ni à ses cousins, éparpillés aux quatre coins du monde.
Elle devait les emmener avec elle.
Cette pensée la fit rire, d'un rire horrible et étouffant qui la fit vaciller, ses genoux tremblant tellement qu'elle manqua de s'écrouler. Les emmener avec moi ? pensa-t-elle. Droit à la mort ? Même si elle trouvait le temps de tous les rassembler, à quoi bon ? En restant ici au moins, ils pourraient monter à bord d'un vaisseau de sauvetage. Ils pourraient au moins s'échapper.
— Meri ?
Son père avait l'air plus vieux que dans ses souvenirs, pâle et fin, le crâne dégarni.
— Meri, que s'est-il passé ? Qui nous attaque ?
Les événements des derniers jours lui vrillèrent l'esprit et elle jeta un regard à l'ascenseur qui la mènerait à Alfor. Elle n'avait pas le temps de tout leur raconter.
— Zarkon, dit-elle. Zarkon nous a trahis. Il a tué Lealle. Il a tué Keturah. Il– quiznak. Je suis désolée. (Des questions dansaient dans le regard de ses parents, mais Meri reculait déjà.) Je suis désolée. Je– prenez un vaisseau, d'accord ? Prenez un vaisseau.
— Et toi ? demanda sa mère, cherchant à la rattraper.
Meri parvint à lui offrir un faible sourire.
— Je vous rejoins juste après, mentit-elle. Il faut d'abord que je parle à Alfor. Promettez-moi d'y aller ?
Elle attendit que son père prenne sa mère par les épaules et hoche la tête. Alors elle pivota et courut jusqu'à l'ascenseur, les larmes aux yeux. Ses parents étaient toujours là quand elle se retourna et quand les portes de l'ascenseur se refermèrent derrière elle, elle murmura :
— Je vous aime.
— Zarkon !
La voix d'Alfor résonna dans les couloirs menant à la chambre du sénat. Meri l'entendit dès qu'elle sortit de l'ascenseur et pressa le pas, comme poussée par un jet-pack invisible.
— Bon sang, Zarkon. Montre-toi, espèce de lâche.
— Alfor.
La voix de Zarkon glaça le sang de Meri, l'immobilisant au seuil de la chambre du sénat. Alfor, l'armure blanche rutilante, les cheveux en désordre, était comme un rocher au milieu d'une tempête. Autour de lui, on fouillait des dossiers, on discutait les uns par-dessus les autres sur un ton d'urgence qui fit trembler les oreilles de Meri. Mais elle n'avait d'yeux que pour Zarkon, affiché plus grand que nature sur l'écran central. Il ressemblait en tout point à l'homme qui avait aidé Meri à s'entraîner, à l'homme qui avait toujours esquissé un sourire aux blagues de Coran, qui s'était toujours remis aux décisions d'Alfor et qui avait toujours prêté une oreille attentive aux dernières mésaventures de Lealle.
C'était le même homme, mais Meri ne put s'empêcher de chercher des signes de la pourriture qui grandissait en lui. Ça devait forcément se montrer quelque part. Quelque chose devait sûrement avoir changé quand il avait craché sur les tombes de deux de ses plus proches amies en attaquant leur planète natale. Sûrement…
Mais non. C'était Zarkon, le même qu'il avait toujours été.
— Retire ton armée, dit Alfor. (Sa voix tomba dans un grondement, mais elle restait parfaitement audible malgré le bruit environnant.) Altéa n'a pas à souffrir de ta rancune mesquine.
— Mesquine ? (Les lèvres de Zarkon se tordirent d'un sourire.) Oui, j'imagine que ce mot te définit plutôt bien, mon vieil ami.
Alfor en trembla de rage.
— Retire ton armée.
— Donne-moi Voltron et je le ferai peut-être.
Alfor rit.
— Tu veux que je donne à un traître la clé de l'arme la plus puissante de l'univers ?
— Juste le lion noir, alors, dit Zarkon. Il me revient de droit. À moins que tu n'aies trouvé quelqu'un d'assez digne pour le piloter ?
Ce n'était pas le cas, bien sûr. Ils n'avaient pas eu le temps. Ils n'avaient récupéré – sauvé – Black que quelques jours plus tôt. Ils n'avaient pas eu le loisir de chercher un remplaçant.
Zarkon ricana.
— Où est-il ?
— Caché, dit Alfor, le ton lourd. Comme les autres. Éparpillés dans l'univers… même toi, tu ne pourras pas les trouver, Zarkon. Pas de ton vivant.
