BÉNÉVOLENTS - Partie 3 AHNGEL


1 Survivre

─ o ─

22706.13 (13 juin 2270)

L'objet stellaire XD2569 était une petite planète bleue et verte de catégorie M. Sa taille et sa composition chimique étaient proches de celles de la Terre, aux détails près qu'elle était beaucoup plus riche en silicium, en carbone et en eau douce. Le ratio en azote, dioxygène et vapeur d'eau promettait un air tout à fait respirable après un petit temps d'adaptation. La température moyenne, un peu plus élevée que celle de la Terre, restait idéale.
Elle orbitait autour d'un couple de soleils jumeaux, jaunes comme de l'or, qui se tournaient l'un autour de l'autre dans le même sens que les autres astres de ce système.

─ Les senseurs n'ont détecté aucune forme de vie intelligente, du moins selon nos connaissances actuelles... Nuança Spock.

Le capitaine ne lui laissa pas le temps de finir, et ajouta d'une voix taquine :
─ ... les autres planètes du système, et les deux petites lunes de XD2569 forment des boucliers parfaits pour la protéger des météorites de passage. Les soleils qui la réchauffent sont au top de leur forme et vivront encore très longtemps, oui c'est très prometteur...

─ ... Capitaine, on ne peut résumer les faits avec une telle approximation! Protesta Spock de sa voix neutre, nuancée par une imperceptible désapprobation.

Kirk se tourna vers lui. Les yeux pétillants de malice, il lui adressa son grand sourire lumineux. Ses paupières se courbèrent à demi, en un tendre glazan'esta [baiser-caresse du regard]. Le Commandant n'eut, en apparence, aucune réaction face à tant de charmes. Alors que leur Kash-naf [lien mental] vibrait doucement de contentement, il afficha une parfaite indifférence vis à vis de la beauté impertinente de son T'Hy'la. Autour d'eux, les membres de l'équipage souriaient, amusé·es par ce discret petit jeu entre les deux hommes.

Le Capitaine reprit d'une voix enthousiaste:
─ Cette planète semble donc être la candidate idéale pour l'installation d'une colonie. Et puisqu'elle n'abrite aucune civilisation, nous pouvons lui donner nous-même un nom. Que pensez-vous de Silicia, Monsieur Spock ?

─ Ce nom semble en effet approprié.

─ Qu'attendons-nous pour aller visiter ce petit coin de paradis?

─ Que l'équipe scientifique soit prête.

L'intercom siffla.
─ Ici Kirk, j'écoute.

─ Tout est prêt, Capitaine

─ Parfait, Scotty, nous arrivons. Lieutenant Sulu, mon fauteuil est à vous.

─ Aye Capitaine

Kirk et Spock montèrent dans le turbolift.
─ Jim? Demanda Spock en percevant la soudaine crispation de son T'Hy'la.

La voix de Jim se fit incertaine :
─ ... ce n'est qu'un vague pressentiment... désagréable. Je ne saurais pas l'expliquer.

─ À propos de cette mission d'exploration?

─ Oui. Et c'est parfaitement illogique. Cette planète a tout d'un petit paradis.

─ Le risque zéro n'existe pas, Jim.

─ Je le sais. Mais là, à part la présence de plantes mangeuses d'hommes, je ne vois pas bien quel danger peut présenter ce monde.

─ Nous n'avons jamais rencontré de telles espèces.

─ L'univers est vaste. Le fait que nous n'en ayons jamais croisé ne constitue en rien la preuve de leur non-existence.

─ Certes.

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Nesheim et Yueh, deux des scientifiques de cette mission d'exploration, étaient déjà sur leurs plots respectifs. Sur un troisième était entassé du matériel scientifique. Il ne restait de la place que pour le Capitaine et le Commandant.
Mira Agan les attendait, un phaseur à la main, et un coutela à la ceinture. Bien entendu, elle était absolument furieuse.

─ Détendez-vous, Lieutenante. Sourit Kirk. Cette planète est sans danger.

─ Elle sera sans danger quand j'y serai avec vous!

Kirk monta sur son plot et saisit son arme.
─ Là, êtes-vous rassurée?

Agan croisa les bras, plus mécontente que jamais.

─ Scotty, énergie.

