Année : 772
4 ans après le Cell Game
Je ne veux pas te perdre
Confortablement allongée dans le lit de sa nouvelle chambre, Ruri sursauta en entendant la sonnerie de son réveil. En grommelant, elle se saisit en tâtonnant de son téléphone et regarda l'heure qu'il était : 5 heures 35 du matin.
Trois semaines s'étaient écoulées depuis leur arrivée dans le parc. Après quelques jours consacrés au nettoyage et à l'aménagement de leur petite maison poussiéreuse et remplie de toiles d'araignées, ils avaient commencé leur mission. Ils passaient maintenant le plus clair de leur temps dans le parc, à observer. Ruri en explorait le moindre recoin, recensant les animaux et leurs interactions, à la recherche d'un élément qui pouvait perturber l'existence des aigles géants.
Mais sa première hypothèse restait cependant l'influence sur eux de la présence de braconniers.
C17 s'occupait donc de creuser cette piste. Il restait avec elle une partie de la journée mais passait le reste en compagnie des gardes forestiers. En l'espace de quelques jours il avait d'ailleurs déjà aidé à arrêté une bonne dizaine de chasseurs. La facilité déconcertante avec laquelle il arrivait à les localiser et les mettre hors d'état de nuire n'avait pas échappé au chef des rangers, même si C17 faisait de son mieux pour ne pas faire une démonstration trop ostensible de ses pouvoirs. Il survolait discrètement la forêt dès qu'il en avait l'occasion, avant de fondre à toute vitesse sur les braconniers qu'il neutralisait en un rien de temps. Son acuité visuelle améliorée couplée à ses nouvelles connaissances en matière de pistage le rendaient redoutable pour repérer même de très loin les intrus, et il pouvait couvrir une très grande distance sans jamais se faire lui-même voir.
Le temps passait ainsi, et une certaine routine avait commencé à s'installer à laquelle C17 s'accoutumait avec plaisir.
La première de leurs habitudes était de commencer leur journée par regarder le soleil se lever depuis le banc en bois posé juste à l'entrée de la maison. Quand Ruri réussit donc enfin à émerger de son sommeil elle se rendit dans la cuisine, les yeux mi-clos. Le café était déjà prêt, et elle s'en servit une tasse avant de sortir rejoindre C17 qui était bien là, assis, buvant lui aussi son café matinal en fixant l'horizon.
- B'jour, le salua Ruri en s'asseyant près de lui.
- Bonjour. Bien dormi ?
- C'était bien mais un peu court, répondit la jeune femme en baillant.
- Ah.
- Tu n'as vraiment aucune pitié tu sais. C'est de la torture de ne pas me laisser dormir suffisamment.
- Je te signale que c'est toi qui en a redemandé hier soir.
- De quoi ?
- « Encore, C17, encore un peuuuuuu » poursuivit C17, prenant pour l'occasion une voix exagérément aiguë.
- Je peux savoir qui tu imites là ?
- « Juste une dernière foiiiiis s'il te plaiiiiiit »
- Tu vas t'arrêter oui ?
- C'est ce que tu as dis après la troisième fois. Moi je suis quelqu'un de serviable, je te ferais l'amour aussi souvent que tu me le demanderas.
- Tu parles comme si tu n'aimais pas ça, boite de conserve !
- Si, j'aime beaucoup. Et moi tu ne m'entendras jamais me plaindre que je suis fatigué.
- Tout le monde n'a pas la chance d'avoir une pile rechargeable dans le bide.
- Tu t'en plains ?
- Non. Je reconnais que parfois c'est plutôt ... utile.
Ils échangèrent un rapide coup d'œil avant d'éclater de rire. C17 constata avec amusement que Ruri feignait bien d'être énervée. Son regard était rempli de cette lueur malicieuse qu'il aimait tant chez elle, et le léger sourire qu'elle arborait ne pouvait pas le tromper.
Il lui sourit donc à son tour, avant que tous deux ne se remettent à boire leur café.
C17 était toujours aussi silencieux que depuis leur première rencontre mais, même s'il ne s'en rendait pas vraiment compte, de très légers changements s'opéraient en lui. En fait, il commençait à laisser peu à peu son douloureux passé derrière lui pour enfin regarder droit devant. Apaisé, ses sentiments pour Ruri étaient aussi bien plus clairs dans son esprit. Auprès d'elle, il avait trouvé la paix et une partie de son ancien caractère refaisait même parfois surface, celui du C17 qu'il était avant sa rencontre avec Cell. Il était plus taquin avec Ruri, de la même façon qu'il avait pu l'être avec C18, et il plaisantait bien plus régulièrement.
Dans cette vie au grand air, au contact des animaux et de quelques rares humains, ayant sa compagne à ses côtés, il était simplement heureux.
D'un bonheur simple et tranquille.
Cette paix intérieure agissait sur lui comme une bouffée d'air frais emplissant soudainement ses poumons, comme s'il avait en fait vécu pendant des années en apnée.
- Dis, à ton avis il te faut combien de temps pour me ramener chez moi ? demanda tout à coup Ruri, laissant C17 un peu perplexe.
- Hein ? Euh … je ne sais pas …. 10 minutes ? 5 minutes ? Pourquoi cette question ?
- Il faudra qu'on y aille, je dois récupérer des vêtements. C'est super que tu sois si rapide, comme ça on pourra s'absenter en fin de journée quand la chasse n'est plus possible. Un simple aller-retour !
- Tu as déjà plein de vêtements ici.
- Pas les bons.
- Pourquoi ?
- Il va bientôt y avoir une fête au village avec une soirée dansante. Je ne peux pas y aller en tenue d'extérieur il me faut une robe, des chaussures, des bijoux et un sac assorti.