— Tu ne sais rien de ma longévité.
— En effet, convint Alfor. Peut-être as-tu trouvé le moyen de vivre deux fois plus longtemps. Peut-être même trois fois plus. Mais cela suffira-t-il ? Combien de planètes existe-t-il, Zarkon ? Combien de lunes ? Combien d'astéroïdes, de planétoïdes, de Balméras, de corps artificiels assez larges pour y cacher un lion ? Combien de temps cela te prendra-t-il de chercher partout ? Un millénaire ? Dix ? Plus que ça ?
Zarkon resta silencieux un long moment, la colère faisant tressauter le coin de son œil.
— Tu sais où ils sont.
— Moi seul le sais, confirma Alfor. Et je suis là, sur Altéa. Regarde tes scanners, si tu veux. Tu sauras que si tu détruis cette planète, tu perds la seule chance de trouver Voltron avant ta mort.
— Et si j'épargne ta planète, tu me le diras ?
— Non.
Alfor porta la main à son dos et en sortit un petit pistolet. Meri retint une exclamation de surprise.
— Mais si tu tires sur la planète ou les vaisseaux qui l'évacuent, je me tuerai ici et maintenant.
Zarkon eut une moue mécontente.
— Et si je retiens mes tirs, tu te tueras ou tu fuiras une fois que tout le monde sera en sécurité. Ton offre n'en est pas une, Alfor.
Alfor baissa la tête dans un profond soupir.
— Je ne t'ai pas encore fait d'offre. (Il rengaina son pistolet, puis regarda Zarkon dans les yeux.) Rejoins-moi. Ordonne à ta flotte de ne pas tirer. Affronte-moi en duel, juste toi contre moi. Si tu gagnes, tu pourras m'interroger comme bon te semble et personne ne pourra t'empêcher de tuer tous ceux que tu voudras.
— Et si tu gagnes ?
Alfor poussa un rire dénué de joie, faisant taire brièvement tout autre bruit de la pièce.
— Si je gagne, j'imagine que ton armée cherchera vengeance, payée de mon sang et de celui de mon peuple. Mais au moins, je leur aurai donné le temps de fuir. (Il tapota le pistolet à sa ceinture.) Tu as le choix, Zarkon. Arrache-moi mes secrets ou gâche ton unique chance d'obtenir le pouvoir ultime.
— Très bien, dit Zarkon, tournant la tête d'un côté. Dites à la flotte de se retirer. Nous ne ferons rien tant que le roi d'Altéa n'est pas entre nos mains. (Il plissa les yeux.) À tout de suite, Alfor.
L'écran s'éteignit et se rétracta. Son absence brisa le sort qui clouait Meri sur place et elle traversa la pièce d'un pas vif tandis qu'Alfor lançait ses ordres pour accélérer l'évacuation de la planète.
Il se tourna vers un groupe de sénateurs derrière lui et aperçut Meri. Son expression s'assombrit.
— Que fais-tu ici ?
Elle hésita, puis carra les épaules.
— Vous ne pouvez pas l'affronter seul. C'était notre meilleur combattant.
— Le but est simplement de le retarder, dit Alfor. Et tu dois retourner à Blue. Vous ne pouvez pas être là quand le cessez-le-feu prendra fin.
— Vous pensez donc qu'il ne respectera pas sa parole ?
— J'en suis certain. (Alfor soupira, la tournant vers la porte.) Dès qu'il pensera m'avoir battu, notre fenêtre d'action se fermera. Il faut que tu sois partie avant ça.
— Mais–
— Pars. (Il marqua une pause, s'adoucissant.) Ne t'inquiète pas. Il ne m'aura pas vivant.
Elle pivota, s'apprêtant à protester, mais ils avaient déjà atteint la porte. Elle se referma derrière elle et Meri eut beau la frapper, elle ne se rouvrit pas.
Elle sentait le sang battre à ses tempes, lui tirant des larmes, chaque pulsation semblant lui dire « il est mort, ils sont morts, tous morts ». Il n'y avait plus qu'elle, la dernière survivante de Voltron. La dernière à affronter son destin.
Mais que pouvait-elle faire ? Si elle restait, Zarkon s'emparerait de Blue. Meri subirait le même sort que Keturah. Zarkon se rapprocherait de son but.
Elle devait partir. Elle devait quitter l'atmosphère avant qu'Alfor ne puisse plus ouvrir le trou de ver menant à la planète qui lui servirait de tombe.