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Leonard-Ahikar posa Azaram dans son berceau après lui avoir fait faire son rot. Le nouveau-né était repu et satisfait. Cela arrondissait adorablement ses joues. La table était servie et il rejoignit la famille pour le repas. Le nourrisson faisait déjà la fierté de la famille. Il était le premier enfant mâle.

Notre clan a enfin un héritier. Répéta Kohlaa avec orgueil

Ahikar tiqua. Il regarda la petite Kitara. Même si elle ne le montrait pas, ces propos la blessaient.

Est-il obligatoire que le chef d'un clan soit un mâle? Demanda-t-il soudain.

Pourquoi me poses-tu cette question ?

─ Kitara, ta fille aînée, a un sacré bon sang de caractère. Elle est très intelligente, elle a beaucoup de volonté et ne se laisse jamais faire. Elle vaut bien un garçon. En fait, tes trois filles sont ainsi, chacune à sa façon. Elles sont déjà de sacrés petits bouts de guerrières!

K'mtar aimait beaucoup jouer à la guerre avec ses nièces. Son exclamation vint du cœur :
─ Je confirme!

Il leur avait offert un petit bat'leth à chacune d'elles, le jour de leur cinquième anniversaire. N'étaient-illes pas les Nobles Descendant·es d'une des lignées de Kahless ? Leurs talents de combattantes étaient déjà prometteurs, les trois sœurs avaient de très bons réflexes. Kitara était devenue tout rouge, les yeux de Kuri et Melota se mirent à briller

Oui c'est vrai. Reconnut Kohlaa.

Donc, tu as toujours eu ton héritière.

─ Kinarra. Azaram est ton fils. Tu as aussi ton mot à dire.

─ Ahikar et moi en avons longuement parlé. Nous aimerions que Azaram puisse choisir sa vie. Mais ne nous voulons pas non plus poser cette responsabilité sur les épaules de Kitara si elle ne le souhaite pas.

Kohlaa prit le temps de réfléchir. Il regarda longuement son aînée qui ne détourna pas les yeux.

Ce monde est un monde d'hommes, ma fille. Il te faudra être plus forte, plus intelligente et plus combative qu'eux pour te faire respecter. Te sens-tu capable d'assumer le poids de ce rôle?

─ Oui, père.

─ Bien. J'assurerai ta préparation en vue de l'officialisation de ton futur rôle au sein de notre clan.

─ Je souhaiterai que mes sœurs y participent aussi. Je serai la capitaine, Kuri sera mon médecin en chef et Melota sera mon numéro un, toutes les trois nous serons les plus fortes, comme l'étaient oncle Ahikar avec ses amis Jim et Spock !

Kohlaa contempla sa fille avec orgueil, il allait approuver sa demande quand Ahikar émit un gémissement inquiétant. Il devint très pâle, une violente douleur irradia de sa poitrine, descendit le long de son bras gauche, remonta jusqu'à ses mâchoires... il s'effondra sur sa chaise. Il serait tombé à terre si K'mtar ne l'avait retenu. Kuri ne perdit pas son sang-froid, elle courut pour aller chercher le médicorder de son oncle. Elle savait où il le rangeait. Elle l'apporta à sa tante.

Ahikar avait été allongé sur le sofa. Kinarra l'ausculta rapidement

Infarctus du myocarde. Alors qu'il n'a jamais eu de problème ce cœur. Il a dû arriver quelque chose de mal à Jim et Kirk!

─ Oncle Ahikar! S'exclama Kuri. Non! Tu devais m'aider à devenir un médecin!

─ Il n'est pas encore mort. Répliqua Kinarra. Nous allons l'emmener aux services des soins intensifs

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Scotty actionna la commande du téléporteur.
Il se figea d'horreur : les corps apparaissaient, disparaissaient, réapparaissaient... il y eut une vive lumière lorsque le l'ordi du téléporteur surchauffa.
─ NON!

Sur les plots, les corps des deux scientifiques Nesheim et Yueh avaient été réduits en une infâme bouillie fumante, dans laquelle les différents matériels scientifiques avaient fusionnés les uns dans les autres... mais les corps de Kirk et Spock avait totalement disparus : il ne restait plus que leurs vêtements, leurs tricorders et leurs phaser imbriqués ensemble...