- Comment tu sais qu'il va y avoir une soirée ?
- Owen me l'a dit.
- Qui ?
- Owen.
- Qui c'est ?
- Le chef des rangers. Owen c'est son prénom.
- Comment tu sais ça ?
- Grâce à ma technique secrète. Tu veux savoir ?
- Oui.
Ruri se pencha alors vers C17 et murmura au creux de son oreille :
- Ne répète pas ma technique d'accord ? Mais le secret c'est que …. je lui ai …. demandé !
- Hein ?
- Hahahaha ! s'esclaffa alors la jeune femme devant le regard interloqué de C17.
- Qu'est-ce qui est si drôle ?
- Toi, idiot ! Non mais franchement ! Tu croyais vraiment que j'avais une technique particulière ? Si tu veux savoir le nom de quelqu'un tu lui demandes, c'est tout.
- Pourquoi tu voulais savoir son nom ?
- Pour rien de particulier, on le voit tous les jours donc c'est juste pour être amicale. Avoir une relation normale. Humaine. Banale. Tu comprends ? NON ! Ne me réponds pas. Pas la peine. Je connais ta réponse. Tu l'appelles comment toi ?
- Ben … je lui … parle.
- Mais si tu veux l'appeler ?
- Je dis « hey ».
- Oh mon dieu … Bon, on parlera de ton éducation plus tard. Donc c'est d'accord ? Tu me ramèneras chez moi pour que je prenne des affaires ?
- Oui pas de souci.
- Tu garderas ton jean trop large et ton foulard moche du coup ?
- Pour ?
- Pour la soirée. Tu viens avec moi, n'est-ce pas ?
- Non.
- S'il te plaiiiiiit !
- Oh, je connais cette intonation. Je comprends que as envie d'y aller mais moi je n'aime pas les endroits où il y a trop d'humain Ruri.
- Viens juste avec moi, on va s'amuser ! Et je te promets de ne pas te demander de danser ou un truc du genre.
- Oui mais …
Ruri ne le laissa cependant pas terminer sa phrase.
D'un bond, elle se leva, posa sa tasse au sol et passa sa jambe droite au-dessus de celles de C17 pour venir s'asseoir à califourchon sur lui. Il se figea, ne s'attendant pas à une telle initiative, tandis que Ruri enlaçait délicatement son coup et avançait son visage au plus prés du sien.
- C17 ? lui demanda-t-elle alors d'une voix suave.
- Oui ?
- Tu sais que si tu venais avec moi à cette soirée ce serait trèèèèès gentil de ta part.
- Ah bon ?
- Oui. Et si tu es gentil avec moi, moi je serais trèèèèès gentille avec toi …
Disant cela, elle effleurait son torse par de très légers mouvements de ses doigts. Le ton mi-suppliant mi-aguicheur de sa voix était comme une douce caresse aux oreilles de C17. Car si ses journées étaient bien remplies par la traque des braconniers, ses nuits avec Ruri étaient toutes plus délicieuses les unes que les autres. Plus le temps passait, plus elle devenait entreprenante, sûre d'elle, séductrice. Leur complicité physique grandissait, autant que le désir qu'ils éprouvaient. C17 ne parvint donc pas à résister longtemps à la tentation et après un bref silence il finit par répondre, sans oublier de poser ses mains sur les fesses de Ruri pour la tenir fermement :
- Tu as toute mon attention.
- Je sais. Alors, que dis-tu de ma proposition ?
- Le problème c'est que j'ai du mal à voir ce que cela veut dire « très gentille ».
- Décidément, à force de sortir avec moi tu finis par devenir très malin toi, reprit Ruri en riant.
- J'essaye.
- Et si ce soir je te donnais un petit avant-goût ? Pour que tu puisses te faire ta propre idée ?
- Deal.
Ils échangèrent alors un long baiser, emplit de passion. Leurs mains parcouraient leurs corps respectifs avec le même appétit fébrile l'un envers l'autre.
Mais le soleil était en train de se lever.
Sentant sur sa peau la chaleur de ses premiers rayons, C17 s'interrompit.
- Ruri, on devrait s'arrêter maintenant, lui dit-il à contre-cœur. Sinon ...
- Sinon quoi ?
- Je ne sais pas si j'arriverais à m'arrêter ensuite, et le soleil se lève. On doit bientôt y aller.
- Tu es désagréablement raisonnable C17.
- Je sais.
- Mais tu as raison. Allez, je mange 3 cookies et on y va. Tu viens avec moi ce matin ? Je crois avoir repéré un troisième nid d'aigles et j'aimerais bien le photographier.
- Ok. Je rejoindrai les rangers après.
- Tu salueras Owen de ma part.
- Ouais.
Après un dernier baiser, ils échangèrent un long regard, plein de promesses pour la nuit à venir. Puis, après un commun soupir, ils se levèrent et achevèrent de se préparer pour une longue journée.
Deux longs mois s'écoulèrent encore, au rythme des explorations et des captures de braconniers.
C17 en rencontrait pratiquement tous les jours. C'était le plus souvent des petits groupes de 2 ou 3 personnes, assez lourdauds et peu discrets pour la plupart. Ils ne s'aventuraient jamais trop loin dans le parc et chassaient surtout des cerfs et des chevreuils. Une fois leurs armes confisquées, ils se voyaient infliger une amende et étaient rapidement relâchés. À la grande surprise de C17, la plupart revenaient d'ailleurs après une courte absence, si bien qu'après quelques jours il avait fini par les connaître tous.