Les couloirs du bas étaient désormais plus calmes, la plupart des occupants du château ayant déjà rejoint les vaisseaux d'évacuation. Même les blessés avaient été emportés. Quelques soignants étaient restés auprès des morts et des mourants, soulageant les maux malgré le monde qui s'écroulait autour d'eux. On n'entendait plus que les doux gémissements des blessés, les bips des machines médicales et les pas de Meri qui résonnaient dans les galeries vides.
Des capsules cryogéniques mobiles étaient empilées dans le couloir, certaines craquelées, d'autres bosselées, d'autres simplement oubliées. Elle les dépassa, puis s'arrêta, une idée traversant le brouillard de souffrance jeté sur son esprit.
C'était une idée grotesque, un espoir désespéré. Elle allait certainement mourir d'un cycle de sommeil mal calibré. Mais elle était destinée à mourir de toute façon, alors quelle importance ?
Les capsules étaient un peu trop lourdes pour qu'elle puisse les transporter seule, mais il y avait des modules de gravité à côté ainsi qu'une poignée magnétique pour traîner la capsule allégée derrière elle. L'allure ralentie, le silence étouffant la saisissant d'une panique froide, elle traversa le hall, passa devant des pièces vides et évita des flaques de sang et de saleté, jusqu'à rejoindre la cour où Blue l'attendait.
Un grondement confus l'accueillit alors qu'elle tirait sur la poignée magnétique en jurant. Un des modules de gravité était défectueux, mais Blue vint à sa rescousse, ramassant la capsule et Meri dans sa gueule.
— Ce n'est rien, répondit cette dernière à sa question silencieuse. Je t'expliquerai tout quand on sera loin d'ici.
Elle laissa la capsule en bas de la rampe et se précipita sur les contrôles. Une ligne de communication était déjà ouverte sur la chambre du sénat, le visage creusé d'Alfor lui faisant face.
Il ferma les yeux quand elle entra dans le champ de la caméra.
— Que les anciens soient loués, marmonna-t-il. Maintenant, pars. Vite. Zarkon sera là d'ici peu.
Blue pivota d'une simple poussée et bondit, les menant en bordure de l'atmosphère en un moins d'une seconde.
— Alfor ? fit Meri tandis qu'un trou de ver se formait devant elle.
— Je te l'ai dit, Meri, tu dois–
— Merci. (Cela coupa Alfor dans son élan et il la dévisagea sans rien dire.) Des vies seront sauvées grâce à vous.
Elle marqua une pause, inspirant profondément, puis elle s'avança vers le trou de ver.
— Que la grâce des anciens soit avec vous, Votre Majesté.
— Que la grâce des anciens soit avec vous, paladin, répondit Alfor.
L'instant d'après, Meri et Blue plongèrent dans le trou de ver, coupant la communication.
Meri ne reconnut pas tout de suite la planète sur laquelle Alfor l'avait envoyée. Elle était peinte de bleus et de verts, sombre et silencieuse sur tous ses scanners. Ce ne fut qu'en s'approchant d'une vallée luxuriante et en avisant les habitants qui regardaient le ciel et couraient se cacher qu'elle sut où elle était.
Le secteur Hovent.
La planète en elle-même n'avait pas de nom, mais elle n'en avait pas besoin. Ils n'avaient combattu qu'une fois dans la zone et cela avait empoisonné son cristal.
— Il nous a envoyées sur une planète mourante ?
Meri n'avait plus l'énergie de s'en indigner ou de craindre ce que cela impliquait pour son avenir. Elle ne ressentait plus qu'une sorte de douleur sourde, le désarroi se mêlant à sa résignation.
Alfor n'avait pas de raison de ne pas les envoyer là, après tout. Leurs scientifiques avaient estimé que la planète ne pourrait plus permettre la vie dans moins d'un millénaire et d'ici là, pour ce qu'Alfor en savait, Meri serait morte depuis longtemps. D'ici là, l'espérait-elle, les nouveaux paladins auraient été choisis et auraient commencé à repousser Zarkon. Et dans le cas contraire, Blue pourrait entrer en sorte d'hibernation, conservant assez d'énergie pour le jour où on aurait à nouveau besoin d'elle. Mais…
Meri jeta un œil derrière elle, à la capsule cryogénique qui l'attendait en bas de la rampe. Sans quintessence, la mise en stase ne marcherait pas. Blue pouvait l'alimenter un moment, mais elle ne pourrait plus voler et Meri allait quand même mourir seule sur une planète oubliée.