─ NON! hurla Agan en bondissant.

Elle saisit les vêtements fumants dans ses mains, les retourna dans tous les sens. Elle contempla ce qu'il restait des scientifiques. Constata la différence. Il n'y avait aucune substance organique dans les uniformes qu'elle tenait entre ses doigts.

─ Ils sont vivants! VIVANTS ! Leurs corps n'ont pas été transformés en charpie! Pour une raison inconnue quelque-chose les a protégés!

Elle sortit en courant et s'engouffra dans le turbolift, suivie de près par Scotty. Elle activa le communicateur:
─ Agan appelle la passerelle

─ Ici Sulu.

─ Il y a eu un grave incident de téléporteur. Nesheim et Yueh sont morts mais Kirk et Spock ont peut-être été téléportés sur la planète. Je veux un scan complet de la planète à partir des coordonnées de la téléportation

─ Aye, lieutenant ! Répondit Sulu en oubliant qu'en tant que Capitaine suppléant, c'était à lui de donner les ordres.

Agan pénétra en trombe sur la passerelle :
─ Alors?

─ Rien, lieutenante.

─ IMPOSSIBLE, je suis sûre qu'il sont en vie! Élargissez les recherches!

Illes s'y mirent à plusieurs et scrutèrent fébrilement leurs écrans pendant de longues heures sans lever le nez.

─ Il y a un truc bizarre. Finit par dire Chekov

─ Montrez-nous.

─ Il y a bien de deux formes de vie, mais elles bougent trop rapidement pour que ce soit des déplacements humains.

Il fit apparaître une image reconstituée. Dans les pixels de couleurs vertes; ocres et bleues, deux petits points noirs se déplaçaient très rapidement.

─ Ces deux points se dirigent l'un vers l'autre. Constata Agan. Pour quelle raison si ce n'est que pour se retrouver? Ils sont tous deux reliés par la pensée. Ils sont bien en vie !

Scotty leva le nez de sa console:
─ J'ai enfin trouvé ce qui a fait disjoncter le téléporteur! C'est incompréhensible, impossible ! Le temps s'écoule différemment sur cette planète que dans le reste de l'univers. Mais alors, pourquoi le Capitaine et le Commandant sont-ils en vie ? Pourquoi les deux scientifiques n'ont-ils pas été téléportés eux-aussi?

─ Il est probable qu'un Lh-mh'thl les ai protégés. Suggéra Agan. Après tout ce qu'ils ont fait pour eux, c'était la moindre des choses! Je vais prendre une navette et aller les chercher!

─ Non, ne faites pas cela, cette distorsion temporelle la fera exploser et vous avec! S'exclama Scotty

Elle se tourna vers lui brusquement, les yeux en feu, elle était presque menaçante :
─ Il FAUT les ramener à bord!

Scotty tendit les mains vers elle, en signe d'apaisement :
─ Oui, nous voulons tous cela. Mais nous devons régler les calculateurs de l'ordi du téléporteur en fonction de l'accélération temporelle de cette planète. Pour ne pas prendre le risque de les tuer lors de la téléportation à bord.

─ Combien de temps cela prendra-t-il ?

─ Le temps qu'il faudra. Intervint Sulu. Nous ne bougerons pas d'ici tant qu'ils seront coincés en bas !

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Leonard ouvrit péniblement les paupières. Il avait été intubé. Il tourna la tête. Kinarra était là, digne et belle. Elle nourrissait leur fils. Leurs yeux se croisèrent.

L'infirmière Agan se pencha sur lui et lui sourit. Elle lui ôta le tube de sa gorge, l'aida à s'asseoir et lui fit boire une gorgée d'eau.

Combien de temps? Parvint-il à articuler

Une heure. Répondit Kinarra. Laissez-nous, infirmière Agan.

─ Bien docteur.

Kinarra attendit que la porte soit fermée pour demander.

Que s'est-il passé? Qu'as-tu vu dans tes rêves?

Lenard avait l'intuition qu'il n'allait pas rester conscient longtemps, il expliqua rapidement :
─ Mission d'exploration banale d'une planète potentiellement colonisable. Incident de téléporteur. 2 scientifiques réduit en cendres mais Jim et Spock ont été téléportés sur la planète. Le temps s'y écoule différemment, c'est ce qui a déclenché l'accident.