Mais un jour, au hasard d'une de ses rondes, il était tombé sur un groupe d'individus qu'aucun des rangers n'avait jamais rencontrés. Quand C17 les avaient interpellés, ils avaient tenté de lui opposer une résistance bien plus acharnée que ce à quoi il avait été confronté jusqu'à présent. Bien sûr ces humains ne lui avaient posé aucun réel problème et il les avait neutralisés en quelques secondes avant de les ramener au quartier général des gardes forestiers qui comprenaient plusieurs cellules dans lesquelles il les avait enfermés.
Pendant les quelques heures que dura leur captivité, ils ne prononcèrent pratiquement aucun mot. Au contraire de la bonhomie maladroite des braconniers habituels, leurs mines renfrognées, leurs mâchoires et leurs poings crispés, tout dans le langage corporel de ces hommes traduisait une grande colère. En fouillant leurs affaires, C17 s'était aperçu qu'ils étaient aussi bien plus préparés Équipés d'armes lourdes et de munitions, ils semblaient être venus dans le parc pour chasser du très gros gibier.
Pourtant, comme les autres, ils avaient été libérés après de simples remontrances, les gardes forestiers ne semblant pas leur accorder une importance particulière.
C17 n'était pas un ranger, il n'était là que pour assister Ruri et savait qu'il ne devait pas trop interférer dans leurs affaires. Il avait donc laissé faire, mais ces chasseurs l'intriguaient énormément. A tel point que depuis leur capture, il réfléchissait et gardait un œil attentif sur les zones les plus reculées du parc, persuadé qu'ils finiraient par revenir.
Parmi les rangers, seul Owen partageait l'intérêt de C17 pour ces étranges individus et il lui avait d'ailleurs donné carte blanche pour les surveiller. L'autre personne qui était de son avis c'était bien sûr Ruri. Elle aussi trouvait que ces braconniers avaient un profil plus inquiétant, et leur présence dans la forêt n'était pour elle pas étrangère aux difficultés rencontrées dans ce parc.
Après une nouvelle longue journée d'observation, la jeune femme était justement en train de réfléchir à toutes les données qu'ils avaient recueillies depuis leur arrivée. C17 lui avait aménagé un bureau dans un coin du grenier. Ruri y avait installé son ordinateur et ses livres, et elle était plongée dans une profonde réflexion depuis plusieurs heures quand soudain, un bruit de moteur en provenance du rez-de-chaussée attira son attention.
« Mais qu'est-ce qu'il trafique à cette heure-ci ? » se dit-elle, avant de se décider à aller voir.
Elle descendit en un instant les escaliers menant à la pièce principale qu'elle traversa au pas de course pour rejoindre le garage.
C17 était là, assis sur le quad qu'il tentait de réparer depuis leur installation dans le parc.
Conformément aux nouvelles habitudes qu'il prenait en vivant auprès de Ruri, il portait une tenue de détente qu'elle lui avait offerte : un bas de survêtement et surtout un débardeur, tous deux entièrement noirs. C17 se désintéressant royalement de tout ce qui touchait aux vêtements, la jeune femme avait eu toute liberté pour lui en acheter à sa place, et le spectacle qui s'offrait devant ses yeux lui plaisait d'autant plus qu'elle n'avait rien choisi au hasard.
En particulier ce débardeur, dont la coupe volontairement très serrée dévoilait tout du physique robuste et athlétique de C17. Sans manches, ce haut laissait ainsi voir ses bras musclés qu'il dissimilait en général au quotidien. Afin de travailler plus facilement, il avait attaché ses longs cheveux en une queue de cheval maladroitement nouée dont quelques mèches rebelles s'échappaient encore.
Ses mains puissantes étaient noircies de cambouis.
« Ce que tu peux être sexy toi quand tu t'y mets …. » pensa Ruri en le voyant ainsi, « ce look motard, mon dieu, je vais finir par te sauter dessus... ».
Elle s'accorda encore quelques secondes pour se délecter de cette vision, ravie de ses achats, avant que C17 ne s'aperçoive de sa présence.
Il leva vers elle un regard étonné.
- Il est déjà l'heure ? lui demanda-t-il en la voyant.
- L'heure de quoi ?
- D'aller se coucher.
- Non ! s'exclama aussitôt Ruri.
- Dommage.
- Tu es incroyable toi ! Tu ne t'arrêtes donc jamais hein ?
- Mon énergie est infinie, répondit C17, un petit sourire satisfait se dessinant au coin de ses lèvres.
- Reste calme cyborg, je ne venais pas pour ça. J'ai entendu du bruit alors je voulais voir ce que tu fichais alors qu'il est tard.
- Oh. Pardon de t'avoir dérangée. En fait j'ai tenté de redémarrer le quad.
- Tu penses sincèrement que tu vas arriver à réparer cette épave ?
- Oui. Le moteur est propre, j'ai remis de l'huile, j'ai changé les pièces défectueuses. Il ne me reste que le carburateur à remettre d'aplomb.
- Je n'ai rien compris à cette phrase.
- A vrai dire, moi non plus. Mais je sais qu'il va rouler.
- Si tu le dis.
- Tu retournes travailler ?
- J'ai envie de faire une pause. En fait je suis un peu bloquée.
- Je peux t'aider ?
- Peut-être. Mais je ne veux pas te déranger dans ta réparation…
Sans répondre, C17 se saisit d'une serviette et s'essuya rapidement les mains. Puis, nonchalamment, il tapota la partie avant du siège du quad, faisant ainsi signe à Ruri de l'y rejoindre. La jeune femme s'exécuta avec plaisir et s'empressa de s'asseoir devant lui.
Une fois bien installée, elle plaça ses mains sur chacune des extrémités du guidon.