L'émotion la rattrapa alors, lui serrant le cœur si fort que des taches noires apparurent dans son champ de vision. À la hâte, elle chercha un endroit où dissimuler Blue. Elle survolait désormais une chaîne de montagnes assez haute et profilée pour empêcher quiconque de s'y aventurer par accident. Elle pivota, le reflet du soleil sur la neige lui piquant les yeux, et se dirigea vers le chatoiement argenté d'un lac gelé blotti dans une vallée en hauteur.
La glace craquela sous le poids de Blue et Meri observa la poudreuse à la blancheur vive, les bouts de roche grise et la vaste étendue de ciel bleu cristal qui les entourait.
Cet endroit n'était pas plus mal qu'ailleurs.
Elle se leva et tituba jusqu'à la base de la rampe. Ses larmes se mirent à couler sans qu'elle puisse les retenir, laissant des traînées chaudes sur ses joues alors qu'elle remontait la capsule dans le cockpit. Blue eut un grondement confus, qui se mua en panique quand Meri se mit à connecter les circuits d'alimentation au système du lion. Ses mains tremblantes ne lui facilitaient pas la tâche, mais elle n'avait littéralement rien de mieux à faire.
Tant de morts.
Le souvenir de Lealle était comme une présence qui rendait le cockpit irrespirable. Le dernier cri de Keturah résonnait dans l'air. Les taches de lumière dispersées sur le sol par le soleil étaient celles d'Altéa en feu. Alfor était-il déjà mort ? Combien d'Altéens avaient pu s'échapper grâce au sang versé par leur roi ?
La panique de Blue s'apaisa, remplacée par du chagrin et une vague de réconfort, et une série de lumières s'alluma sur le panel de Meri, comme pour lui montrer comment paramétrer la capsule.
Meri eut un rire humide et posa la main contre le mur.
— Merci, ma belle, murmura-t-elle.
Blue lui permit de finir plus vite, les indicateurs de la capsule se mettant à luire d'une faible couleur ambrée alors qu'elle calculait la séquence de calibrage.
— Pourras-tu mettre fin au cycle ?
Blue gronda à l'affirmatif.
— Bien. C'est… c'est bien.
Meri poussa un souffle tremblant en épongeant la sueur de son front.
— Réveille-moi si quelqu'un approche, sinon dans cinq cents ans. Je veux qu'on ait le temps de trouver un plan si jamais la quintessence vint à manquer avant l'apparition de ton nouveau paladin.
Nouveau ?
Un déluge d'images à moitié formées défila dans son esprit, la plupart la montrant elle à travers les yeux de Blue.
Toi, dit Blue. Pas d'autre.
Meri sourit, clignant des yeux pour chasser ses larmes.
— Je sais. Je sais, ma belle. Je ne veux pas lâcher prise, moi non plus, mais Alfor a raison. Notre lien n'est pas assez fort. Tu dois te trouver un vrai paladin pour affronter Zarkon.
Non.
La présence de Blue dans son esprit recula en effleurant sa détermination, une pincée de peur remplacée aussitôt par de la colère.
Non.
— Je suis désolée, Blue, murmura-t-elle. Mais tu mérites mieux que moi.
Blue continua de se déchaîner, ses rugissements écrasant Meri de l'intérieur comme de l'extérieur dans un cri d'angoisse et de désespoir qui lui coupa le souffle. Elle serra les paupières, des larmes s'échappant de ses cils alors qu'elle se dirigeait vers les contrôles pour poser la main sur le tableau de bord.
— Je renonce à notre lien, dit-elle, s'entendant à peine à cause du sang qui battait à ses tempes.
Elle rassembla la quintessence qui la reliait à Blue, l'imagina comme une brassée de fleurs de juni cueillies dans un champ déjà réduit en cendres.
Puis elle la relâcha. Les fleurs tombèrent, s'éparpillant autour d'elle. Le vent en emporta quelques-unes. D'autres touchèrent la surface d'un ruisseau et furent traînées par le courant. Les rugissements de Blue s'estompèrent jusqu'à ne plus résonner qu'à ses oreilles et non plus dans son âme.
Meri hoqueta, titubant face au vide qui s'était créé au fond d'elle, là où se trouvait Blue juste avant. Elle ravala un sanglot, s'agrippant au siège à côté d'elle pour ne pas s'écrouler, puis elle prit une profonde inspiration, essayant de chasser les ombres qui recouvraient peu à peu son champ de vision.
— Je suis désolée, murmura-t-elle sous les rugissements continus de Blue. Je suis désolée.
Elle tituba jusqu'à la capsule cryogénique, s'écroula à l'intérieur et s'y enferma.