─ Ils sont vivants?

─ Oui. À des kilomètres l'un de l'autre. Dans le plus total dénuement.

─ Que Kahless les protège! S'exclama Kinarra d'une voix blanche.

─ Ils sont forts, intelligents et courageux. Dit Leonard pour se persuader lui-même.

Mais nous avons compris une chose, s'il leur arrive malheur à tous les deux, tu mourras aussi.

Leonard ne put répondre. Il fut secoué par un grand frisson et il retomba dans le coma. Ses constantes se stabilisèrent, donnant l'impression qu'il était plongé dans un profond sommeil. Le cœur de Kinarra se serra. Elle ne pouvait rien faire à part attendre...

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Spock reprit lentement connaissance.
Ses pensées désarticulées comme les pièces d'un puzzle se réorganisaient peu à peu en un tout plus logique.

Son corps était en proie à des tremblements irrépressibles. De cuisantes douleurs physiques l'assaillaient de toute part, chaque fibre de son corps lui envoyait des signaux de détresses. À tel point que ses défenses mentales en étaient débordées.
Spock se rendit compte qu'il ne respirait pas, il se força à inhaler. Il eut la sensation irrationnelle que ses alvéoles pulmonaires se... dépliaient?

Malgré sa souffrance, une seule chose l'obséda soudain dès qu'il fut capable d'émettre une pensée :
JIM ?

Leur Kash-naf était muet... non, pire encore: il ne le percevait plus !
Il ne percevait plus la présence de sa psyché contre la sienne !

JIM !

Où était-il?
Souffrait-il aussi?

Était-il en vie ?

Il fallut à Spock tout son entraînement Vulcain pour ne pas se laisser emporter par les émotions négatives qui menaçaient de l'engloutir. Il rationnalisa : s'il avait survécu à cette téléportation, il n'y avait aucune raison logique pour que Jim soit mort.

Jim ne pouvait pas être mort, il ne le devait pas.

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Jim avait la sensation de vivre un cauchemar trop réel.

Les mots fuyaient son esprit, il ne parvenait pas à articuler une seule pensée cohérente.
Chacun de ses muscles frémissaient comme s'il était en proie à une fièvre. Il avait déjà connu les affres de la torture au cours de ses missions, pourtant, il ne se souvenait pas avoir jamais subi un tel martyr.

Mais était-ce vraiment une hallucination morbide?

À la douleur intense de chaque cellule de son corps s'ajoutait une sensation d'étouffement oppressante. Il ouvrit la bouche et aspira une grande goulée d'air. Il eut l'horrible impression que ses poumons servaient pour la première fois, il ne put réprimer un cri de souffrance pure.
Il haleta à de nombreuses reprises, la douleur s'atténua et il put respirer normalement.

Jim reprit enfin le contrôle de son esprit.
Sa main était posée sur un sol.
Non, il ne rêvait pas.

Une seule pensée le traversa avec horreur.
SPOCK?
Leur lien était silencieux ! Leur Kash-naf avait tout simplement disparu !

NON!
Non Spock ne pouvait pas être mort!
Jim dut faire de violents efforts sur lui-même pour ne pas paniquer. Il devait avoir survécu comme lui, pourquoi en serait-il autrement?

Spock avait forcément survécu, Spock était fort, tellement plus fort que lui. Il devait être quelque part!

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Spock ouvrit les paupières, la lumière de deux soleils de feu assaillit ses yeux, sa troisième paupière se mit aussitôt en place. Il était donc bien sur la planète Silicia.

Le sol était chaud et irrégulier sous lui. De l'air circulait sur sa peau. Il réprima son étonnement à grand peine lorsqu'il prit conscience de sa totale nudité.
Il usa de toute sa volonté pour prendre le contrôle de ses muscles. Il se mit péniblement debout. Il vérifia rapidement son corps et ne décela aucune blessure apparente. Il regarda autour de lui. L'endroit était totalement désert.