Amusée, elle se retourna brièvement pour lui adresser un magnifique sourire avant de reprendre sa position initiale. Elle était ravissante, radieuse même, et cette vision extirpa C17 de la concentration qui était la sienne avant qu'elle n'arrive.
Tout à coup, il était revenu à la réalité.
Tout à coup, il percevait près de lui la présence du corps de Ruri.
Il laissa son regard s'attarder sur sa nuque, puis descendre lentement le long de son dos jusqu'à la courbure de ses fesses naissantes. Elle n'était qu'à quelques millimètres de lui, si proche qu'il sentait l'odeur sucrée de sa chevelure qu'il effleura machinalement, presque sans le vouloir.
« Humaine … décidément … tu me rends … fou ... » pensa-t-il alors qu'il approchait ses mains de la taille de Ruri, prêt à s'en saisir comme il le faisait si souvent maintenant.
- Qu'est-ce que tu manigances ? murmura soudain la jeune femme en se tournant vers lui.
- J'étais en train de me dire que je savais comment j'allais te faire l'amour tout à l'heure, répondit C17 en effleurant ses hanches.
- Eh bien. Où est passée ton impassibilité habituelle de cyborg ?
- Je ne sais pas.
- Alors on va dire que c'est l'humain en toi qui ne sait pas se contrôler.
- Sans doute, lui répondit-il en souriant, avant d'approcher ses lèvres de la nuque de Ruri qu'il embrassa avec tendresse.
Elle gloussa de plaisir, son corps prit de tremblement en sentant cette caresse chatouilleuse.
- Tu ne devais pas m'aider ? finit-elle néanmoins par dire après quelques secondes.
- Oui, pardon. Alors dis-moi, qu'est-ce qui te bloque ?
- Et bien maintenant j'ai bien observé les aigles et leur comportement. Rien ne m'a semblé anormal, pas de trace de maladie, ils ont de l'espace, des proies en abondance. J'ai vu plusieurs couples et il y a aussi des nids. Donc en soit, tout a l'air de bien aller.
- Mais ?
- Mais normalement les aigles devraient être bien plus nombreux que ce qu'ils sont. Clairement. Et j'ai aussi vu pas mal d'individus qui ont l'air âgés, mais peu de jeunes. Ça par contre ce n'est pas normal. La population n'est pas renouvelée comme il faudrait.
- Et ?
- Et c'est là que je bloque justement. À ton avis, combien est-ce qu'il y a d'aigles géants dans le parc actuellement ?
- Une grosse vingtaine.
- ET VOILA ! s'écria Ruri
- Voilà quoi ?
- Tu parles exactement comme les rangers. C'est eux qui t'ont donné ce chiffre ?
- Oui.
- C'est ça le problème. Ils ne suivent pas l'évolution de la population. Tout ce que j'ai trouvé dans leurs affaires c'est un petit carnet de notes avec quelques chiffres par-ci, par-là. Comment veux-tu voir si un évènement particulier est arrivé à une date précise ? Ou si c'est un phénomène continu ? Il me faut des données, des tableaux, des graphiques, des histogrammes …
- C'est vraiment nécessaire ? Il suffit de …
Mais C17 n'acheva pas sa phrase, foudroyé du regard par Ruri.
Il manqua d'éclater de rire devant son air courroucé. Elle avait le même genre d'expression qu'il avait vu maintes fois chez C18 et qu'il connaissait très bien. Il avait même l'impression d'entendre résonner dans sa tête la voix de sa sœur lui lançant un « ferme-la C17 », comme elle l'avait si souvent fait. Il en ressentit pendant un court instant une pointe de nostalgie, avant de revenir à sa conversation avec Ruri.
Il lui fit un sourire pour la calmer, et la jeune femme reprit presque immédiatement :
- Les rangers ne sont pas des scientifiques, et c'est ça le problème. BREF. Il manque un zoologiste à ce parc. Les aigles auraient dû être identifiés et marqués d'une bague. Comme ça on pourrait les suivre, voir leurs déplacements et étudier au plus près les évolutions et les naissances.
- Pourquoi ne le font-ils pas alors ?
- Probablement à cause des restrictions budgétaires.
- C'est quoi ?
- Ça veut dire que le parc n'a sans doute pas assez d'argent. Rien de tout cela n'est gratuit, les dispositifs de ce genre coûtent cher, et malheureusement la protection des animaux n'est pas toujours une priorité. Si même le parc du Roi n'a pas d'argent, imagine les autres …
- C'est peut-être pour ça que leur système de caméras est aussi naze.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
C17 se leva alors et fouilla dans un tas de papiers qui était posé sur son établi. Il revint s'asseoir sur le quad, déployant devant Ruri une immense carte sur laquelle la jeune femme remarqua la présence de nombreuses annotations colorées.
- Normalement l'entièreté du parc est censé être surveillé par un réseau de caméras qui est piloté par un terminal dans le quartier général des rangers. Mais en fait c'est vraiment n'importe quoi. Regarde. Les points rouges ce sont les caméras qui ne sont plus en service. Les violets ce sont des caméras qui marchent mais dont le champ d'observation est plein d'angles morts. Les verts c'est bon, mais tu vois qu'ils ne sont pas très nombreux. En plus, le système n'est pas vraiment piloté. Depuis le quartier général on peut voir les images des caméras mais pas les faire pivoter par exemple.
- Cette carte est hyper précise. Ce sont les rangers qui l'ont faite ?
- Non. C'est moi.
- Vraiment ? Mais … wow … pourquoi tu as fait ça ?