Où était Jim?
Pourquoi Jim n'était-il pas à côté de lui?
Il contint la bouffée de panique qui tenta de s'emparer de sa psyché : seul un Vuhlkansu Hassu [guérisseur Vulcain] pouvait effacer un Kash'naf k'T'hy'la! Son état de faiblesse psychique et mentale devait expliquer ce désagréable silence.
Jim était forcément en vie.
Il mobilisa toutes les ressources de son esprit afin de retrouver la trace mentale de son T'hy'la

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Jim se força à ouvrir les yeux, et il les plissa aussitôt. Sa vue s'adapta rapidement aux rayonnements implacables des soleils. Il y en avait deux, il devait donc être sur la planète Silicia. Il était allongé sur ce qui semblait être un tapis d'herbes fraîches et humides... mais?! mais il était nu ?! Pourquoi était-il nu? Où étaient passés ses vêtements? Son communicateur? Son phaser?

Il respira profondément pour garder son calme. Il ne devait pas céder à la panique.
Il fit un effort pour s'asseoir et il contempla le paysage, l'esprit vidé de toute pensée constructive. Il était totalement seul.

Où était Spock ?
Pourquoi Spock n'était-il pas à côté de lui?
Pourquoi ne sentait-il plus leur Kash-naf en lui ?

Spock lui avait expliqué que seul un guérisseur Vulcain expérimenté pouvait effacer un tel lien, et encore, le processus était long et difficile.
Jim ne perdit pas confiance. Spock était forcément en vie!
Il savait qu'il n'avait pas le quart des ressources psioniques de son T'hy'la, pourtant, il mobilisa chaque étincelle de son esprit à rechercher leur Kash-naf en lui. Il connaissait bien Spock, il savait qu'il faisait de même de son côté.

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Autour de chacun d'eux s'étendait de la végétation à perte de vue, composée de grands arbres aux branches épaisses, de gros buissons, de larges fougères, de mers de hautes herbes parsemées de fleurs multicolores, de rochers blancs, sous un ciel bleu, presque liquide, illuminé par deux soleils orange et or.

Ils sursautèrent lorsque leurs esprits se retrouvèrent soudain. Les fils de leur Kash-naf se renouèrent avec avidité. Puissants, vibrants, vivants, plus intenses que jamais. Un soulagement indescriptible emplit leurs âmes et leurs cœurs. Spock ne réprima pas cette émotion. Leurs amours firent vibrer puissamment leurs liens, chaud et réconfortant.

«Spock!» S'exclama l'esprit de Jim, débordant de bonheur et d'espoir. «Spock, je perçois à nouveau ton esprit!»

«T'hy'la.» Pensa Spock une fois qu'il eut calmé la violence de ses affects.

« Tu vas bien? Tu n'es pas blessé?»

« Je ne souffre d'aucune séquelle apparente, et toi?»

« Tout mon corps me faisait souffrir lorsque je me suis réveillé, comme si j'avais été jeté dans une broyeuse. Et mon esprit était embrouillé, il m'a fallu pas mal de temps pour rassembler mes pensées... ça commence à aller mieux, surtout depuis que je peux entendre ta voix, et toi ?»

« Cela s'est déroulé de façon identique pour moi.»

« ... et je suis aussi nu qu'au jour de ma naissance. Heureusement que nous n'avons pas été téléportés sur une planète de glace!»

«Il en est de même pour moi. Es-tu en état de te lever et de te déplacer?»

Jim se dressa péniblement sur ses jambes. Il se sentait si lourd, si engourdi. Passés quelques vertiges, il parvint à se tenir debout.

« Je parviens à identifier ta position.» Constata Spock avec un imperceptible étonnement

Jamais Spock n'aurait pu penser qu'un tel prodige fut possible. Il tourna son regard dans la direction où il percevait la présence de Jim. Leur Kash-naf sursauta lorsque Jim sentit à son tour où se trouvait son T'hy'la. L'espoir enfla son cœur.

«... moi aussi! Notre kash-naf s'est mué en seshan-kharat [boussole mentale]! Je vais me diriger vers toi, et si tu fais pareil de ton côté, nous finirons bien par nous retrouver

Ils cheminèrent longuement, sous les soleils implacables. L'air était brûlant, lourd, étouffant, sans le moindre souffle de vent. Ils avaient la sensation tout à fait irrationnelle que cette planète leur était hostile, comme si elle les rejetait.

Au bout de longues heures de marche, Jim commença à ressentir de la fatigue. Il était beaucoup plus endurant d'ordinaire. Mais suivre leur Seshan-kharat requérait une concentration totale, une énergie mentale considérable. Il n'avait pas l'habitude de marcher pieds nus. Le sol n'était pas particulièrement caillouteux, il avait pourtant la plante des pieds en sang. Une sourde migraine pulsait de plus en plus violemment dans son crâne, et enserrait cruellement ses orbites. Il tenta de cacher son état à Spock, en vain.

« Fais une pause.» Ordonna-t-il d'un ton sans réplique. «Protège-toi du soleil, en te mettant l'ombre d'un arbre s'il y en a un, près de toi.»

« Et toi?»

« Pour le moment, mon organisme est encore parfaitement opérationnel. Ces conditions climatiques ne sont pas pires que celles de Vulcain.»

Jim ne put retenir un sourire. Il n'eut pas la force de protester. Il s'assit avec un soulagement douloureux, sous les ombres clémentes de hautes branches, le dos contre le large tronc. Il s'autorisa à fermer les yeux. Il sombra dans une sorte de sommeil léthargique.

Un bruit de froissement de feuilles, suivi d'un piaillement désespéré, attira son attention : à terre, non loin de lui se trouvait une sorte de minuscule bébé... chauve-souris?... couvert d'un duvet de plumes, de couleur vert pomme. Il chassa de sa tête la comptine enfantine qui jaillit dans son esprit.
Il leva la tête, et ignora le vertige douloureux que ce geste provoqua. Il vit un nid un peu plus haut, duquel ressortaient des petits museaux verts. Il ne se posa pas de question. Il ramassa le tout petit animal avec douceur, dans le creux de sa main. Il fit abstraction des crampes qui crispaient ses muscles endoloris, il grimpa lentement de branche en branche. Il s'assit sur la plus grosse, tendit le bras et déposa délicatement le bébé dans son nid.
Il se sentit étrangement satisfait.

Jim prit une grande et longue respiration. Il faisait bon ici, même si la branche était un peu dure sous ses fesses nues. La chaleur était moins oppressante dans les frondaisons.

Les parents chauve-souris vinrent lui tourner autour pendant une petite minute, sans l'attaquer, puis retournèrent grignoter les gros fruits verts de forme ovoïdes.
L'instinct de Jim se réveilla : il en était sûr, ces fruits étaient comestibles. Il avait si faim. Il en cueillit un et mordit dedans. Il était délicatement parfumé et très juteux. Il apaisa une soif dont il n'avait pas pris conscience auparavant. Il en prit un autre, puis un autre. La sécheresse pâteuse de sa gorge s'atténua, bouchée après bouchée. Le goût était bizarre, vaguement sucré, mais pas désagréable. Il en mangea plusieurs avec appétit jusqu'à assouvissement de sa faim et de sa soif. Il sentit qu'il reprenait forces et courage, que son mal de tête et ses crampes refluaient. Il comprit : il avait été en état de déshydratation.
Il regarda ces animaux inoffensifs avec reconnaissance. D'une façon bien involontaire, ils l'avaient aidé dans cette lutte pour sa survie.

Le visage souriant et incroyablement ridé de Nani, son arrière-grand-mère, jaillit dans son esprit. «La bienveillance appelle toujours la bienveillance». Disait-elle souvent au petit garçon éperdu d'admiration pour cette énergique et gentille vieille dame qui savait tant et tant de chose.

─ Merci. Murmura-t-il à l'adresse des chauves-souris

Reposé et rassasié, Jim descendit de l'arbre. Il remarqua de grandes feuilles de fougère.
À nouveau des souvenirs d'enfance lui revinrent en mémoire. Nani l'avait emmené faire du camping sauvage avec son grand frère Sam. Illes avaient emporté le strict minimum et elle leur avait montré comment tirer parti de chaque plante. Illes avaient fabriqué une cabane, allumé un feu en frottant des bouts de bois. Illes avaient cueilli des champignons, attrapé des poissons avec une branche taillée en lance, arraché des racines pour les manger. Jim était tout jeune alors, à peine six ou sept ans. Si Sam avait détesté ce séjour, Jim avait adoré jouer à l'australopithèque avec son pagne d'herbes entrelacées pardessus ses vêtements...