- C'est depuis que j'ai capturé les braconniers bizarres dont je t'ai parlé. Les rangers ne les avaient jamais vus alors que ces types avaient l'air de très bien connaître les lieux. Je pense que cela doit faire un moment qu'ils chassent en fait, et je me suis demandé comment ils avaient pu faire pour passer inaperçus. Donc j'ai commencé à me renseigner. Et vu l'état du système de surveillance, quelqu'un qui l'aurait étudié serait tout à fait capable de se balader dans le parc en échappant aux gardes forestiers.
- Et du coup c'est quoi les points noirs là ?
- C'est justement les endroits où il faudrait mettre des caméras pour couvrir les secteurs manquants.
- Mais … tu as fait ça tout seul ?
- Oui.
- Mais … quand ?
- Tu sais Ruri, quand j'arrive enfin à t'épuiser et que tu t'endors il me reste encore des heures avant que le soleil ne se lève.
La jeune femme préféra sourire à cette énième taquinerie de C17. Elle était en fait très étonnée par l'ampleur du travail qu'il avait réalisé de son côté, sans rien lui en dire et sans lui demander son aide. Quand elle lui avait demandé de s'intéresser aux braconniers et à l'impact qu'ils pouvaient avoir, elle ne s'imaginait pas qu'il s'y prendrait avec autant de sérieux.
Mais une fois la surprise passée, son esprit scientifique reprit vite le dessus.
- Alors selon toi ce système de caméras est défectueux. Il serait donc possible qu'un groupe de braconniers s'introduise depuis longtemps dans le parc et soit passé totalement inaperçu ?
- Oui.
- Intéressant … si ces types sont là pour les aigles et qu'ils ont trouvé le moyen de déjouer la surveillance des rangers alors cela peut expliquer pas mal de choses ...
- C'est pour ça que je veux continuer à les traquer. Ceux que j'ai arrêté n'étaient clairement pas les seuls à venir ici. Il doit y en avoir d'autres.
La détermination dans la voix de C17 n'échappa pas à Ruri. Laissant de côté la carte, elle se retourna pour lui faire face et le regarda, droit dans les yeux.
- Tu es certain que si le parc remplaçait les caméras cassées et en installait de nouvelles tu arriverais à les attraper tous ?
- Il faut aussi que je puisse piloter le système.
- C'est-à-dire ?
- Je dois voir ce que les caméras voient et pouvoir les faire bouger. J'ai essayé de me connecter à elles, mais ce sont de très très vieux modèles. Impossible de m'y relier.
- Euh … pardon ?
- Une fois dans le laboratoire de Gero j'ai réussi à me connecter à la partie du réseau qui commandait les portes. J'arrivais à les ouvrir et les fermer à ma guise. C'était une des nombreuses fois où j'ai essayé de m'échapper mais comme la dernière porte n'était pas reliée … enfin peu importe. Je voulais essayer de faire pareil avec ses caméras, mais je n'ai pas réussi.
- Tu … peux … te … connecter … à … des … objets ? l'interrogea Ruri, articulant avec difficultés sous les effets cumulés de la surprise et de l'excitation.
- J'ai des composants électroniques dans mon cerveau. Comme une sorte d'ordinateur si tu veux.
- MAIS C'EST TROP COOL ! TROP TROP COOL ! INCROYABLE ! JE VEUX VOIR !
- Oh tu sais ce n'est pas si …
- ATTEEEEEEENDS ! J'AI UNE CAMÉRA TOUTE NEUVE ON VA ESSAYER !
- Mais je …
- JE REVIENS !
Ruri n'attendit pas une seconde de plus et s'en alla à toute vitesse pour remonter dans le grenier. Elle fouilla frénétiquement dans ses affaires pour en sortir une boule métallique grise qu'elle ramena à C17 aussi vite qu'elle le put. Il s'agissait d'un modèle très récent de caméra portative. Éteinte, elle ressemblait à une boule de billard argenté, mais dès qu'elle était mise en marche, son objectif rotatif se déployait. Il pouvait se mouvoir sur toute la surface de l'objet qui possédait une caractéristique essentielle : elle se déplaçait en lévitation. Cela la rendait très pratique à utiliser et Ruri s'en servait parfois pour filmer les animaux qu'elle étudiait.
Quand il l'examina, C17 remarque immédiatement le logo de l'entreprise « Capsule Corp » qui était gravé sur le dessus.
- C'est l'un des meilleurs modèles sur le marché tu sais, expliqua Ruri.
- Tu la diriges comment ?
- Avec une télécommande. Tiens. C'est dingue que je n'ai encore jamais pensé à te la montrer.
- Pas grave. On va voir ce qu'on peut faire.
Tenant la caméra dans une main, C17 la fixa alors intensément. Ruri retenait son souffle, osa à peine respirer. Tout à coup, de petits bruits se firent entendre. De courtes séries de « BIP » plus ou moins rapides.
Sidérée, la jeune femme s'aperçut alors que les yeux de C17 étaient devenus rouges. Une lueur artificielle s'en dégageait, semblable à celle d'une LED. La lumière s'allumait et s'éteignait à intervalles irréguliers. Ruri comprit alors qu'il avait dit vrai : il essayait bien de se connecter à sa caméra. Bien plus que sa force extraordinaire, cette scène fut pour elle la meilleure des preuves de sa nature d'être humain modifié par des ajouts électroniques.
Elle resta silencieuse, fascinée.
Puis, après quelques minutes, la caméra se mit subitement en marche. Sans un bruit elle s'éleva à un mètre environ au-dessus du sol et tournoya lentement autour de C17 qui souriait, manifestement très fier de lui.
Secouant la tête d'incrédulité, Ruri ne savait plus quoi dire. Quand son regard croisa cependant celui de C17, elle ne put retenir un éclat de rire.
- Bon, lui dit-elle en revenant s'asseoir face à lui, je crois que là tu as gagné le titre du meilleur petit-ami de la planète.
- Rien que ça ?
- Tu n'es pas content ?
- Si. J'aime bien être le meilleur.
- Donc là, concrètement, tu commandes la caméra ?
- Oui. Et je vois ce qu'elle voit. Ici, dans mon œil droit.
- C'est incroyable. Vraiment. C'est … wow.
- Merci.
- Si tu arrivais à faire pareil avec les autres, on arrivera sans aucun doute à capturer tous les braconniers. Si ton intuition est la bonne, on sauvera la vie de nombreux animaux… Il faut en parler à Owen dès demain.
- Tu comptes lui dire que je suis un cyborg ?
- Euh … non. Pas maintenant en tout cas. Mais on doit déjà lui montrer ton travail sur les caméras et le convaincre de changer l'équipement du parc. Il faut aussi qu'il accepte de me fournir quelques bagues pour que je puisse mieux suivre les adultes et y voir plus clair. Même si …
- Si quoi ?
- Si le problème est budgétaire Owen ne pourra pas faire grand-chose …
- Il n'a qu'à se servir de ce qu'il comptait utiliser pour me payer.
- QUOI ?
- Il a bien prévu mon salaire non ? Alors qu'il prenne cet argent pour acheter ce qu'il faut.
- Tu m'expliques à quoi ça sert que je m'embête à te négocier un salaire si c'est pour que tu y renonces à la moindre occasion ?
- L'argent n'a pas d'importance pour moi.
- Oui ben ça, évite de le lui dire, d'accord ?
C17 ne répondit pas.
Il ne comprenait clairement pas où était le problème, et Ruri le savait. Elle n'insista pas davantage, sachant au fond d'elle-même que sa proposition n'était pas du tout idiote en fin de compte. C17 lui répétait assez souvent qu'il n'avait en fait besoin que d'eau pour vivre. Après tout pourquoi pas ? Cette mission allait bien avoir une fin, alors …
- Ok, c'est ce qu'on va tenter demain, finit-elle par dire après réflexion.
Et aussitôt qu'ils le purent, C17 et Ruri se rendirent au domicile du chef des rangers pour leur faire part de leurs conclusions et leurs idées. C'était un homme sincère dans sa volonté de protéger les animaux et malgré ce que son air bourru pouvait laisser croire, il était très humble et ouvert d'esprit. Il fut vite convaincu de la nécessité de suivre leurs conseils, d'autant qu'il avait acquis une confiance totale en C17 dont il avait pu mesurer l'efficacité.
Il entreprit aussitôt des démarches pour convaincre ses supérieurs et après deux semaines d'attente, ils obtinrent les autorisations nécessaires pour que toutes les caméras du parc soient remplacées par des modèles flambants neufs. Avec l'accord d'Owen, C17 se chargea personnellement de les faire installer aux endroits les plus stratégiques de cet immense territoire. Puis, une fois les appareils en fonction, il se rendit au poste de contrôle, accompagné de Ruri qui entreprit de détourner l'attention des rangers. Elle décida de les attirer à l'extérieur et de leur raconter tout un tas d'anecdotes sur les différents monstres qu'elle avait rencontrés dans sa vie. De son côté, C17 profita de la diversion pour se connecter à l'ensemble du réseau de surveillance nouvellement déployé. Tandis qu'il opérait sans faire de bruit à l'intérieur, la voix enjouée de sa compagne résonnait dans ses oreilles, chacune de ses phrases étant ponctuée d'une série de rires et d'approbations béates des rangers.
- Et alors là, vous n'imaginerez même pas ce que je lui ai répondu !
- Non, dis-nous !
- Que s'il était si sûr qu'il avait raison il n'avait qu'à aller lui-même se mettre sous les fesses de ce dinosaure.
- Hahahaha mais que tu es drôle ma belle !
Cette phrase fit bondir C17, qui jeta aussitôt un coup d'œil discret vers l'extérieur.
Les rangers s'étaient regroupés autour de Ruri. Visiblement, la vision de cette très belle jeune femme en mini-short avait l'air de les enchanter. Leurs regards insistants et leurs sourires benêts l'agacèrent au plus haut point. Mais même s'il ressentait en son for intérieur une furieuse envie d'assommer un par un chacun de ces humains, il n'en fit rien. En revanche, quand il eut fini son opération, il s'empressa de la rejoindre et de se positionner derrière elle, tandis que Ruri poursuivait son explication enflammée.
Les bras croisés, le visage renfermé, il ne dit pas un mot, se contentant de fixer le groupe d'hommes de ses yeux bleus transperçants.
- Et alors, je me retourne. Et là je vois le lion, poursuivit Ruri qui ne s'était aperçue de rien.
- Ah, répondirent les rangers, soudainement devenus bien plus réservés.
- Si. Mais je suis restée calme vous savez. Je savais que la jeep n'était pas très loin et que je pouvais l'atteindre en courant.
- Ah.
- Mais attendez, le plus drôle est à venir, parce que figurez-vous que je m'étais …
- Tu t'étais tordue la cheville, l'interrompit soudain C17. Mais avec l'adrénaline tu ne t'en es pas aperçu et tu as couru vers la voiture. Tu es arrivée juste à temps et de toute façon en fait c'était un lion apprivoisé qui voulait juste jouer avec toi donc tu n'étais pas en danger. C'est bien ça ?
- Euh … oui mais bon là … c'est un peu résumé et je suis sûre que …
- Que les rangers sont très occupés. Ils n'ont sans doute pas de temps à perdre, ils ont du travail. N'est-ce pas ?