Jim arracha et tressa les feuilles pour se confectionner une paire de tong et un pagne grossier. Il garda les feuillages plus gorgés d'eau pour se faire une sorte de poncho. La fraîcheur naturelle de ces herbes apaisa la brûlure du soleil de ses épaules, son buste et son dos.
Il se souvenait de chaque geste avec une exactitude qui l'étonna lui-même. Puis il fabriqua rapidement un large panier qu'il remplit de ces fruits providentiels, afin de les partager avec Spock.

« Y a-t-il des fougères près de toi?» Demanda-t-il

« Oui.»

« Regarde.» Pensa Jim en lui montrant mentalement comment faire.

Spock avait toujours été habile de ses mains. Tout comme son T'hy'la, il put glisser ses pieds dans des sandales rudimentaires et entourer ses reins d'un pagne. Sa peau de Vulcain n'avait subi aucun dommage de la part du soleil.

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Au même moment où Jim grimpait dans l'arbre, Spock repéra de son côté une petite source qui jaillissait entre deux rochers. Il fut irrésistiblement attiré par cette eau claire. Il décida de s'accorder une courte pause le temps de se désaltérer.
Il ignorait combien de temps durerait cette marche sous ces soleils implacables. Bien que les Vulcains pussent rester plus longtemps sans boire que les Humains, il n'était pas à l'abris d'une éventuelle déshydratation. Il ne pouvait pas se permettre de prendre ce risque : Jim avait besoin de lui.

L'eau était délicieusement fraîche. Il commença par boire avec soulagement, puis il lava son visage.

La source se déversait dans une large mare recouverte de petites feuilles violettes. Il remarqua des mouvements irréguliers la surface. Il analysa rapidement la situation. Ce petit animal était vraisemblablement en train de se noyer, et il lui suffisait de tendre la main pour le sauver. Il eut été illogique de ne pas le faire.
Spock entra dans l'eau avec prudence. La mare était peu profonde, l'eau lui arrivait à peine à la cheville, elle était fraîche et agréable. Il s'accroupit. Il glissa ses mains sous l'animal et le souleva. Il lui pencha la tête en avant, pour lui faire recracher l'eau puis le déposa sur des herbes sèches.
Quel étrange animal. Une sorte de lézard avec un bec. Il avait huit pattes, ses trois yeux étaient perchés au bout d'antennes flexibles. Il était couvert d'une sorte de plumage multicolore. L'animal reprit rapidement des forces et ne tarda pas à s'enfuir. Tout comme Jim au même moment, Spock ressentit une irrationnelle satisfaction.

Spock retourna à la source pour y boire à nouveau. L'eau avait un petit goût métallique, elle était fraîche et désaltérante. Il reprit sa route après avoir suivi les instructions de Jim pour se confectionner les sandales et le pagne.

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Ils marchèrent longtemps, revigorés par ces pauses. Un petit vent tiède s'était levé, caressant, il rendait la température acceptable. Leurs esprits étaient si concentrés sur leur Kash-naf qu'ils en perdait toute capacité de penser à quoi que ce soit d'autre. Une seule chose comptait : retrouver son T'hy'la. Rien d'autre n'avait d'importance, pas même leur extrême dénuement. Retrouver le Bien-Aimé et veiller sur Lui.

Spock sursauta presque lorsqu'il aperçut Jim au loin. Il pressa le pas. De son coté, même s'il ne le voyait pas encore, Jim fit de même.

Spock ne put se retenir d'accélérer davantage pour s'affranchir des derniers mètres. Jim accourut vers lui. Il prit son T'hy'la dans ses bras, le serra contre lui et l'embrassa passionnément, de façon très peu Vulcaine. Ils s'enlacèrent étroitement. Puis ils se tâtèrent fébrilement, comme pour vérifier que ce n'était pas une illusion, que l'Autre était bien réel, bien vivant.

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à suivre

À présent qu'ils étaient enfin réunis, qu'allaient-ils faire en ce monde dont ils ignoraient tout ?


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