Un concert de voix masculines s'éleva alors :
- Oh oui !
- Totalement !
- Bien sur C17 !
- On allait y aller de toute façon !
- Moi je suis déjà parti !
Satisfait, C17 leur adressa un bref signe de tête, et le groupe d'hommes se dispersa avec un empressement prudent.
- C'est bizarre, ils avaient l'air d'aimer mon histoire, se lamenta Ruri. Pourquoi ils sont partis aussi rapidement alors que j'arrivais au meilleur passage ?
- Va savoir. On rentre ?
- Ouais...
Depuis ce jour, C17 pouvait donc choisir de voir en direct les images capturées par chacune des caméras, et il parvenait également à les contrôler à distance pour les faire bouger s'il le voulait. Il avait également reprogrammé la caméra de Ruri pour qu'elle le suive en se focalisant sur ses déplacements. Ainsi équipé, il pouvait voir tout ce qui se passait dans le moindre recoin du parc.
Ne restait plus qu'à s'approcher des aigles géants pour leur faire porter les bagues que Ruri avait commandées. Ils eurent besoin d'encore 3 jours pour y parvenir, le temps nécessaire pour s'approcher suffisamment près de chacun des individus adultes.
En début d'après-midi de la troisième journée, il ne restait plus qu'un couple d'animaux à équiper. Postés sur une colline adjacente à leur nid, C17 et Ruri les observaient au loin à l'aide de jumelles.
- Ils ont l'air calmes, je pense qu'on peut y aller.
- Ok. Tu grimpes ?
- Et comment !
L'aide de C17 était plus que précieuse pour Ruri. Ce n'était pas la première fois qu'elle devait baguer des oiseaux de grande taille, mais ces aigles étaient d'un gabarit d'une toute autre nature. Leur envergure était d'environ 15 mètres, ce qui en faisait des créatures d'une grande dangerosité. Pourtant, leur poser les instruments s'était avéré être une tâche relativement facile. Leur technique était imparable : C17 prenait Ruri sur son dos afin qu'elle puisse se concentrer sur la préparation des bagues et leur pose. Il s'occupait de tout le reste. Volant à proximité des animaux, il commençait par séparer les deux adultes en volant autour d'eux, les forçant à foncer vers lui pour l'attaquer avant de les semer un à un. Puis, il revenait vers l'un des oiseaux et se positionnait en dessous, tenant bien fermement les pattes et le bec de l'animal le temps que Ruri agisse.
Ensuite, aussi rapidement que possible, il s'éloignait.
Une partie de plaisir, qui s'acheva avec la pose des deux dernières bagues. Une fois ceci fait, tous deux repartirent et retournèrent dans leur cabane pour ranger leur matériel. Avant que C17 ne reparte, ils décidèrent de s'accorder une petite pause, et Ruri prépara du café pour tous les deux.
Après quelques gorgées, la jeune femme entame de nouveau la conversation.
- Je suis contente, maintenant on va pouvoir vraiment suivre l'évolution des populations. Il me reste à trouver des noms pour chacun des oiseaux et les noter sur mon fichier. J'ai trop hâte !
- Ah bon ?
- J'adore donner des noms aux animaux. Et cette histoire de suivi me permet de m'exercer à utiliser les logiciels que j'étudie en cours donc c'est trop bien. Je dois appeler un de mes professeurs d'ailleurs, il veut avoir accès au fichier.
- Tu en es où de la rédaction de ton article sur les monstres marins ?
- J'ai pris du retard ces derniers jours mais maintenant que tout est prêt je vais m'y remettre le soir.
- Cool.
- En tout cas, franchement, j'avais raison de dire que tu étais le plus utile des instruments. Parce que baguer ces oiseaux sans toi, ça aurait été très très compliqué. Je ne sais même pas comment j'aurais fait d'ailleurs.
La plaisanterie de Ruri fit d'abord sourire C17, avant que soudain quelque chose ne traverse son esprit. Une interrogation dont il voulut immédiatement lui faire part.
- C'est vrai. Ces oiseaux sont grands, rapides et puissants. Comment font les braconniers ?
- Hein ?
- Comment peuvent-ils s'en prendre à de telles créatures ?
- Avec des fusils équipés de longues visées. Pas besoin de les approcher de trop près.
- Admettons. Mais comment peuvent-ils transporter les cadavres d'animaux aussi grands sans se faire repérer ? Ils doivent peser au moins …
- Je dirais 200 kilos. Tu as raison, c'est étrange …
Ruri n'avait plus du tout son ton enjoué. Elle était devenue aussi sérieuse que C17, profondément perturbée par cette observation pourtant évidente et à laquelle elle n'avait pas fait attention. La jeune femme réfléchit, pendant de longues minutes.
Et soudain, elle donna un grand coup sur le banc.
- Les œufs ! Mais oui, ils ne tuent pas les adultes, ils volent leurs œufs ! Ils sont bien plus faciles à dissimuler dans des sacoches par exemple ! C'est pour ça qu'il y a de vieux adultes et peu de jeunes !
- Pourquoi voler des œufs ?
- Pour les revendre à des collectionneurs. Les animaux rares font l'objet d'importants trafics. Pourquoi je n'y ai pas pensé avant !
- Ce n'est pas grave, la rassura C17. L'essentiel c'est que maintenant, on sait ce qu'on …
C17 se figea, et Ruri entendit distinctement un « BIP » strident en provenance de ses yeux.
- Qu'est-ce qu'il y a ? lui demanda-t-elle en s'approchant.
- J'en vois 3. Des braconniers. Ce sont ceux que j'ai déjà arrêtés la première fois et ils se dirigent vers la zone D8.
- C'est un des endroits où tu as installé de nouvelles caméras, non ?
- Oui. Ils empruntent donc bien un itinéraire qui n'était pas surveillé avant. J'y vais.
- Attends, lui dit aussitôt Ruri en posant sa main sur la sienne.
- Quoi ?
- Pas d'urgence C17. On sait où ils vont aller, nous connaissons l'emplacement des nids dans cette zone. On sait aussi qu'ils ne vont pas tuer les animaux, inutile de te précipiter.
- Pourquoi attendre ?
- Parce que les arrêter eux n'a pas grand intérêt. S'ils font partie d'un réseau de trafiquants d'animaux rares il nous faut leur chef. On va leur tendre un piège.
- Tu as un plan ?
- C'est une vraie question ? Évidemment que j'ai un plan. Je vais aller à leur rencontre.
- Je te demande pardon ?
- Ils se méfieront de toi, ils savent ce dont tu es capable. Mais si c'est moi, ils seront en confiance et je suis certaine d'arriver à les faire parler.
- C'est absolument hors de question ! s'écria C17. Je ne te laisserais pas prendre un tel risque !
- Mais je ne risque rien justement. Si ces types cherchent la discrétion, me tuer serait la pire chose à faire. Et je n'ai pas dit que j'y allais seule. J'ai dit que c'est moi qui allais leur parler. Toi, tu restes en retrait et tu nous suis pendant que j'essaye de me faire conduire près de leur chef. Tu pourras tout voir grâce aux caméras. Ils passeront forcément par les itinéraires qu'ils pensent toujours non surveillés. Notre meilleure chance c'est qu'ils ignorent encore tout des nouvelles caméras.
C17 hésitait.
Ce plan semblait être en effet très cohérent. S'il restait à courte distance, il pouvait intervenir en une fraction de seconde en cas de problème. Ruri avait un côté tête brûlée parfois, mais quand elle élaborait un plan, il était en général sans faille. Pourtant, quelque chose au fond de lui l'empêchait de lui donner son accord.
Comme un pressentiment désagréable. L'idée de faire prendre le moindre risque à Ruri lui paraissait purement inenvisageable.
Un éclat gris au fond de ses yeux révélait son trouble, mais la jeune femme ne le laissa pas se perdre trop dans ses habituelles tergiversations. Tendrement, elle caressa une mèche de ses cheveux qu'elle remonta derrière son oreille. Elle effleura ensuite sa boucle d'oreille, un geste qu'elle faisait souvent depuis qu'elle avait remarqué qu'il avait l'air de beaucoup l'apprécier. Cela avait l'air de le détendre, sans qu'elle ne sache trop pourquoi.
- Je ne risque rien, puisque tu es là, murmura-t-elle.
- Oui, mais …
- Shhhh, arrête de t'inquiéter boîte de conserve. Va prévenir Owen, tu es rapide, tu n'as besoin que de quelques minutes. Moi, je pars devant et on se rejoint au niveau du nid de la zone D8. Je vais y aller en mobylette, et je finirais à pied.
- D'accord. Mais ne va pas à leur rencontre sans moi. Tu m'attends. Ok ?
- Ok. Allez, file, et rejoins-moi vite.
C17 acquiesça, sans être totalement convaincu pour autant. Puis, aussi vite qu'il le put, il s'envola pour rejoindre le quartier général des rangers, laissant Ruri partir de son côté. Il n'eut besoin que de quelques minutes pour arriver à destination, et à peine avait-il posé les pieds au sol qu'il se précipita dans le bureau du responsable pour l'informer de la situation.
- Décidément, cette petite est vraiment impossible, soupira ce dernier en se grattant la tête, une fois que C17 eut fini son récit.
- Elle a un plan. Et elle est très intelligente. J'ai confiance en elle.
- Moi aussi. Si quelqu'un peut se sortir de ce genre de situation c'est bien la petite. Je préviens les autres et on va encercler la zone pour arrêter tous ceux qui s'y trouvent. Mais toi, file. Va vite la rejoindre, tu m'entends ? Il ne faut pas lui faire courir de risque.
- Bien sûr. C'était bien mon intention. Ruri va rester à distance, et de toute façon elle a dit que les braconniers devaient rester discrets, alors ils ne feront sans doute rien qui attirerait l'attention.
Mais Owen arborait une mine grave et inhabituellement sérieuse.
- C17, il y a une chose que tu dois savoir sur les braconniers. Il y en a deux sortes. Ceux pour qui c'est juste un loisir, un passe-temps. Tu en as arrêté beaucoup, ils ne sont pas très malins et leur fond n'est pas si mauvais. Mais ceux qui vendent les animaux, c'est autre chose. Il y a beaucoup, beaucoup d'argent en jeu. Et l'argent rend les hommes fous. Ceux-là sont bien plus dangereux alors ne les sous-estime pas et va vite la retrouver.
C17 demeura interdit, estomaqué, pendant quelques secondes.
Une colère froide et viscérale commença alors à l'envahir. Une colère mêlée d'une sensation plus profonde qu'il connaissait bien à présent.
- Si quelqu'un lui fait le moindre mal, il est mort.
Le ton glacial de sa voix figea le sang d'Owen dans ses veines, et c'est avec inquiétude qu'il vit C17 s'éloigner, d'abord à pied, puis dans les airs.
Le cyborg n'en avait plus rien à faire de dévoiler ses pouvoirs à cet humain.
« Non … non … pas encore … pas cette fois …je ne le permettrais pas ... »
C17 connaissait ce sentiment qui enserrait peu à peu son cœur et oppressait sa poitrine.
Ce sentiment, c'était la peur.
